opéra Numéro 109
Septembre 2015

Entretien, actus, brèves

© SOLÈNE BALLESTA

Entretien

Numéro 109

Julie Fuchs

Musetta dans La Bohème à Nantes (2012). © JEF RABILLON/ANGERS NANTES OPÉRA
Musetta dans La Bohème à Nantes (2012). © JEF RABILLON/ANGERS NANTES OPÉRA

Des débuts à l’Opéra National de Paris, dans Thalie et la Folie de Platée, le 7 septembre, suivis de la sortie de son premier récital d’airs français chez Deutsche Grammophon, le 11 : la carrière de la jeune soprano française connaît, en cette rentrée 2015, un formidable coup d’accélérateur ! Mais Julie Fuchs ne se laisse pas griser par la rapidité de cette ascension et demeure vigilante, aussi bien dans le choix de ses rôles que dans la manière de gérer son calendrier.

Cette rentrée est particulièrement importante pour vous : vous débutez au Palais Garnier dans Platée et vous entrez dans une grande compagnie discographique. Attendiez-vous cela avec impatience ?

J’essaie de ne pas trop vivre dans l’attente. Mais je sens bien que les événements s’accélèrent : Ciboulette à l’Opéra-Comique, Alcina à Zurich, aux côtés de Cecilia Bartoli, l’enregistrement de ce récital… Je prends tout ce qui m’arrive comme un merveilleux cadeau. Le Palais Garnier n’est pas seulement une institution, c’est une maison magique, un lieu de rêve. Au fond de moi, je reste la même personne ; ce qui change, en revanche, c’est le regard des gens.

Comment êtes-vous arrivée chez Deutsche Grammophon ?

Yann Olivier m’avait entendue quand je chantais Maria dans The Sound of Music, au Châtelet, fin 2009. Mais je crois que c’est en 2012, lorsque j’ai été élue « Révélation Artiste lyrique de l’année », aux Victoires de la Musique classique, qu’il a eu le déclic et m’a réellement prêté l’oreille. Entre-temps, j’avais progressé.

De quelle manière avez-vous élaboré le programme de ce récital, enregistré avec l’Orchestre National de Lille, sous la direction musicale de Samuel Jean ?

L’idée première, que je partageais avec les responsables du label, était de ne pas concevoir un programme « carte de visite » un peu fourre-tout, mais d’explorer un répertoire dans lequel je me sentirais à l’aise tout de suite, qui serait vraiment moi. Le répertoire français s’imposait d’autant plus que j’aime chanter dans ma langue ; d’où le choix de morceaux de Messager (L’Amour masqué), Hahn (Ciboulette, Ô mon bel inconnu), Yvain (Yes), Christiné (Phi-Phi), Honegger (Les Aventures du roi Pausole), Ravel (L’Enfant et les sortilèges), d’airs plus rares aussi, comme celui de La Pouponnière de Casimir Oberfeld, auxquels j’ai tenu à ajouter Les Mamelles de TIrésias de Poulenc. Il suffisait d’élargir notre champ d’action, d’intégrer l’opérette française parmi les autres ouvrages créés à l’époque, un peu partout en Europe, puisque l’album comprend des pages de La Veuve joyeuse, de L’Opéra de Quat’sous… et de No, No, Nanette, avec son fameux « Tea for Two », que je chante en duo avec Stanislas de Barbeyrac !

Il semble que beaucoup de jeunes chanteurs aiment ce répertoire léger.

En effet, ne serait-ce que parce qu’il est vraiment amusant. Nous le considérons non seulement avec sympathie, mais aussi avec respect, ce qui est essentiel. Sans doute avons-nous moins peur que nos aînés d’être curieux ! De toute façon, aujourd’hui, la spécialisation est quasiment impossible si l’on veut trouver des engagements. En ce qui me concerne, je ne pourrais pas me cantonner dans un type de répertoire ; ce n’est pas une question de stratégie, c’est juste que je veux conserver intact mon plaisir de chanter, et que la diversité le nourrit.

L’un de vos premiers rôles a été celui d’Elle, l’héroïne de L’Amour masqué, en 2009.

J’étais encore au CNSMD de Paris, en avant-dernière année ! C’est une période dont je garde un beau souvenir ; c’est là, si je puis dire, que la plante a absorbé l’eau et le soleil, avec des professeurs de chant comme Robert Dumé et Alain Buet, des pianistes comme Olivier Reboul, Susan Manoff et Jeff Cohen ; autant de jolies rencontres, comme avec Samuel Jean, mon professeur d’ensemble vocal, une classe que j’adorais, ou avec Emmanuelle Cordoliani et Vincent Vittoz, qui enseignaient le théâtre et que j’ai retrouvés comme metteurs en scène.

Qu’attendez-vous, justement, d’un metteur en scène ?

Avant tout, le respect et le sérieux avec lesquels il nous fait prendre l’œuvre, même dans le registre le plus comique ; ça a été le cas avec Corinne et Gilles Benizio, alias Shirley et Dino, pour King Arthur de Purcell, ou avec Michel Fau pour Ciboulette, qui nous a fait travailler en profondeur aul point que, pour la première fois, j’ai eu l’impression de jouer quelqu’un d’autre que moi. Vous ne pouvez pas savoir comme c’est jouissif d’entendre les gens rire dans la salle ! C’est difficile de faire rire, c’est un mélange de spontanéité et de technique.

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Propos recueillis par MICHEL PAROUTY

Actus / brèves

Nouveauté , Compte-rendu , CD , Actualités - Numéro 109

On en parle
Nouveauté
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On en parle
Compte-rendu
Il trovatore aux Chorégies d’Orange

George Petean (Il Conte di Luna)
Hui He (Leonora)
Marie-Nicole Lemieux (Azucena)
Roberto Alagna (Manrico)
Nicolas Testé (Ferrando)
Ludivine Gombert (Ines)
Julien Dran (Ruiz)

Bertrand de Billy (dm)
Charles Roubaud (ms)
Dominique Lebourges (d)
Katia Duflot (c)
Jacques Rouveyrollis (l
Camille Lebourges (v)

Théâtre Antique, 1er août

La dernière présentation d’Il trovatore aux Chorégies d’Orange remontait à l’été 2007, avec déjà Charles Roubaud aux commandes – alors accompagné par une équipe de collaborateurs différente, en dehors de la costumière Katia Duflot – et Roberto Alagna en Manrico (voir O. M. n° 21 p. 44 de septembre). Pour cette édition 2015, Charles Roubaud s’est appuyé sur le dispositif efficace conçu par Dominique Lebourges, qui divise en deux la scène dans le sens de la largeur, avec l’apport d’un grand plan incliné permettant à l’action de passer aisément d’un espace à l’autre.

De très beaux tableaux d’ensemble s’imposent : l’apparition fantomatique des religieuses, tout de blanc vêtues, à l’entrée de Leonora au couvent ; la frénésie débridée des Gitans, entourant la roulotte d’Azucena… Les superbes vidéos de Camille Lebourges – forêt, cloître, incendie, mais aussi la partie centrale du Dernier Jour de Pompéi, vaste toile préromantique de Karl Briullov – ponctuent le spectacle, avec le concours des lumières de Jacques Rouveyrollis.

Les déplacements des masses sont adroitement réglés, par contraste avec ceux des solistes, un brin statiques, au point que la tension dramatique s’en ressent. Mais si l’ensemble se laisse regarder avec plaisir, le résultat demeure un peu en deçà des qualités intrinsèques de l’ouvrage.

La direction de Bertrand de Billy, à la tête de l’Orchestre National de France, impulse heureusement la dynamique nécessaire, entre puissance expressive et raffinement. La musique de Verdi vit et resplendit sous sa battue. Les chœurs réunis pour cette production, venus des Opéras d’Avignon, de Nice et de Toulon, sont parfaitement à l’écoute et à l’unisson du chef.

Côté solistes, le public des Chorégies ne s’y est pas trompé : il a réservé un triomphe grandement mérité à George Petean, Luna en tout point admirable. Voici bien un exemple d’authentique baryton verdien, avec une voix corsée se projetant sans aucun effort, un legato de classe, une conception forte du personnage, même si le comédien reste un peu sur la réserve.

Marie-Nicole Lemieux, sans posséder le caractère éminemment italien d’Azucena dans le timbre, livre un chant d’une parfaite efficacité, ardent et puissant, tout en créant une Gitane très humaine, moins « sorcière » qu’à l’habitude. Hui He déploie charme et séduction en Leonora ; son lirico spinto s’avère suffisamment plein et souple, malgré quelques incertitudes dans la justesse.

Comme en 2007, Roberto Alagna incarne un Manrico énergique et attachant, à la voix large et sonore. Mais le timbre, aujourd’hui, a un peu perdu de sa richesse et si « Ah ! si, ben mio » convainc toujours, « Di quella pira », malgré la transposition d’un demi-ton, pousse l’artiste dans ses dernières extrémités.

Nicolas Testé campe un solide Ferrando, la soprano Ludivine Gombert et le ténor Julien Dran complétant avec talent le plateau.

JOSÉ PONS

On en parle
CD
Jonas Kaufmann

Jonas Kaufmann

Nessun dorma : The Puccini Album

Manon Lescaut, Le villi, Edgar, La Bohème, Tosca, Madama Butterfly, La fanciulla del West, La rondine, Il tabarro, Gianni Schicchi, Turandot

Kristine Opolais (soprano). Massimo Simeoli (baryton). Antonio Pirozzi (basse). Orchestra e Coro dell’Accademia Nazionale di Santa Cecilia, dir. Antonio Pappano

1 CD Sony Classical 88875092492

Après Verdi, Schubert et l’opérette viennoise, Jonas Kaufmann se consacre à Puccini chez Sony Classical, avec ce récital de studio, gravé à Rome, en septembre 2014. C’est le premier que le ténor allemand dédie entièrement à ce compositeur auquel il est profondément attaché et, dès le « Donna non vidi mai » de Manon Lescaut qui ouvre le programme, on succombe.

Depuis les grandes années de Placido Domingo, nous n’avions plus entendu un Des Grieux aussi fiévreux dans l’expression de sa passion aveugle, aussi violent dans ses accès de jalousie (le duo de l’acte II avec Manon), aussi désespéré dans sa manière d’implorer le capitaine du navire de le laisser monter à son bord (fin du III).

Le bonheur se prolonge avec le « Torna ai felici di » de Roberto dans Le villi et l’air d’Edgar (« Orgia, chimera dall’occhio vitreo »). Deux pages que Jonas Kaufmann plonge tout naturellement, avec son timbre sombre et ses accents angoissés, dans le climat de tragédie qui leur convient.

Le duo de la fin de l’acte I de La Bohème et le « Recondita -armonia » de Tosca apportent un répit bienvenu, même si le ténor ne peut s’empêcher de charger le second d’une inquiétude superfétatoire. Comme si Cavaradossi anticipait sa fin tragique dès le début de l’opéra, alors que rien dans le texte, ni dans la musique, ne l’indique.

Retour au drame avec un « Addio, fiorito asil » de Madama Butterfly d’une intensité bouleversante, suivi de deux extraits de La -fanciulla del West (« Or son sei mesi » et « Ch’ella mi creda ») absolument exceptionnels. Là encore, c’est le souvenir du meilleur Domingo qui vient à l’esprit, pour l’épaisseur du médium et du grave, la projection irrésistible de l’aigu et la capacité à nous faire partager toute la détresse du bandit au grand cœur.

Ruggero de La rondine (« Parigi ! È la città dei desideri »), quoique très bien chanté, est plus anecdotique, surtout comparé au bref arioso de Luigi dans Il tabarro (« Hai ben ragione »), d’une violence quasi expressionniste, là encore parfaitement en situation.

Les deux airs de Turandot, enfin, sont impeccablement différenciés : la tendresse de « Non -piangere, Liù », d’un côté, avec son jeu savant de demi-teintes ; l’ardeur sensuelle de « Nessun dorma », de l’autre, phrasé sans alanguissement superflu, mais chargé d’un désir charnel à peine tenu sous contrôle – ce que traduit un si aigu final d’une puissance d’évocation sidérante. Aucun ténor, jusqu’ici, ne nous avait fait mesurer à quel point Calaf brûlait de prendre dans ses bras et d’éveiller à l’amour la « princesse de glace » !

Deux bémols à notre enthousiasme, néanmoins. L’air de Rinuccio dans Gianni Schicchi, d’abord, est un mauvais choix, Jonas Kaufmann n’ayant rien à partager avec cette tessiture de lirico leggero trop haute pour lui, ni avec ce personnage solaire et joyeux. Même si le ténor l’avait déjà enregistré dans son premier récital chez Decca (Romantic Arias), « E lucevan le stelle » aurait bien mieux convenu.

Ensuite, pourquoi a-t-on fait appel à Kristine Opolais pour lui donner la réplique ? La soprano lettone est certes l’une de ses partenaires attitrées à la scène, en particulier dans Manon Lescaut. Mais ce que l’on entend ici est médiocre : timbre dépourvu de séduction et de jeunesse (on dirait la grand-mère de Mimi dans « O soave fanciulla » !), aigu perçant, diction mollassonne.

Par chance, Antonio Pappano est dans une forme éblouissante, à la tête d’un orchestre aux sonorités enivrantes. Tellement éblouissante qu’il devient le vrai partenaire de Jonas Kaufmann dans les duos, rejetant à l’arrière-plan une soprano qu’à la troisième écoute, on ne remarque même plus.

Un disque irrésistible, donc, par-delà les réserves mentionnées plus haut.

RICHARD MARTET

On en parle
Actualités
Catherine Frot en diva détonnante

Encore aujourd’hui, Florence Foster Jenkins (1868-1944) a ses admirateurs ironiques : dans les années 1930-1940, cette riche Américaine se prenait pour un rossignol, alors qu’elle chantait comme une crécelle ! Elle n’hésitait pas à louer une salle pour se produire devant ses amis, qui se moquaient d’elle en catimini. Elle enregistra des airs, notamment celui de la Reine de la Nuit, où se succédaient couacs et fausses notes les plus improbables. Hergé, dit-on, s’inspira d’elle pour créer sa redoutable Bianca Castafiore.

Dans son film Marguerite, dont la sortie française est annoncée pour le 16 septembre, après sa projection en première mondiale à la Mostra de Venise, le 4, Xavier Giannoli, scénariste et réalisateur, transpose ce personnage extravagant dans la France des « Années folles », et l’entoure de comparses parfois aussi toqués qu’elle. Couronnée de plumes de paon, Catherine Frot prête sa folie douce à la pseudo-diva, baptisée ici Marguerite Dumont (les cinéphiles y verront un clin d’œil à Margaret Dumont, actrice solennelle que Groucho Marx ne cessait de ridiculiser). Parée de ses plus beaux atours, l’inconsciente se lance dans des morceaux de bravoure qu’elle massacre allègrement. Les amateurs ne manqueront pas de prendre un plaisir légèrement pervers à entendre Carmen, un air de Wagner et « Casta diva » métamorphosés en miaulements de cauchemar.

Se rendant compte que deux heures de ce supplice confineraient au masochisme, Xavier Giannoli imagine un contrepoint : Hazel, jeune et jolie débutante (Christa Théret), chante du Haendel et Lakmé d’une voix pure. Lui-même connu au théâtre pour avoir incarné une cantatrice exubérante, Michel Fau campe avec une inquiétante cocasserie Atos Pezzini, chanteur raté et professeur cynique. Du trou du souffleur, Marguerite le voit en Paillasse ; heureusement, c’est la voix de Mario del Monaco qu’on entend…

Grâce au talent de Catherine Frot et du réalisateur, Marguerite n’est pas seulement comique : par sa passion sincère pour l’opéra, elle émeut. La clef du personnage – et du film – est livrée par une créature bizarre, femme à barbe qui lit l’avenir dans les cartes : « La musique, dit-elle, c’est du rêve… »

BRUNO VILLIEN