opéra Numéro 138
Avril 2018

Entretien, actus, brèves

© PHILIPPE DELVAL

Entretien

Numéro 138

Cyrille Dubois

© PHILIPPE DELVAL

Le printemps 2018 est placé sous le signe des raretés du répertoire français pour le jeune ténor normand, devant lequel s’ouvrent désormais les portes d’une grande carrière internationale. À la scène, jusqu’au 5 avril, il reprend, à l’Opéra-Comique, la production du Domino noir d’Auber, créée à Liège, le 23 février. En récital, il se produira au Louvre, le 12 avril, dans un programme autour de l’orientalisme, puis au musée de l’Armée, le 4 juin, dans des musiques liées aux campagnes napoléoniennes. Au disque, enfin, on attend avec une vive impatience la première intégrale de La Reine de Chypre d’Halévy, annoncée dans les semaines qui viennent aux éditions du Palazzetto Bru Zane, dans laquelle Cyrille Dubois incarne le rôle central de Gérard de Coucy.

Avant d’accepter d’incarner Horace dans Le Domino noir, coproduit par l’Opéra Royal de Wallonie et l’Opéra-Comique (voir nos pages « Comptes rendus » dans ce numéro), que saviez-vous d’Auber ?

Très franchement, pas grand-chose. Je pouvais le situer chronologiquement dans l’histoire de la musique, je connaissais quelques jalons de sa carrière, et comme tout le monde, j’avais entendu l’anecdote selon laquelle le duo « Amour sacré de la patrie », tiré de La Muette de Portici, avait suscité un début de soulèvement qui avait amené la Révolution belge, mais rien de plus. En revanche, ce qui m’a tout de suite attiré vers ce projet, c’est le fait de retrouver ce répertoire d’« opéra-comique » qui m’avait tant séduit lors des représentations de Lakmé à Saint-Étienne, en novembre 2013, et qu’on ne m’avait plus proposé depuis Les Pêcheurs de perles en concert au Théâtre des Champs-Élysées, en mai 2017, avec Julie Fuchs, Florian Sempey et Luc Bertin-Hugault, sous la direction d’Alexandre Bloch. Il constitue le cœur de mon répertoire français et il correspond à la couleur de ma voix.

Qu’avez-vous pensé en lisant la partition du Domino noir ?

J’ai vraiment aimé aborder cette musique, dont je m’étais fait une idée à travers quelques écrits de Berlioz. Elle est légère, joyeuse, et obéit à des codes qu’utiliseront, plus tard, des compositeurs comme Offenbach. C’est une belle musique qui ne se prend pas au sérieux, et elle est bien plus tournée vers l’avenir que ce qu’on en a dit.

Comment avez-vous construit votre personnage ?

Je me suis attaché à ne pas le faire trop lisse. Surtout par rapport à Angèle qui, elle, est dotée d’une forte personnalité, et dont le pendant masculin ne doit pas se contenter d’être un jeune amoureux stupide. Avec Valérie Lesort et Christian Hecq, les metteurs en scène, nous avons tenté de rendre Horace touchant ; il est parfois drôle, parfois colérique, les quiproquos auxquels il se trouve mêlé ne sont pas loin de l’amener au bord de la folie. Il doit exister face à une héroïne que l’intrigue oblige à se travestir, et comme vous le savez, le travestissement est un des procédés théâtraux qui marchent le mieux.

Qu’est-ce que ces deux metteurs en scène – dont l’un, Christian Hecq, est aussi sociétaire de la Comédie-Française – vous ont apporté ?

Ils sont arrivés avec leur univers sans savoir à quels interprètes ils allaient avoir affaire. Ils ont été d’autant plus vite rassurés que toute l’équipe avait envie de jouer la comédie et n’était pas insensible à leur désir de faire bouger la déclamation lyrique. Ils nous ont sans doute poussés un peu plus loin dans le jeu que d’autres l’auraient fait, mais ils nous ont aussi enseigné des techniques qui, en ce qui me concerne, me serviront chaque fois que je serai distribué dans ce répertoire : tenir compte du public et de ses réactions, jouer réellement la comédie dans les nombreux passages parlés, de manière à ne pas créer de discontinuité avec la musique.

Votre aisance en scène est remarquable ; avez-vous suivi une formation théâtrale ?

Non, pas la moindre, mais le théâtre est venu très tôt dans ma formation artistique à la Maîtrise de Caen ; il m’est arrivé de participer à des productions lyriques tout petit, dans Il barbiere di Siviglia et aussi dans le chœur d’enfants de Pagliacci.

De toute évidence, Auber vise à plaire aux spectateurs et à les divertir ; que pensez-vous de cette attitude ?

Un ouvrage comme Le Domino noir est effectivement un divertissement, mais est-ce un crime ? L’opéra peut viser autre chose, mais certaines maisons ont tendance à oublier qu’il peut être également cela. Pourquoi infliger au public le supplice de passer trois heures à se demander ce qu’il est en train de voir ? Une mise en scène doit avoir un solide contenu dramatique, elle peut amener à réfléchir, mais pourquoi nier que cela fait parfois du bien de rechercher une forme de légèreté, surtout par les temps qui courent ? Je n’ai rien contre le fait de donner une vision plus rafraîchissante d’œuvres qui s’y prêtent. En décembre dernier, j’ai chanté La Cenerentola à Lyon ; la mise en scène de Stefan Herheim foisonnait d’idées, et les spectateurs y adhéraient complètement.

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Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 138

On en parle
Comptes rendus
Le Domino noir à Liège

Théâtre Royal, 27 février

PHOTOS : Antoinette Dennefeld, Anne-Catherine Gillet et Cyrille Dubois.
© OPÉRA ROYAL DE WALLONIE-LIÈGE/LORRAINE WAUTERS

Laurent Montel (Lord Elfort)
François Rougier (Juliano)
Cyrille Dubois (Horace)
Laurent Kubla (Gil Perez)
Anne-Catherine Gillet (Angèle)
Antoinette Dennefeld (Brigitte)
Marie Lenormand (Jacinthe)
Sylvia Bergé (Ursule)
Tatiana Mamonov (Gertrude)

Patrick Davin (dm)
Valérie Lesort, Christian Hecq (ms)
Laurent Peduzzi (d)
Vanessa Sannino (c)
Christian Pinaud (l)
Glyslein Lefever (ch)

Berlioz ne consacra pas moins de deux feuilletons à la création du Domino noir, l’un dans le Journal des Débats, l’autre dans la Revue et Gazette musicale de Paris, tous deux datés du 10 décembre 1837 – la première avait eu lieu le 2 décembre. S’y mêlaient louanges et réserves sans trop de sévérité, avec quelques pointes d’ironie concernant le livret d’Eugène Scribe, le partenaire le plus fidèle du compositeur.

Certes, Berlioz ne manque pas de souligner que «M. Auber a cherché le style le plus propre à agir sur le public de l’Opéra-Comique, et à ne pas sortir du cercle musical dans lequel les usages et les moyens d’exécution de ce théâtre ont enfermé l’art pour ne plus lui permettre d’en sortir». Mais il avoue aussi : « M. Auber a écrit sur cette pièce un tant soit peu risquée et invraisemblable, mais vive et amusante, l’une de ses plus jolies partitions.»

Passons sur le peu de crédibilité de cette désopilante cascade de quiproquos digne du théâtre de boulevard et d’autant plus drôle que des nonnes y sont mêlées – mais, rassurez-vous, sans gauloiserie déplacée. Les dialogues sont vifs, et la musique file bon train. Qu’elle soit faite pour plaire, c’est évident ; mais est-ce un péché ? Elle se colore parfois de tournures espagnolisantes, sans tomber dans un folklore de mauvais aloi. Elle est entraînante, vivante, tendre s’il le faut ; en un mot, elle est charmante.

Au pupitre de ce Domino noir, présenté à l’Opéra Royal de Wallonie, avant des représentations à l’Opéra-Comique, son coproducteur (du 26 mars au 5 avril), Patrick Davin fait preuve d’une belle énergie ; il arrive même qu’il soit à deux doigts de faire sonner son orchestre un rien trop fort, dans une salle dont l’acoustique est excellente. Mais pourquoi avoir amputé le rondo d’Angèle, à l’acte III, d’une de ses parties, au détriment du texte ?

Peut-on rêver Angèle (que Berlioz appelle Angela) plus séduisante qu’Anne-Catherine Gillet ? Légère mais corsée, habilement conduite, la voix de la soprano belge n’hésite pas devant les vocalises les plus hardies, sans perdre le contrôle d’une ligne de chant mise en valeur par un timbre exquisément fruité.

Tout aussi gracieux et parfaitement à l’aise en Horace, un personnage qui, pourtant, pourrait facilement sombrer dans la caricature, le ténor français Cyrille Dubois allie, lui aussi, la souplesse vocale à une irréprochable musicalité – on reconnaît là une discipline apprise chez Mozart.

À leurs côtés, la Brigitte délurée d’Antoinette Dennefeld, la pétulante Jacinthe de Marie Lenormand, la Gertrude bien trempée de Tatiana Mamonov, trio complété par Sylvia Bergé, qui s’est échappée de la Comédie-Française pour camper une Ursule pimbêche et revancharde.

Leurs compères doivent surtout exploiter leur verve comique : François Rougier, ténor percutant, est un Juliano virevoltant, le baryton Laurent Kubla se délecte en Gil Perez, portier du couvent déjanté, et le comédien Laurent Montel dessine un Lord Elfort irrésistible de drôlerie.

Si cette joyeuse bande convainc, c’est qu’elle forme, de toute évidence, une véritable équipe, grâce aux metteurs en scène Valérie Lesort et Christian Hecq, ce dernier venu du Théâtre-Français. Leur travail sur les dialogues parlés, dits sans emphase, sur les gestes, les attitudes, les mouvements, dont aucun n’est inutile, donne au spectacle son rythme et ne gêne pas la musique.

Les décors très imaginatifs de Laurent Peduzzi permettent des échappées poétiques inattendues. Au premier acte, le bal se déroule hors du plateau, on en perçoit quelques bouffées orchestrales lorsque s’ouvre une porte, et des danseurs qui passent fugitivement, mais une énorme horloge occupe le mur principal (comme Cendrillon, Angèle doit s’éclipser avant minuit), laquelle peut soudainement devenir un hublot de sous-marin, dévoilant un monde mystérieux dans lequel évolue, entre autres, une pieuvre rouge.

Au III, les statues du couvent s’animent de manière réjouissante. Et au II, le plat de résistance du dîner est un cochon défiant crânement le couteau du cuisinier ! Plus on est de fous, plus on rit : les costumes de Vanessa Sannino participent à la fête et convoquent d’étranges volatiles, une tête d’oie noire sert de couvre-chef à l’héroïne, tandis que Juliano et Lord Elfort déploient l’un des plumes de paon faisant la roue, l’autre des piquants de porc-épic, ce qui en dit long sur leur caractère…

Un univers dont l’originalité colle idéalement à la partition d’Auber et lui redonne une saine jeunesse.

MICHEL PAROUTY

On en parle
CD
Boesmans : Pinocchio

Stéphane Degout (Le Directeur de la troupe, Escroc 1, Meurtrier 2, Le Directeur de cirque) – Vincent Le Texier (Le Père, Meurtrier 3, Le Maître d’école) – Chloé Briot (Le Pantin) – Yann Beuron (Escroc 2, Le Directeur de cabaret, Le Juge, Meurtrier 1, Le Marchand d’ânes) – Julie Boulianne (La Chanteuse de cabaret, Le Mauvais Élève) – Marie-Eve Munger (La Fée)
Orchestre Symphonique de la Monnaie, dir. Patrick Davin

2 CD Cypres CYP 4647

Adaptation lyrique de la pièce de Joël Pommerat, se basant elle-même sur le fameux conte moral de Carlo Collodi, le Pinocchio de Philippe Boesmans, créé au Festival d’Aix-en-Provence, en juillet 2017 (voir O. M. n° 131 p. 28 de septembre), et enregistré sur le vif à la Monnaie de Bruxelles, deux mois plus tard, passe sans problème l’épreuve des micros. On pouvait craindre que l’œuvre, visuellement incisive et brillante, ne perde un peu de sa substance et de son pouvoir d’évocation à la simple écoute. Il n’en est rien : par sa concision, son découpage et son enveloppe sonore bigarrée, elle demeure toujours saisissante.

Évidemment, l’absence de la dimension visuelle hautement figurative, conçue par Joël Pommerat et son équipe, génère un autre rapport au texte, à la voix et à la musique. L’auditeur est, cette fois, plongé au cœur du récit, sans être happé par la mécanique implacable de la mise en scène. La partition distille ce qu’il faut d’étrangeté et de tragi-comique pour qu’il soit interpellé au plus profond de lui-même et se laisse porter au gré des humeurs du pantin.

Le travail de Philippe Boesmans (né en 1936) est, à ce titre, remarquable d’inspiration. La versatilité de sa musique engage différents climats sonores, dont la kyrielle de personnages profite tour à tour. Chaque scène induit un sentiment, une situation, un lieu, avec une perspicacité troublante, la pulsation instrumentale séquencée voulue par le compositeur belge s’avérant également un fil conducteur crucial.

L’Orchestre Symphonique de la Monnaie (en formation restreinte) a, de toute évidence, bien assimilé cette pulsation et s’approprie sans heurt le chatoiement kaléidoscopique de l’écriture, y compris lors des précieuses interventions des trois instrumentistes solistes : violon tzigane, accordéon et saxophone. Saluons, au passage, l’implication extrême du chef, Patrick Davin, constamment en phase avec les courbes de la partition, qui égale le travail d’orfèvre accompli par Emilio Pomarico à Aix.

Distribution inchangée et plaisir intact. Probablement un rien plus à l’aise que le soir de la création, tous les chanteurs s’abandonnent sans réserve à cette sorte de dialogue musical scandé, à mi-chemin entre récitatif et chant. Personnage pivot, l’inquiétant narrateur campé par Stéphane Degout subjugue toujours par son abattage frontal et singulier.

À l’instar des talentueux Vincent Le Texier, Yann Beuron et Julie Boulianne, le baryton français endosse avec panache plusieurs identités, qu’il réussit à chaque fois à différencier. Les seules à ne pas avoir à se plier au jeu sont Chloé Briot et Marie-Eve Munger, toutes deux idéales dans leur registre respectif, qui illuminent littéralement cet ouvrage protéiforme.

Tour à tour âpre, poétique et désarmant, le Pinocchio du tandem Boesmans/Pommerat consacre, avec une intelligence rare, l’alliance du théâtre, de la musique et du chant.

Signalons que les deux CD sont complétés par un DVD intitulé « Philippe Boesmans, compositeur », documentaire de Simon Van Rompay et Isabelle Pouget, rassemblant interviews et témoignages.

CYRIL MAZIN

On en parle
DVD
Les Funérailles Royales de Louis XIV

Lalande, Philidor, Colin, Chein, D’Elfer
Céline Scheen (dessus) – Lucile Richardot (bas-dessus) – Samuel Boden (haute-contre) – Marc Mauillon (taille) – Christian Immler (basse-taille)

Pygmalion, dir. Raphaël Pichon. Réalisation : Stéphane Vérité (16:9  ; stéréo : PCM 2.0 ; Digital DTS Surround) 1 DVD & 1 Blu-ray Harmonia Mundi HMD 9909056.57 &&&&&

Louis XIV, on le sait, a théâtralisé les moments importants de son long règne, en les transformant en œuvres d’art – et pas seulement grâce à Lully et Molière. Il a évidemment préparé, dans le même esprit, ses obsèques que Raphaël Pichon a tenté de recréer, les 3 et 4 novembre 2015, dans la Chapelle Royale de Versailles, avec la complicité de Thomas Leconte et Nicolaï Malsenko. Il s’agit, en fait, d’une évocation car, si la levée du corps a effectivement eu lieu au château, le cercueil a été ensuite transporté jusqu’à la basilique de Saint-Denis. C’est là que se sont tenues les principales cérémonies, dont on ignore le programme musical exact. Le De profundis de Michel-Richard de Lalande a bien été joué, tout comme son Dies irae a probablement été exécuté à la fin du « grand deuil ». Pour le reste, Pichon et ses compères ont puisé dans le répertoire de la Musique de la Chapelle. À des plains-chants anonymes, s’ajoutent ainsi un De profundis de Jean Colin, des motets de Louis Chein et Charles d’Helfer, ainsi que la Marche pour les Pompes ­funèbres des cérémonies ­extraordinaires d’André Danican Philidor, qui accompagna peut-être la procession nocturne vers Saint-Denis. Bien filmé par Stéphane Vérité, notamment dans les plains-chants, plongés dans des ténèbres jamais opaques. on se laisse prendre à ce « concert mis en scène », utilisant tous les espaces de la Chapelle Royale. D’autant que l’interprétation de Raphaël Pichon et de son ensemble Pygmalion (orchestre et chœur) est sensible et soignée. Les grandes pages de Lalande, en particulier, sont données avec une ferveur évitant toute ostentation. Le quintette de solistes est remarquable. S’en détachent le contralto puissant de Lucile Richardot, la ductilité du phrasé de Marc Mauillon et le mordant du chant de Christian Immler. Au bilan, un document d’un réalisme historique hypothétique, mais une expérience musicale de toute beauté.

JEAN-LUC MACIA