Entretien

Aleksandra Kurzak & Roberto Alagna

Unis à la ville, parents d’une petite Malèna, la soprano polonaise et le ténor français sont également partenaires sur le plan professionnel. Alors que Sony Classical publie un album de duos de Puccini (Puccini In Love) et Warner Classics une intégrale de La Navarraise de Massenet, le couple prépare ses prochaines retrouvailles en public : un concert de la série « Les Grandes Voix » au Théâtre des Champs-Élysées, le 6 novembre ; Luisa Miller à Monte-Carlo, le 15 décembre ; Carmen à New York, le 9 janvier ; Otello à l’Opéra Bastille, le 7 mars…

L’elisir d’amore à Paris (2015). © OPÉRA NATIONAL DE PARIS/VINCENT PONTET
Est-ce vous, Roberto Alagna, cet homme, ce héros, cet amant, ce séducteur, ce vil, ce fourbe, ce goujat, ce poète, cet artiste, autant de qualificatifs que vous employez pour tracer le portrait de Puccini dans le texte de présentation de votre premier disque en duo avec Aleksandra Kurzak ? Et votre épouse, la femme absolue qui vous fascine, vous attire, vous inspire et vous rend amoureux ?

Roberto Alagna : Puccini a créé sa propre comédie humaine ! Le compositeur était, lui-même, un grand passionné. De femmes, de chasse, de voitures, de cigarettes, de la vie, en somme. Dès lors qu’il a toujours mis en musique des histoires d’amour, le fait qu’Aleksandra et moi formions un couple ajoute une saveur particulière à ce programme. J’ai surtout voulu montrer que ces duos pouvaient n’en former qu’un, dont les différentes nuances reflètent celles de la vie. Et, par conséquent, de la nôtre aussi…

Un récital entièrement consacré à Puccini était-il un désir commun ?

Aleksandra Kurzak : Absolument. Le premier opéra de Puccini que j’ai vu, enfant, était Madama Butterfly, qui m’avait fait pleurer ! C’est mon compositeur préféré, et mon plus grand rêve était que ma voix me permette d’interpréter sa musique un jour.

R. A. : Au départ, le projet n’était pas centré sur Puccini, mais l’idée m’a d’autant plus séduit que personne n’avait jamais enregistré une intégrale des duos. J’ai voulu qu’ils s’enchaînent avec la plus grande fluidité. Le résultat donne au passionné d’opéra et de disques que je suis, une sensation de fraîcheur, qui vient autant de la direction de Riccardo Frizza que de la voix d’Aleksandra et de la mienne. Puccini a besoin de mille couleurs. Et si le ténor doit toujours tendre vers un certain héroïsme, ses personnages féminins se caractérisent par leur jeunesse et leur fragilité. On peut trouver, malgré la densité de l’orchestration, une forme de transparence.

A. K. : Contrairement à la plupart des enregistrements, où les voix sont mises en avant, nous avons cherché une balance plus naturelle. Pour que ce disque soit agréable à écouter, même au restaurant, en musique de fond, ou en voiture. C’est un lieu propice à l’écoute. Nous avons des amis grands amateurs d’opéra qui, pour de longs trajets, préfèrent toujours prendre la route plutôt que l’avion, justement pour prendre le temps d’écouter des intégrales !

Si Roberto est venu à vous, lors de votre première rencontre sur scène, en reprenant Nemorino dans L’elisir d’amore, qu’il n’avait plus chanté depuis une douzaine d’années, c’est vous, désormais, qui allez à lui, en termes de répertoire…

R. A. : Lorsque j’ai connu Aleksandra, je la considérais comme une chanteuse pyrotechnique. C’est pourquoi elle ne cesse de me suprendre !

A. K. : J’ai, en effet, commencé avec la Reine de la Nuit (Die Zauberflöte), Zerbinetta (Ariadne auf Naxos), Blonde (Die Entführung aus dem Serail), des rôles vraiment légers.

R. A. : J’ai compris très vite que sa voix allait évoluer. La génétique n’y est d’ailleurs pas étrangère, car la mère d’Aleksandra a eu le même parcours, chantant d’abord, et bien plus longtemps qu’elle, la Reine de la Nuit, pour finir avec Turandot et Abigaille (Nabucco). Un peu comme Renata Scotto, qui a débuté en Gilda (Rigoletto) et Lucia, avant d’aller vers les grandes héroïnes verdiennes et véristes.

Votre rencontre, au Covent Garden de Londres, a-t-elle donné lieu à un coup de foudre ?

R. A. : Tout est allé très vite. À mon âge, on n’a pas de temps à perdre !

A. K. : Je n’avais pas 20 ans non plus !

R. A. : J’ai retrouvé en Aleksandra un peu de mon tempérament. Elle se jette tout entière dans les projets. Au point de faire onze prises de rôles en un an et demi ! Elle travaille du matin au soir, tout en s’occupant de notre fille Malèna, et d’un tas d’autres choses.

A. K. : Comme Roberto, je suis sincère. Dès le début, je lui ai dit qu’il était très important pour moi d’avoir un enfant, et qu’il valait mieux ne pas aller plus loin s’il n’était pas prêt.

R. A. : Nous n’avons pas batifolé. Et j’ai aimé cette franchise. Puis j’ai rencontré la famille d’Aleksandra, et j’ai compris d’où lui venait ce courage. À l’Opéra de Wroclaw, sa mère chantait quasiment tous les jours !

A. K. : Nous nous sommes connus le 28 octobre, et à la mi-novembre, Roberto avait déjà demandé ma main, ce qui m’a beaucoup impressionnée.

R. A. : J’étais sérieux. De toute façon, j’ai horreur de tergiverser. Et puis, Aleksandra était parfaite pour moi !

Aleksandra, quelle image aviez-vous de Roberto avant de le rencontrer ?

A. K. : La voix de ténor ne me faisait pas d’effet particulier, car j’écoutais surtout des sopranos. Alors que j’étais engagée au Covent Garden dans L’elisir d’amore, Peter Katona, le « directeur du casting » du Royal Opera House, m’a proposé de changer de production pour remplacer une collègue enceinte dans Robert le Diable. J’ai refusé – je ne disposais pas de suffisamment de temps pour apprendre le rôle en français. Et puis, comme je l’ai dit alors à ma mère, je voulais chanter – au moins une fois dans ma vie – avec Roberto Alagna !

R. A. : Nous nous sommes tout de suite très bien entendus sur scène.

A. K. : J’ai été d’emblée séduite par son humour.

R. A. : Et sans doute le public a-t-il senti que nous étions attirés l’un par l’autre. Au début, la différence d’âge me posait un problème : quatorze ans, c’est énorme ! Mais je m’y suis habitué.

Aviez-vous peur de devenir père pour la seconde fois à 50 ans ?

R. A. : Ornella, ma première fille, était déjà grande, elle s’était envolée. Et si j’ai d’abord craint de tout recommencer avec une femme plus jeune, je me suis vite aperçu que cela embellissait ma vie, comme une deuxième jeunesse ! Je me sens plus serein, et plus responsable encore.

Vous vous produisez souvent ensemble désormais…

R. A. : Nous nous sommes d’abord souvent retrouvés dans le même théâtre, à chanter des opéras différents. Sans doute était-ce le destin, puisque les contrats avaient été signés bien avant notre rencontre !

A. K. : Maintenant, il est très important pour nous de chanter ensemble, pour être en famille, avec notre fille. Tant les directeurs que le public apprécient l’alchimie qui opère au sein d’un couple.

R. A. : Les choses auraient évidemment été plus compliquées, si nous n’avions pas eu le même répertoire…

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 144