opéra Numéro 119
Juillet-août 2016

Entretien, actus, brèves

© FADIL BERISHA

Entretien

Numéro 119

Ermonela Jaho

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© FADIL BERISHA

Vedette de la toute nouvelle intégrale de Zazà de Leoncavallo, chez Opera Rara, la soprano albanaise revient aux Chorégies d’Orange, les 9 et 12 juillet, pour Madama Butterfly, sous la baguette de Mikko Franck et dans une mise en scène de Nadine Duffaut. Le rôle de Cio-Cio-San est sans doute, avec Violetta dans La traviata, celui auquel on associe le plus spontanément son nom, car il lui permet de libérer cette intensité dévastatrice qui fait tout le prix de ses incarnations. Gageons qu’il en ira de même pour sa première Antonia des Contes d’Hoffmann, le 3 novembre, à l’Opéra National de Paris, au côté de Jonas Kaufmann !

Comment êtes-vous venue au chant ?

J’ai l’impression d’avoir toujours chanté. Enfant, j’étais très timide, mais dès que je chantais, je me sentais libre. Mon père, qui l’avait remarqué, m’a encouragée. À 6 ans, j’ai commencé à étudier le chant, mais le choc est venu quand, à 14 ans, j’ai vu mon premier opéra sur scène : La traviata, à Tirana et en albanais ! Dès lors, j’ai su ce que je voulais faire plus tard, me promettant de ne pas mourir sans avoir chanté, au moins une fois, Violetta. C’est arrivé trois ans plus tard, au cours de mes études ; certes, c’était avec piano seulement, mais mon rêve s’était réalisé ! Depuis, Violetta m’a accompagnée dans le monde entier – Marseille, Bilbao, Stockholm, Vienne, Berlin, Londres, New York, Paris… –, souvent pour mes débuts dans ces théâtres. J’ai appris à gérer ce rôle écrasant et, peu à peu, je l’ai enrichi de mon expérience de femme. J’en suis maintenant à plus de deux cent trente représentations ! Mais, à chaque fois, je me revois petite fille découvrant La traviata à Tirana, comme si ce rêve devenu réalité continuait à se développer…

Dans votre actualité immédiate, il y a Madama Butterfly aux Chorégies d’Orange…

Aux Chorégies, j’ai déjà chanté Micaëla dans Carmen, à l’été 2008, et j’ai aussi participé à l’édition 2014 du grand concert « Musiques en fête », aux côtés de très nombreux artistes. L’acoustique y est bien meilleure qu’aux Arènes de Vérone, par exemple, et malgré la taille du Théâtre Antique, on garde une proximité avec le public. Surtout, on ne peut pas trouver cadre plus adapté pour certaines scènes phares de Madama Butterfly : l’entrée de l’héroïne et, bien sûr, le magnifique duo d’amour, avec ces étoiles dont parle le livret, que l’on entend s’allumer dans l’orchestre… et que je rêve de voir briller, pour de vrai, dans le beau ciel de Provence ! Je sais que la mise en scène de Nadine Duffaut sera respectueuse de l’œuvre. La seule inconnue reste le mistral… mais c’est un risque à courir.

Avez-vous souvent été en désaccord avec des metteurs en scène ?

Pas très souvent, heureusement, mais parfois, c’est à se demander si leur traduction du livret n’est pas bourrée de fautes ! Dans ces cas-là, j’essaie de discuter, de changer un peu les choses quand c’est possible. Sinon, j’en prends mon parti en me disant qu’au moins, la musique est là. Et c’est le principal.

Qu’avez-vous pensé de la production de Madama Butterfly signée par Robert Wilson, dont vous avez assuré une des nombreuses reprises à l’Opéra Bastille, en septembre-octobre 2015 ?

Pour être franche, cela a été très difficile. Je ne dis pas que c’était un mauvais spectacle : en tant que spectatrice – je chantais en alternance avec Oksana Dyka –, je l’ai trouvé cohérent et très bien éclairé. Mais en tant qu’artiste, j’étais malheureuse : pour moi, Madama Butterfly est une œuvre très méditerranéenne, où j’ai besoin de m’exprimer non seulement avec ma voix, mais avec mon visage et les mouvements de tout mon corps… Surtout dans une grande salle comme l’Opéra Bastille ! Là, je me sentais constamment bridée et j’avais peur que cette Cio-Cio-San trop froide perde en émotion. En même temps, c’était une expérience intéressante, car la contrainte m’a conduite à incarner le personnage avec d’autres moyens que ceux que j’ai l’habitude d’utiliser… La fragilité et la jeunesse sont les aspects fondamentaux de Cio-Cio-San. Elle n’a que 15 ans, c’est presque une enfant. Et Puccini, en génie qu’il était, l’aurait attribuée à une grosse voix, comme il est de tradition ? Pas très logique ! Un examen attentif de la partition révèle qu’il n’y a que quatre à cinq passages, où la soprano doit affronter un orchestre chargé et fortissimo. Tout le reste est de la dentelle. Regardez l’entrée de Cio-Cio-San, sur le chœur féminin : une voix trop mûre est incapable de ces longues phrases planantes dans l’aigu, tel l’envol d’un papillon, culminant sur un contre-ré bémol filé. Bien sûr, une incarnation ne se résume pas une note, mais celle-ci me semble importante pour caractériser le personnage dès le début. Et j’ai compris que dans ce rôle, avec mes atouts et mes limites, j’avais tout à fait ma place : c’est par rapport à un pianissimo antérieur qu’un fortissimo peut acquérir l’impact expressif souhaité. Mais pour se laisser convaincre, il faut accepter de renoncer aux a priori sur ce répertoire. Moi, je pense qu’une grande voix fait de l’effet dix minutes : au-delà, le spectateur a envie d’autre chose. Quand j’ai débuté en Cio-Cio-San – c’était à Philadelphie, en 2009 –, beaucoup m’ont prédit que j’y laisserais ma voix. Or, je la chante toujours, et de plus en plus souvent ! Et ce sont les mêmes qui sont venus ensuite me féliciter et me demander ce rôle chez eux ! Réussir à convaincre ces oiseaux de mauvais augure, aux oreilles remplies de références – Maria Callas, Renata Tebaldi, Renata Scotto… –, c’est évidemment une belle victoire.

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Actus / brèves

Compte-rendu , CD - Numéro 119

On en parle
Compte-rendu
La traviata à l’Opéra Bastille

Opéra Bastille, 4 juin

PHOTO © OPÉRA NATIONAL DE PARIS/VINCENT PONTET

Sonya Yoncheva (Violetta Valéry)
Antoinette Dennefeld (Flora Bervoix)
Cornelia Oncioiu (Annina)
Bryan Hymel (Alfredo Germont)
Simone Piazzola (Giorgio Germont)
Julien Dran (Gastone de Letorières)
Fabio Previati (Barone Douphol)
Boris Grappe (Marchese d’Obigny)
Luc Bertin-Hugault (Dottore Grenvil)

Michele Mariotti (dm)
Benoît Jacquot (ms)
Sylvain Chauvelot (d)
Christian Gasc (c)
André Diot (l)
Philippe Giraudeau (ch)

Conçue dès le départ pour accueillir à Paris les meilleures Violetta du moment, la mise en scène de Benoît Jacquot, créée en 2014 avec Diana Damrau (voir O. M. n° 97 p. 62 de juillet-août), reprise la même année avec Ermonela Jaho et Venera Gimadieva (voir O. M. n° 100 p. 49 de novembre), vient successivement de servir d’écrin à Maria Agresta, Irina Lungu et Sonya Yoncheva.

Il était prévu que la soprano bulgare assure toutes les représentations entre le 20 mai et le 7 juin. Forfait pour les quatre premières, suite au décès de son père, elle est revenue à temps pour remporter l’un des plus spectaculaires triomphes dont nous ayons jamais été témoins à l’Opéra Bastille.

La voix, d’abord, apparaît à son zénith, avec ce timbre captivant reconnaissable entre mille, doublé d’une puissance et d’un rayonnement tellement exceptionnels qu’ils balaient tout sur leur passage, y compris quelques efforts un peu trop perceptibles dans les cascades de vocalises du finale du premier acte (prudemment, Sonya Yoncheva se dispense du contre-mi bémol de tradition, de toute manière jamais écrit par Verdi).

La présence scénique, ensuite, est irrésistible, à l’instar d’une interprétation qui, pour être savamment construite, n’en conserve pas moins une jeunesse et une spontanéité éblouissantes. Et si l’actrice paraît parfois en retrait, la faute en incombe très certainement à la mise en scène. C’est le revers de la médaille de ces productions dites « de répertoire », où l’on s’intègre quels que soient son physique et sa personnalité, mais d’où une direction d’acteurs individualisée est absente.

Bryan Hymel en apporte la confirmation : comédien médiocre, le ténor américain se réfugie dans des postures de convention et une panoplie de gestes d’un autre âge. Le timbre manquant par ailleurs cruellement de la séduction indispensable en Alfredo, ne reste qu’une indéniable aisance dans l’aigu et un phrasé de bonne école, ce qui ne suffit pas dans La traviata.

Lauréat du Concours « Operalia », comme Sonya Yoncheva, Simone Piazzola fait, en revanche, très bonne figure en Germont. La voix est à la fois solide, sonore et fermement projetée, avec un sens des nuances tellement raffiné qu’un air aussi rabâché que « Di Provenza il mar » prend soudain de nouvelles couleurs à nos oreilles.

L’équipe des comprimari, qui fait la part belle aux chanteurs français, est bien choisie, avec une mention pour le brillant Gastone de Julien Dran, la chaleureuse Annina de Cornelia Oncioiu et la charmeuse Flora d’Antoinette Dennefeld.

Michele Mariotti, enfin, tire le meilleur d’un Orchestre de l’Opéra National de Paris dans une forme somptueuse : précise mais jamais sèche, caressante mais jamais alanguie, sa baguette est un véritable enchantement, en particulier dans les deux préludes, d’un pouvoir d’évocation envoûtant.

Une grande soirée, vous l’aurez compris, qui consacre l’une des Violetta les plus accomplies de ces cinquante dernières années.

RICHARD MARTET

On en parle
CD
Delalande & Destouches : Les Éléments

Étienne Bazola (Le Destin, Neptune, Valère, Le Berger)
Eugénie Lefebvre (Vénus, Leucosie, Une Heure, L’Amour, Pomone)
Élodie Fonnard (Doris, Junon, Émilie)
Ensemble Les Surprises, dir. Louis-Noël Bestion de Camboulas

1 CD Ambronay AMY 046

 

Michel Richard Delalande (1657-1726) et André Cardinal Destouches (1672-1749) : deux musiciens d’influence, qui ont accumulé les charges officielles sous les règnes de Louis XIV et Louis XV. Entre autres charges, le premier occupa celle de sous-maître de la Chapelle, et de compositeur et maître de musique de la Chambre ; le second suivit ses traces, inspecteur général, puis directeur de l’Académie Royale de Musique.

En 1721, tous deux unissent leurs talents pour un « opéra-ballet », Les Éléments, représenté aux Tuileries – à l’instar de son auguste arrière-grand-père, le jeune Louis XV, âgé de 11 ans, danse et participe à l’Épilogue. En 1725, l’Académie accueille l’ouvrage, sans l’Épilogue mais avec des modifications dans la dernière « entrée ». Des doutes subsistent sur la part prise par chacun des deux auteurs dans cette création : à coup sûr, l’Ouverture est de Delalande, et peut-être une partie des chœurs ; les récitatifs et les airs porteraient plutôt la marque de Destouches.

Dans cet enregistrement en première mondiale, réalisé en studio, du 8 au 12 novembre 2015, Louis-Noël Bestion de Camboulas et l’Ensemble Les Surprises donnent, suivant une coutume courante à l’époque, une version « de salon », destinée à des lieux de taille modeste, que ce soit à la cour (pour les « Concerts de la reine », par exemple) ou dans des demeures privées. Trois chanteurs (solistes, mais aussi chargés des parties chorales), onze instrumentistes : il n’en faut pas plus pour que l’évocation soit concluante et que l’imagination s’envole.

Car ce Prologue et ces quatre « entrées » sont de bout en bout un délice, et le succès qu’ils obtinrent est amplement justifié. Descendus de leur piédestal, les dieux, ici, ont presque figure humaine. Une fois passé le Chaos initial, le périple conduit du palais de Neptune (L’Eau) à celui de Junon (L’Air), puis au temple de Vesta (Le Feu, seule « entrée » à offrir un semblant de contenu dramatique, la jeune Émilie, charmée par le propos de Valère, ayant laissé le feu sacré s’éteindre), enfin aux jardins fruitiers de Pomone (La Terre).

Sarabandes, menuets, passepieds, musettes ajoutent à l’agrément du voyage – le petit effectif permet de souligner le jeu des timbres. Hautbois, traversos, flûtes à bec s’en donnent à cœur joie, et même les castagnettes ! Les airs sont gracieux, délicats, les mélodies élégantes – on se laisse prendre au doux balancement de « La mer était tranquille », à la joliesse du duo « Heures favorables », aux nuances plus sombres du face-à-face Émilie/ Valère.

Les voix fraîches et claires, le chant aérien -d’Élodie Fonnard et celui plus corsé d’Eugénie Lefebvre séduisent, tandis que le baryton Étienne Bazola est aussi à l’aise dans l’autorité que dans la douceur. On aimerait un soupçon de souplesse supplémentaire chez Louis-Noël Bestion de Camboulas, qui a parfois tendance à accentuer inutilement la scansion rythmique, mais sa direction a du relief et de l’allure.

L’Ensemble Les Surprises porte d’autant mieux son nom qu’il attire l’attention sur une partition ravissante.

MICHEL PAROUTY

On en parle
CD
Mozart : Die Entführung aus dem Serail

Christoph Quest (Bassa Selim)
Jane Archibald (Konstanze)
Rachele Gilmore (Blonde)
Norman Reinhardt (Belmonte)
David Portillo (Pedrillo)
Mischa Schelomianksi (Osmin)

Ensemble Aedes, Le Cercle de l’Harmonie, dir. Jérémie Rhorer

2 CD Alpha 242

Die Entführung aus dem Serail connaît une période faste. Après Yannick Nézet-Séguin (Deutsche Grammophon) et René Jacobs (Harmonia Mundi), voici le tour de Jérémie Rhorer, dont le premier enregistrement d’un opéra de Mozart, capté en concert, le 21 septembre 2015, inaugure un partenariat entre le label Alpha et le Théâtre des Champs-Élysées.

De la même génération que Nézet-Séguin, « historiquement informé » à l’instar de Jacobs, le chef français fait-il la synthèse entre le bouillonnant Canadien et le docte Belge ? Il emprunte plutôt une troisième voie, qui l’a rendu d’emblée indispensable dans ce répertoire.

En juillet 2015, au Festival d’Aix-en-Provence, il devait composer non seulement avec la mise en scène de Martin Kusej, finalement plus insipide que scandaleuse, mais également avec un orchestre – le Freiburger Barockorchester – qui, pour être l’un des meilleurs de sa catégorie, n’était pas le sien (voir O. M. n° 109 p. 35 de septembre).

Au TCE, une prise de son moins aérée aurait certes davantage flatté les cordes du Cercle de l’Harmonie, parfois lointaines et insuffisamment définies. Mais, seul maître à bord, Jérémie Rhorer fait primer l’élan et la continuité qu’une agogique éminemment souple, et d’abord naturelle, imprime au « Singspiel » – dont les dialogues, réduits à l’essentiel, version de concert oblige, relèguent Selim au rang d’utilité.

Die Entführung aus dem Serail anticipe ainsi les « drammi giocosi » à venir, grâce à un équilibre assez miraculeux, car absolument organique, entre la comédie et le théâtre de l’âme, avec cette douce mélancolie qui s’empare des cœurs – y compris celui d’Osmin –, ce « léger nuage qui passe dans un ciel de félicité », ainsi que l’écrit lui-même le chef.

Au sein d’une distribution quasiment identique à celle des représentations aixoises, c’est Jane Archibald qui fait, une nouvelle fois, entendre ces ombres avec la sensibilité la plus touchante. Sans doute Konstanze a-t-elle connu timbres plus personnels, mais la fluidité de la vocalise, la lumière et la ductilité du suraigu, une expression sobre et sincère, enfin, s’avèrent inestimables.

Il est, en revanche, d’autant plus difficile pour Norman Reinhardt de lutter contre le souvenir laissé par Daniel Behle. Son recours systématique au fausset dans la nuance piano émascule la tendresse de son Belmonte, au métal par ailleurs non dépourvu de de vaillance.

À force d’y subir des ténors de caractère seulement bons à éructer la concupiscence de Monostatos, on avait presque oublié à quel point Pedrillo peut avoir du charme : David Portillo fait mieux que nous en convaincre. Et ravit la palme de l’espièglerie à Rachele Gilmore, Blonde que rien ne distingue du commun des soubrettes.

Quant à Mischa Schelomianski, s’il s’abstient de jouer les barriques vrombissantes et fulminantes qui condamnent Osmin à la caricature, sa basse mordante, renfrognée quand il faut, mais jamais à court de profondeur, confère à la ligne relief et rebond. À l’image, en somme, de la baguette de Jérémie Rhorer.

MEHDI MAHDAVI