opéra Numéro 136
Février 2018

Entretien, actus, brèves

© KRISTIAN SCHULLER

Entretien

Numéro 136

Sonya Yoncheva

Où la soprano bulgare s’arrêtera-t-elle dans ses allers-retours entre des vocalités et des répertoires radicalement opposés ? Depuis l’été dernier, elle a successivement abordé Stephana dans Siberia, Élisabeth de Valois dans Don Carlos et Tosca, tout en reprenant Mimi dans La Bohème. L’attendent maintenant Luisa Miller et Imogene d’Il pirata, avant un retour à la Poppea montéverdienne pour clore cette saison 2017-2018. Opéra Magazine a voulu lui poser la question, pile au moment où son nouveau récital discographique, The Verdi Album, sort sous étiquette Sony Classical.

Pourquoi avez-vous choisi de consacrer votre nouvel album à Verdi ?

C’était la musique que j’avais envie de chanter, et surtout, je me suis orientée vers un Verdi que l’on n’associe pas immédiatement à mon image. Tout le monde s’attendait peut-être à ce que j’enregistre des airs de La traviata, Rigoletto, voire Il trovatore, ou encore des opéras que j’aborde cette saison, comme Don Carlos ou Luisa Miller. Ces trois derniers sont présents, combinés à des rôles que je rêve d’aborder dans le futur, dans leur intégralité.

À l’exception d’Otello, vous n’aviez abordé aucun des opéras de ce programme à la scène, au moment de l’enregistrement, réalisé en avril 2017. Comment êtes-vous entrée dans la peau de ces différentes héroïnes ?

Très naturellement. La musique m’a guidée, parce que l’écriture est extrêmement fine et élégante. Mais aussi mon instinct, dès lors que je n’avais pas été influencée par le travail effectué avec un chef ou un metteur en scène. Pour voir ce que ma voix pouvait donner dans ces airs aujourd’hui.

Quel rôle le chef d’orchestre joue-t-il dans l’élaboration d’un récital comme celui-ci, dont vous êtes la raison d’être ?

J’ai toujours eu envie – surtout maintenant que je suis mariée à un chef (1) ! – de me laisser guider. J’apprécie les chefs qui font confiance à mon instinct et à ma personnalité. Il s’agit d’une vraie collaboration. Massimo Zanetti m’a beaucoup apporté, grâce à sa patience, son bagage culturel, et sa connaissance de ces ouvrages. Nous sommes parvenus, en une semaine d’enregistrement, à construire un projet en commun.

Avez-vous conçu le programme seule, ou en concertation avec Sony Classical ?

Sony m’a beaucoup aidée pour le choix des morceaux, mais aussi la construction du programme. Je suis quelqu’un de très facile, malgré tout ce qu’on dit sur moi ! Les responsables artistiques de chez Sony savent mieux que moi comment provoquer certaines sensations chez l’auditeur, tout simplement parce qu’ils font cela tous les jours. Un disque, ce n’est pas seulement le reflet de la voix et de la personnalité d’une cantatrice, mais un travail d’équipe.

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Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 136

On en parle
Comptes rendus
Andrea Chénier à Milan

MILAN Teatro alla Scala, 13 décembre

PHOTO : Yusif Eyvazov (à droite). © TEATRO ALLA SCALA

Yusif Eyvazov (Andrea Chénier)
Luca Salsi (Carlo Gérard)
Anna Netrebko (Maddalena di Coigny)
Annalisa Stroppa (Bersi)
Mariana Pentcheva (La Contessa di Coigny)
Judit Kutasi (Madelon)
Gabriele Sagona (Roucher)
Costantino Finucci (Pietro Fléville)
Gianluca Breda (Fouquier-Tinville)
Francesco Verna (Mathieu)
Carlo Bosi (Un « Incredibile »)
Manuel Pierattelli (L’Abate)
Romano Dal Zovo (Schmidt)

Riccardo Chailly (dm)
Mario Martone (ms)
Margherita Palli (d)
Ursula Patzak (c)
Pasquale Mari (l)

Absent du répertoire de la Scala depuis 1985, avec déjà Riccardo Chailly au pupitre, Andrea Chénier, opéra créé in loco, le 28 mars 1896, méritait d’inaugurer la saison 2017-2018 du temple milanais. Événement décuplé par la présence d’Anna Netrebko – pour sa seconde ouverture de saison après Don Giovanni, en 2011 –, aux côtés de son époux, Yusif Eyvazov, dans le rôle-titre.

La diva russo-autrichienne, en débuts dans le rôle, domine la tessiture de Maddalena avec un instrument plus rayonnant et plus puissant que jamais. Les aigus passent la rampe sans problème et l’on admire sa science des demi-teintes, particulièrement en situation ici. Physiquement, en revanche, la soprano, affublée d’une perruque blonde peu seyante, n’est pas très crédible, surtout au premier acte, où elle doit incarner une jeune aristocrate candide. Mais la beauté de l’artiste, son aisance en scène, compensent plus d’une fois.

Yusif Eyvazov n’évolue pas exactement au même niveau. Doté d’un timbre peu agréable, voire nasal, le ténor azerbaïdjanais fait valoir un aigu facile, mais aussi une ligne de chant assez inconstante. Dans la perspective d’une production aussi exposée, sur le plan médiatique, que l’ouverture de la saison de la Scala, il est évident qu’il a travaillé les nuances et la flexibilité de l’émission. Pour autant, ses grands airs, très correctement chantés, ne soulèvent pas l’enthousiasme et il paraît débordé par son épouse dans le spectaculaire duo final.

Le baryton italien Luca Salsi s’est fait une spécialité de Gérard : le personnage est bien construit, bâti sur de solides moyens vocaux, malgré un excès de rudesse dans l’expression. Dans l’émouvante Madelon, souvent confiée à des cantatrices en fin de carrière, la jeune mezzo roumaine Judit Kutasi, bien grimée, s’impose avec aisance.

Annalisa Stroppa convainc moins en Bersi – rôle, il est vrai, guère mis en valeur dans cette production –, tandis que Mariana Pentcheva apporte du relief à la Comtesse. Les comprimari sont excellents – une mention pour le sonore Mathieu du baryton italien Francesco Verna –, comme il convient dans un théâtre du prestige de la Scala.

La mise en scène de Mario Martone, très dynamique grâce à l’utilisation d’un plateau tournant, ne cherche pas à s’éloigner de la période révolutionnaire, bien au contraire. Du salon aristocratique de la Comtesse – dont les grands miroirs, pendant le divertissement dansé, laissent entrevoir les domestiques se moquant de leurs maîtres –, à la prison du dernier acte, dominée par une guillotine, tous les accessoires traditionnels sont au rendez-vous : drapeau tricolore, bonnet phrygien, buste de Marat… Bref, du « classique », très bien éclairé, de surcroît, et en définitive convaincant.

À la tête d’un chœur et d’un orchestre dans une forme superbe, Riccardo Chailly privilégie une direction à la fois rutilante et chaleureuse, témoin de son indéfectible amour pour une partition qu’il porte à l’incandescence.

JOSÉ PONS

On en parle
CD
Franco Fagioli : Handel Arias

Oreste, Serse, Rinaldo, Imeneo, Il pastor fido, Rodelinda, Giulio Cesare, Ariodante, Partenope
Il Pomo d’Oro, dir. Zefira Valova

1 CD Deutsche Grammophon 479 7541

L’astre lyrique Franco Fagioli brille d’un éclat singulier dans la vaste constellation des contre-ténors de notre époque. Si les tout premiers disques, gravés dans une certaine précipitation pour BMG et Carus, laissaient présager une bonne carrière, on n’imaginait pas que le falsettiste argentin puisse parvenir à un tel degré d’accomplissement.

Galbée, sensuelle, vibrante et d’une insolente facilité dans le haut du registre, la voix cristallise des qualités que l’on ne rencontre chez ses confrères que de manière isolée. Bien sûr, on peut trouver que son chant n’est pas des plus séraphiques – le contraste avec Philippe Jaroussky, par exemple, est particulièrement saisissant.

On peut également estimer que son timbre, proche de celui d’une mezzo-soprano – et même, on l’a assez dit, de celui de Cecilia Bartoli – semble parfois « enflé » arbitrairement. Mais qui, aujourd’hui comme hier, offre pareil alliage entre sensibilité à fleur de peau et technique impérieuse, en prenant autant de risques et en donnant à ce point l’impression de repousser les limites naturelles de son instrument ?

Dès la première plage de ce nouvel album, entièrement consacré à Haendel et gravé en studio, en mars 2017, on est conquis par la prestance et la vélocité de l’artiste. Dans le redoutable « Agitato da fiere tempeste », extrait d’Oreste, le chant, toujours nourri, ne se heurte jamais à la vocalise ; au contraire, il la transcende.

Arrive ensuite le célébrissime « Ombra mai fu » de Serse, entonné avec la plus grande délicatesse. Posée sur le souffle, cette déclaration d’amour (adressée à un platane !) s’étire avec une grâce désarmante. De Serse toujours, « Crude furie » est un véritable feu d’artifice. Les vocalises fusent de toutes parts : imparable démonstration pyrotechnique !

Le sublime « Cara sposa » de Rinaldo fixe, pour sa part, une profonde mélancolie. La voix se déroule avec langueur, laissant ainsi les accents douloureux infiltrer la mélodie. Tiré du même, « Venti, turbini » renoue avec l’extraversion, Franco Fagioli s’aventurant dans le suraigu avec un aplomb sidérant.

« Se potessero i sospir miei » (Imeneo) et « Sento brillar nel sen » (Il pastor fido) captent l’attention par leur douceur mesurée. « Dove sei, amato bene ? » (Rodelinda) fascine ensuite par sa parfaite mise en place et sa suavité. « Se in fiorito » (Giulio Cesare) est un pur moment de poésie, pendant lequel les colorations entre violon et voix se renouvellent sans cesse.

Les deux fameuses pages tirées d’Ariodante (« Scherza, infida » et « Dopo notte ») atteignent la perfection, en termes de profondeur pour la première et d’allant pour la seconde. En guise d’adieu, le rare et touchant « Ch’io parta ? » (Partenope) laisse l’auditeur en proie à une indicible émotion.

Accompagnateur de choix, l’ensemble Il Pomo d’Oro, placé sous la direction de la violoniste Zefira Valova, fait preuve d’une souplesse tout aussi remarquable. Les options rythmiques s’avèrent toujours justes et montrent, au passage, qu’il n’est pas obligatoire d’accélérer pour donner de la dynamique à la musique.

Avec ce récital de tout premier ordre, Franco Fagioli montre qu’il est vraiment au firmament.

CYRIL MAZIN

On en parle
DVD
Wagner : Der fliegende Holländer

Kwangchul Youn (Daland) – Ingela Brimberg (Senta) – Nikolai Schukoff (Erik) – Kai Rüütel (Mary) – Benjamin Bruns (Der Steuermann Dalands) – Samuel Youn (Der Holländer)

Coro y Orquesta Titulares del Teatro Real, dir. Pablo Heras-Casado. Mise en scène : Alex Ollé/La Fura dels Baus. Réalisation : Stéphane Vérité (16:9 ; stéréo ; DTS 5.1)

1 DVD + 1 Blu-ray Harmonia Mundi HMD 9809060.61

La création de la production à Lyon, en 2014, puis sa reprise à Lille, en 2017, avaient suscité des jugements contrastés (voir O. M. n° 100 p. 44 de novembre 2014 & n° 128 p. 43 de mai 2017). La captation de Madrid, en 2016, redistribue la donne.

Parce que la vaste scène du Teatro Real rend mieux justice aux intentions d’Alex Ollé et à son concept très fort autant que fidèle à l’esprit de l’œuvre, comme le filmage de Stéphane Vérité à sa direction d’acteurs poussée : univers cruel et comme halluciné, mêlant étroitement rêve et réalité, avec cette unique et monumentale étrave d’un vaisseau de fer échoué sur une plage improbable, habitée par une population misérable.

Parce que la distribution, complètement différente, renforce encore ce sentiment d’inquiétante étrangeté qui renouvelle notre vision. Bien meilleur que dans l’horrible production de Bayreuth, en 2013 (Opus Arte), Samuel Youn est un Hollandais au masque fascinant, terrifiant même, avec une émission puissante, une prononciation parfaite, un beau phrasé, et une intériorisation étonnante, par un jeu de regards notamment, dont la caméra rend bien compte.

Senta très belle en scène, et dont l’intensité de jeu et d’expression fait oublier une certaine dureté des aigus, Ingela Brimberg donne un personnage qui atteint, lui aussi, très vite à l’émotion. Leur duo, tel qu’il est détaillé par la caméra, est un des nombreux moments forts auxquels on reviendra.

On passera facilement sur le vibrato un peu marqué de Kwangchul Youn, tant la maîtrise du rôle de Daland est impressionnante. Comme sur celui du Pilote de Benjamin Bruns, tant le timbre est séduisant. Plus que celui de Nikolai Schukoff, qui donne, en revanche, l’Erik fier et énergique correspondant aux intentions de la production, comme la Mary très bien chantante de Kai Rüütel.

Pablo Heras-Casado, enfin, avec son orchestre somptueux et ses excellents chœurs, équilibre de façon exemplaire lyrisme et pulsation rythmique, pour ce qui est, peut-être, la meilleure direction de l’œuvre entendue récemment.

FRANÇOIS LEHEL