Entretien

Jean-François Borras

Faust à Vienne. © WIENER STAATSOPER/MICHAEL PÖHN

Désormais lancé dans une brillante carrière internationale, qui le voit se produire régulièrement à Londres, Munich, Vienne et New York, le ténor français sera très présent dans l’Hexagone, au cours des prochains mois : Mefistofele aux Chorégies d’Orange, les 5 et 9 juillet ; Werther à l’Opéra de Vichy, le 22 juillet ; La traviata à l’Opéra Bastille, à partir du 29 septembre… Werther et Alfredo Germont, Jean-François Borras en connaît tous les secrets. Le Faust de Boito, en revanche, est une prise de rôle, dans un répertoire plus lourd que celui qu’il fréquente d’habitude, à l’instar de Don José dans Carmen, qu’il vient d’aborder à Hong Kong. Un risque ? Peut-être, mais parfaitement calculé par un artiste qui a toujours fait preuve de sagesse dans la manière de construire son parcours.

Que de chemin parcouru depuis la première fois que je vous ai vu en Pedrillo dans Die Entführung aus dem Serail à Clermont-Ferrand, en 2006 !

C’étaient mes quasi-débuts : je sortais de l’Académie « Rainier III » de Monaco, où j’avais été formé par Marie-Anne Losco, qui m’a vraiment fait découvrir ma voix lyrique – après quinze ans passés chez Les Petits Chanteurs de Monaco –, mais aussi par Gabriel Bacquier, qui animait d’extraordinaires master classes. À l’époque, pour gagner ma vie, je travaillais au Casino de Monte-Carlo. En 2005, j’ai pu chanter Don Ottavio (Don Giovanni) à Menton durant mes vacances, et l’année suivante, j’ai pris trois mois de congés sans solde pour pouvoir honorer trois engagements, dont ce Pedrillo, ainsi que Pang (Turandot) à Marseille. À mon retour, j’ai commencé à recevoir des propositions, mais la direction du Casino ne voulait plus me libérer. J’ai donc démissionné, ce qui a semblé une folie à certains, dans la mesure où j’étais en CDI ! Mais peu à peu, ma carrière a pris son essor, à Rouen notamment (Rigoletto, puis Giovanna d’Arco et Lakmé), mais surtout en Allemagne et en Italie, où j’ai chanté mes premiers Alfredo Germont (La traviata), Edgardo (Lucia di Lammermoor), Rodolfo (La Bohème), Des Grieux (Manon), Roméo (Roméo et Juliette)…

Tout s’accélère, semble-t-il, en 2012, année qui commence avec Manon à l’Opéra National de Paris, et s’achève avec Robert le Diable au Covent Garden de Londres…

En effet, à partir de janvier-février 2012, tout s’est enchaîné : après mes premiers pas à l’Opéra Bastille dans Manon, j’ai aussi débuté au Covent Garden dans Robert le Diable. Le rôle court mais exposé de Raimbaut m’a permis d’être remarqué par le Metropolitan Opera de New York, qui m’a proposé d’être, en février-mars 2014, la doublure de Jonas Kaufmann pour une nouvelle production de Werther ! J’ai accepté avec joie, s’agissant d’un rôle rêvé depuis longtemps, avec lequel j’allais pouvoir me familiariser dans les conditions idéales, un certain nombre de répétitions étant prévues avec le chef Alain Altinoglu, qui m’a beaucoup fait travailler. Comme prévu, Kaufmann chante la générale et les premières représentations. La carrière, c’est du travail, mais aussi des chances à saisir : un jour, on me prévient à 13 h que Jonas est malade, et que c’est moi qui serai sur scène le soir même ! Grosse pression, bien sûr, s’agissant de mon premier Werther, mais aussi de mes débuts aux États-Unis, mais fort de ma préparation, c’est un grand succès. J’ai su plus tard qu’Alain Altinoglu, souffrant lui aussi, avait prévu d’annuler, mais ayant appris que je remplacerais Jonas Kaufmann, il avait tenu à m’accompagner : une belle preuve de gentillesse, dont je lui serai éternellement reconnaissant ! J’ai ensuite été engagé chaque saison au Met : La Bohème (2014-2015, puis 2017-2018), Rigoletto (2015-2016), Werther encore (2016-2017)…

Cet été, vous serez Faust dans Mefistofele aux Chorégies d’Orange : une prise de risque…

Je connais bien le Théâtre Antique pour y avoir fait deux comprimari : le Messager dans Il trovatore, en 2007, puis Pang dans Turandot, en 2012. Évidemment, y chanter un premier plan, de surcroît en prise de rôle, est un grand défi, s’agissant en plus d’une partition des plus complexes. Mais je m’y prépare : Faust est long, vocalement exigeant, mais pas inhumain en termes de tessiture, lourd sur le plan de l’orchestration, mais pas insurmontable. Lors de mes recherches sur Arrigo Boito et son Mefistofele, j’ai appris que la première version – qui fut un échec – durait plus de cinq heures, et que Faust était d’abord destiné à un baryton, ce qui laisse des traces dans une écriture souvent très centrale, avec beaucoup de récitatifs. Le livret, dû au compositeur, est très beau, très élaboré, mais rédigé dans une langue difficile. Je suis frappé par la manière dont Boito a pris le contre-pied de Gounod, qui s’était concentré sur l’histoire d’amour entre Marguerite et Faust. Boito s’est montré bien plus fidèle à Goethe, avec une façon d’exposer l’histoire plutôt par tableaux (en cela, proche de La Damnation de Faust de Berlioz), et de s’intéresser à des épisodes complètement ignorés par son prédécesseur, comme celui d’Hélène de Troie, sans oublier toute la dimension philosophique de la pièce. Et vocalement, cela n’a bien sûr rien à voir, tant le Faust de Gounod demande une émission plus haute et plus claire. Si j’ai chanté ce dernier, cette année, dans deux productions différentes – en janvier-février à Vienne, puis en avril à Hambourg –, je ne tiens pas du tout à enchaîner les deux ouvrages !

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