Reportage

Aix prépare Ariadne auf Naxos

© PASCAL VICTOR/ARTCOMPRESS

Opéra Magazine a suivi les répétitions de ce qui s’annonce comme l’un des événements de l’été : la nouvelle production d’Ariadne auf Naxos, au Théâtre de l’Archevêché, à partir du 4 juillet. Sous la baguette de Marc Albrecht et dans une mise en scène de Katie Mitchell, la distribution est particulièrement alléchante : Lise Davidsen en Prima Donna/Ariadne, Sabine Devieilhe en Zerbinetta, Eric Cutler en Ténor/Bacchus… Il n’en faut pas moins pour monter le chef-d’œuvre de Richard Strauss, servi à Aix-en-Provence, depuis 1963, par des artistes du calibre de Teresa Stich-Randall, Régine Crespin, Jessye Norman, Mady Mesplé, Irmgard Seefried, Tatiana Troyanos…

Le « chaos ». Le terme fuse sans ambages de la bouche de Katie Mitchell, pour décrire la soumission aux caprices du ciel induite par le plein air. D’ailleurs, l’équipe de la production, qui répète à l’abri sur le site de Venelles, où se trouvent les ateliers de construction du Festival d’Aix-en-Provence, depuis déjà trois semaines et demie, y est confrontée dès son deuxième soir sur le plateau de l’Archevêché : il pleut. Pas à torrents, certes, mais suffisamment pour imposer que le rideau de fer soit baissé (1).

Aussi inconfortable soit-elle, cette matérialisation du quatrième mur s’avère tout sauf dénuée de sens, dès lors que le décor de Chloe Lamford représente, avec ce souci du détail réaliste qui caractérise les spectacles de Katie Mitchell, le salon et la salle à manger de « l’homme le plus riche de Vienne ». Devant l’équipe au grand complet, agglutinée à la rampe dans un espace d’à peine plus d’un mètre de large, où tiennent comme par miracle une multitude de chaises, une longue table, et même l’indispensable piano, des techniciens retirent le mobilier, tandis que résonne l’Ouverture. Ainsi vidée, puis réaménagée en théâtre éphémère, la pièce pourra accueillir la représentation commanditée par le mystérieux mécène, dont la voix se fait entendre à travers celle de son flegmatique Majordome.

Dans le Prologue d’Ariadne auf Naxos, l’effervescence est à son comble dès les premiers instants : aubaine pour les metteurs en scène, car à peu près inratable, à l’inverse de l’Opéra proprement dit, qui en a piégé plus d’un, comme un écho aux tensions entre Strauss et Hofmannsthal, dont témoigne leur abondante correspondance. Tensions pour le moins fécondes, qui ont émaillé une genèse étalée sur six années – depuis l’idée de la première mouture, « ce petit travail intermédiaire » conçu comme un divertissement intercalé dans une traduction du Bourgeois gentilhomme, en lieu et place de la cérémonie turque –, à l’achèvement de la version définitive, dont beaucoup persistent à souligner l’équilibre un rien précaire entre la perfection du Prologue et les bouffées de grandiloquence d’un finale souvent jugé cryptique.

« Pour avoir dirigé la plupart des opéras de Strauss, ces quarante premières minutes m’apparaissent comme un des sommets de son œuvre, à la hauteur de Der Rosenkavalier, mais dans un esprit encore plus expérimental », s’enthousiasme Marc Albrecht, dont la rencontre avec la partition coïncide avec les débuts au Festival d’Aix-en-Provence. « Ce Prologue est une pièce d’une virtuosité absolue, une sorte de recitativo secco d’un seul tenant, dont le rythme soutenu repose sur des changements continuels, des chocs de tempi et de tonalités. Il faut fixer ces différents mouvements, en cherchant la motivation de chaque rupture dans les situations, pour en restituer le caractère souvent abrupt. Cette précipitation sert à mettre en valeur l’îlot en mi majeur entre Zerbinetta et le Compositeur, dont le rubato, que Strauss indique avec précision en s’appuyant sur toute une série d’adjectifs – tendre, ardent, dolce… –, ne doit pas pour autant freiner le mouvement d’ensemble. Car il peut suffire d’une microseconde de retard pour que tout aille de travers ! La deuxième partie est évidemment plus lente. Il est donc indispensable que les personnages de l’Opéra portent le texte afin d’en restituer l’unité : si un chanteur doit respirer quatre fois pour venir à bout d’une phrase, c’est que quelque chose ne va pas. Je suis flexible avec le tempo, pas avec le phrasé, ce dont notre distribution a pleinement conscience. Nous sommes parvenus à une pulsation plus fluide, notamment dans le duo final, qui pourrait d’ailleurs être deux fois moins long ! Il s’agit, pour les interprètes d’Ariadne et de Bacchus, d’une expérience d’endurance, d’un héroïsme comparable au dernier acte de Siegfried. Mais il faut garder à l’esprit l’ironie de Strauss derrière le masque de tonalités wagnériennes. »

Ironie d’autant plus manifeste que l’entrée de Bacchus illustre à merveille les reproches adressés, en aparté, au Maître de musique par la Prima Donna durant le Prologue, quand elle affirme qu’on ne supportera pas de l’entendre chanter tous ces aigus ! Sans doute la singularité de l’approche de Katie Mitchell tient-elle à ce que la recherche d’une unité, d’une cohérence entre les deux parties, atténue le contraste parfois caricatural entre les interprètes – la Prima Donna et le Ténor, tels que dépeints dans le Prologue – et leurs personnages – Ariadne et Bacchus, donc. N’est-ce pas, en somme, être au plus près de cette « comédie réaliste avec des êtres humains vraiment intéressants » que Strauss décrit dans une lettre à Hofmannsthal, datée du 28 juillet 1916 ? Alors, certes, le Ténor surgit bel et bien de sa loge en hurlant, une perruque à la main – « Jamais je ne ferais une chose pareille, contrairement à d’autres ténors que je connais », plaisante Eric Cutler –, et la Prima Donna en brandissant une souris par la queue, tandis que le Maître à danser, irrésistible de verve forcément queer, de Rupert Charlesworth se dandine sur ses talons aiguilles avec une aisance confondante.

Mais ces présences, d’autant plus fortes que l’ensemble de la distribution – une troupe, en vérité – ne quitte quasiment pas le plateau de toute la soirée, révèlent d’abord la réalité de vies d’artistes. Car Katie Mitchell a passé chaque réplique au scalpel pour atteindre au plus haut degré de vraisemblance, par refus des stéréotypes, de la superficialité. Quinze jours lui ont suffi à fixer le cadre, au point que le travail paraît déjà très avancé. « J’apprécie ce sens de la précision, surtout lorsqu’il s’exprime d’emblée, parce que c’est la seule façon, du moins pour moi, de trouver ma liberté, et de continuer à avancer au sein d’un parcours préétabli », confirme Lise Davidsen, Ariadne triomphante – jusqu’au Staatsoper de Vienne –, dont le soprano colossal pourrait bien être la grande sensation de la 70e édition du Festival d’Aix-en-Provence, où elle revient par la grande porte, après avoir participé à l’Académie, en 2013 et 2014.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 141