opéra Numéro 127
Avril 2017

Entretien, actus, brèves

© JULIEN BENHAMOU

Entretien

Numéro 127

Laurence Equilbey

Les 22 et 23 avril, la chef d’orchestre et de chœur inaugure l’Auditorium de La Seine Musicale, nouveau phare culturel de l’agglomération parisienne, situé à la pointe aval de l’île Seguin, au sud-ouest de la capitale. Insula Orchestra, l’ensemble sur instruments anciens qu’elle a fondé en 2012, y sera en résidence, avec pour mission d’assurer un certain nombre de manifestations à l’année, en invitant également d’autres formations et en accordant une large place aux activités éducatives. Mis en scène par Olivier Fredj, le concert d’ouverture réunira cinq artistes français parmi les plus en vue du moment : Sandrine Piau, Anaïk Morel, Stanislas de Barbeyrac, Florian Sempey et le pianiste Bertrand Chamayou. Suivra, les 11 et 12 mai, une proposition passionnante : Die Schöpfung (La Création) de Haydn, mise en scène par Carlus Padrissa et les équipes de La Fura dels Baus. Une actualité chargée, donc, pour Laurence Equilbey, d’autant que paraît, au même moment, son premier CD chez Erato/Warner Classics, réunissant la Messe du Couronnement et les Vêpres solennelles d’un confesseur de Mozart.

Comment l’aventure de La Seine Musicale est-elle née et comment Insula Orchestra s’est-il intégré à ce projet ?

Le Conseil départemental des Hauts-de-Seine et son président, Patrick Devedjian, souhaitaient depuis longtemps qu’un nouvel édifice dédié à la musique soit bâti sur l’île Seguin, fief historique des usines Renault jusqu’en 1992. Cette idée a donc pris forme, via un partenariat public-privé. J’ai eu plusieurs réunions avec les responsables du Département depuis 2012 et une relation de confiance s’est installée. Nous avons proposé un projet cinq ans en amont, le temps qu’Insula Orchestra installe sa réputation, d’autant plus que nous n’étions pas là uniquement pour proposer des concerts, nous avions également des programmes éducatifs importants. Il fallait un délai suffisant pour que la construction des lieux soit achevée, et que notre ensemble aille chercher son blason, notamment grâce au soutien de la Philharmonie de Paris et du Grand Théâtre de Provence, tout comme celui de France Télévisions et de France Musique, mais aussi grâce à nos concerts en France et à l’étranger.

La réputation d’Insula Orchestra est-elle installée aujourd’hui ?

Oui, je peux le dire et j’en suis heureuse. J’ai fondé Insula Orchestra en 2012, et aujourd’hui, nous avons la satisfaction d’être une formation reconnue. J’ai voulu créer cette phalange qui joue sur instruments anciens, parce que j’aime la sonorité de ces instruments, sans doute en raison de mon éducation musicale « viennoise », et pour défendre, au sein de ma programmation, des valeurs qui sont les miennes et en lesquelles je crois.

Que signifie, pour un orchestre, être en résidence dans un lieu particulier ?

C’est une opportunité formidable, non seulement pour qu’il puisse se produire, mais aussi pour qu’il ait la possibilité d’inviter d’autres formations ; c’est un équilibre idéal pour les artistes, qui ont rarement l’habitude d’avoir une maison pour eux. Cette résidence nous permet aussi d’effectuer un travail particulier avec le public, ce qui, pour nous, est essentiel.

Cela implique-t-il des obligations de part et d’autre ?

Être en résidence, c’est bien sûr dépendre de son partenaire public, le Conseil départemental des Hauts-de-Seine, et harmoniser ses projets avec le privé, ce dernier étant représenté par Bouygues, TF1 et Sodexo – cette partie de la programmation est dirigée par Jean-Luc Choplin. Deux institutions sont en résidence à La Seine Musicale : Insula Orchestra et la Maîtrise des Hauts-de-Seine. En ce qui nous concerne, nous avons signé avec le Département une convention pour donner nous-mêmes un certain nombre de concerts, mais aussi pour inviter d’autres phalanges, en tout une quarantaine de manifestations par saison dans -l’Auditorium, salle de 1 150 places, qui a l’avantage de posséder aussi une fosse d’orchestre.

Pourriez-vous y donner des opéras ?

Le lieu n’a pas les possibilités techniques d’un théâtre lyrique, mais il permet d’explorer des formes scéniques nouvelles. Monter un opéra exige des moyens financiers importants. De surcroît, les temps de répétitions sont longs. Cela dit, nous participerons à des coproductions, seul moyen aujourd’hui de se lancer dans des entreprises coûteuses. Pour vous citer un exemple, Die Schöpfung (La Création) de Haydn, que nous proposerons en mai, est coproduite avec le Ludwigsburger Schlossfestspiele et l’Elbphilharmonie de Hambourg, où nous la reprendrons, respectivement les 1er et 2 juin, et 5 et 6 juin.

Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 127

On en parle
Comptes rendus
Billy Budd à Madrid

Teatro Real, 22 février

PHOTO : Jacques Imbrailo et Toby Spence
© TEATRO REAL/JAVIER DEL REAL

Toby Spence (Edward Fairfax Vere)
Jacques Imbrailo (Billy Budd)
Brindley Sherratt (John Claggart)
Thomas Oliemans (Mr. Redburn)
David Soar (Mr. Flint)
Torben Jürgens (Lieutenant Ratcliffe)
Christopher Gillett (Red Whiskers)
Duncan Rock (Donald)
Clive Bayley (Dansker)
Sam Furness (The Novice)
Francisco Vas (Squeak)
Manel Esteve (Bosun)

Ivor Bolton (dm)
Deborah Warner (ms)
Michael Levine (d)
Chloé Obolensky (c)
Jean Kalman (l)

Le décor de cette captivante nouvelle production de Billy Budd s’offre au spectateur dès son entrée dans la salle : le plateau à nu, entièrement ouvert au-dessus et sur les côtés, avec des cordages tombant des cintres jusqu’à des planches de bois. Après le Prologue, celles-ci deviennent le pont d’un navire, que les marins astiquent sous la surveillance de gardes-chiourme armés de matraques. Les uniformes des officiers ancrent clairement l’action dans une époque qui pourrait être la nôtre, bien après les guerres napoléoniennes auxquelles fait référence le livret.

Plus la représentation avance, plus on comprend à quel point ces cordages, s’entrecroisant pour évoquer à la fois des barreaux de prison et les araignées dans lesquelles s’amusent les enfants dans les squares, sont essentiels. La cabine du capitaine, figurée par l’ajout de quelques tapis, chaises et d’une baignoire au centre du plateau, n’échappe pas à l’atmosphère carcérale ainsi créée, encore accentuée par la présence d’un fond de scène uni, déclinant toutes les nuances de gris, du clair à l’anthracite (sublimes éclairages de Jean Kalman !).

Pour représenter la timonerie, une simple passerelle, suspendue à mi-hauteur, suffit ; pour figurer le fond de cale où vit l’équipage, le pont se soulève, révélant un antre sombre et bas de plafond, d’où pendent des hamacs évoquant autant de voiles enroulées. Bref, un dispositif aussi sobre que signifiant, comme Michael Levine en a depuis toujours le secret, qui offre à Deborah Warner l’occasion de déployer son formidable talent de metteuse en scène.

On admire d’abord sa capacité à concevoir des tableaux vivants d’une beauté et d’une poésie infinies, notamment quand Claggart chante son célèbre « O, beauty » sur le pont, juste au-dessus du hamac où Billy s’est endormi dans une position évoquant irrésistiblement un Christ descendu de sa croix. Puis on est saisi par le soin apporté à la direction d’acteurs, d’une précision et d’une acuité de bout en bout fulgurantes.

Deux exemples : la scène où Claggart menace le Novice pour qu’il incite Billy à la mutinerie, d’un sadisme presque insoutenable mais jamais appuyé, jusque dans la manière de suggérer une possible dimension sexuelle ; ou encore la gestion des masses et des individualités pendant l’attaque du vaisseau ennemi, au début de l’acte II, formidablement animée sans que l’agitation tourne à la confusion.

On adressera les mêmes compliments à Ivor Bolton, dirigeant un orchestre et des chœurs (préparés par Andres Maspero) d’un enthousiasme et d’une cohésion sans faille. Peut-être un peu trop froide au Prologue et au début du I, la lecture du chef britannique, actuel directeur musical du Teatro Real, révèle très vite ses mérites, culminant dans un acte II et un Épilogue époustouflants.

La distribution est dominée par un Billy et un Vere d’exception. Jacques Imbrailo, idéal de candeur et de rayonnement, tant vocal que physique, se confirme le meilleur interprète du rôle-titre à l’heure actuelle. Impossible de ne pas verser une larme, en entendant le baryton sud-africain dans l’envoûtant « Billy in the Darbies » !

Toby Spence, de son côté, ne nous avait jamais autant transportés qu’en capitaine déchiré entre son devoir et sa conscience. Son David dans Die Meistersinger von Nürnberg, la saison dernière, à l’Opéra Bastille, aussi bien chanté et caractérisé fût-il, ne nous avait pas véritablement marqués. Nous ne sommes pas près, en revanche, d’oublier son Vere tout d’humanité et de subtilité, servi par un timbre bien en situation et une qualité de phrasé superlative.

On a connu des Claggart plus impressionnants et terrifiants que Brindley Sherratt, mais la basse britannique incarne à la perfection le personnage voulu par Deborah Warner, d’une vulnérabilité d’emblée surprenante. Tous les autres chanteurs seraient à citer, avec une mention spéciale pour le bouleversant Dansker de Clive Bayley et le Squeak plus visqueux que nature de Francisco Vas.

Coproduit avec l’Opéra National de Paris, qui devrait l’accueillir dans l’une de ses prochaines saisons, ce Billy Budd n’est pas moins réussi que celui mis en scène par Francesca Zambello, en 1996, repris plusieurs fois depuis à la Bastille. Il est sans doute moins « spectaculaire » sur le plan visuel, mais la qualité de la direction d’acteurs y est encore supérieure.

RICHARD MARTET

On en parle
CD
Mondonville : Isbé

Rachel Redmond (L’Amour, Clymène) – Chantal Santon-Jeffery (La Volupté, Charite) – Blandine Folio Peres (La Mode, Céphise) – Katherine Watson (Isbé) – Reinoud Van Mechelen (Coridon) – Thomas Dolié (Adamas) – Alain Buet (Iphis) – Artavazd Sargsyan (Tircis)
Purcell Choir, Orfeo Orchestra, dir. György Vashegyi

3 CD Glossa GCD 924001

Le 6 mars 2016 avait lieu au Müpa de Budapest, à la faveur d’une coproduction avec le Centre de musique baroque de Versailles, un concert au cours duquel György Vashegyi ressuscitait Isbé, « pastorale héroïque » de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville (1711-1772), écrite sur un livret du marquis de La Rivière et créée à l’Académie Royale de Musique, en 1742 (voir O. M. n° 118 p. 8 de juin 2016). Ce concert fut suivi de séances qui ont abouti à l’enregistrement qui nous arrive aujourd’hui, en première mondiale.

On n’est pas surpris par la forme de la partition, répartie en cinq actes et un Prologue mettant en scène l’Amour, la Volupté et la Mode. Vaste ouvrage de près de trois heures, Isbé fait irrésistiblement penser à Rameau, même si on ne trouve pas tout à fait ici la verve mélodique, ni la fantaisie instrumentale qui caractérisent l’auteur des Boréades, malgré les flûtes volubiles que font entendre, dès le Prologue, les rossignols amoureux. Mais c’est là réserve mineure devant la splendeur d’un opéra dont la tension dramatique et musicale, une fois l’exaltant Prologue achevé (magnifié ici par la belle voix sombre de Blandine Folio Peres), va croissant jusqu’à l’irrésistible duo final qui réunit Coridon et Isbé, saturé de volupté amoureuse.

L’histoire est celle de la charmante Isbé, éprise du berger Coridon, dont le rival n’est autre qu’Adamas, chef des druides et grand prêtre. Soprano, ténor, baryton : on tient là une distribution des rôles sans surprise. Airs et ensembles alternent avec beaucoup d’invention avec récitatifs, chœurs et danses ; l’intérêt dramatique est relancé par l’irruption, au deuxième acte, du farouche Adamas (excellent Thomas Dolié, qui ne joue pas au « méchant » de pacotille), et l’intérêt musical par une suite d’intermèdes instrumentaux toujours inspirés.

Il suffit d’écouter le quatrième acte pour montrer la variété du propos de Mondonville : au très bel air d’Isbé « Laisse-moi soupirer, importune grandeur », chanté ici avec une poignante simplicité par Katherine Watson, succèdent une grande scène avec Coridon et Iphis, un prélude instrumental se superposant ingénieusement à l’entrée de Céphise, puis une symphonie plus développée qui, elle aussi, se mêle à un air de Céphise, le timbre de Blandine Folio Peres contrastant idéalement avec la fragilité de Katherine Watson, et ainsi de suite.

Au disque, la diction du Purcell Choir nous semble un peu moins parfaite que lors du concert, mais son engagement et son bonheur de chanter font merveille. Inversement, l’Orfeo Orchestra (qui se contente de cordes sans altos, de bois par deux et de percussions), qui nous avait paru un peu trop poli, brille de tous ses feux, sous l’impeccable baguette de György Vashegyi.

On retrouve ici, outre ceux qu’on a cités, des interprètes qui nous sont familiers et sont parfaitement dans leur emploi, notamment la toujours élégante Chantal Santon-Jeffery et le toujours juste Alain Buet. Reinoud Van Mechelen est un Coridon tantôt héroïque, tantôt élégiaque. Enfin, Rachel Redmond chante l’Amour avec une aisance confondante, mais aussi un enthousiasme qui est à l’image de l’enregistrement tout entier.

CHRISTIAN WASSELIN

On en parle
DVD
Mercadante : Francesca da Rimini

Leonor Bonilla (Francesca) – Aya Wakizono (Paolo) – Merto Sungu (Lanciotto) – Antonio Di Matteo (Guido) – Larisa Martinez (Isaura) – Ivan Ayon Rivas (Guelfo)

Chœur de l’Orchestre Philharmonique de l’État de Transylvanie de Cluj-Napoca, Orchestra Internazionale d’Italia, dir. Fabio Luisi. Mise en scène : Pier Luigi Pizzi. Réalisation : Matteo Ricchetti (16:9 ; stéréo : PCM 2.0 ; Dolby Digital 5.1)

2 DVD Dynamic 37753

En juillet-août 2016, le Festival de Martina Franca présentait la création mondiale de Francesca da Rimini, dont la composition remonte à… 1831 (voir O. M. n° 121 p. 49 d’octobre). Voyant les difficultés à faire accepter ce « dramma per musica » par le Teatro del Principe de Madrid et par la Scala de Milan, il semble que Saverio Mercadante ait décidé de ne pas le proposer ensuite à d’autres théâtres.

La version intégrale que nous découvrons ici, grâce à l’édition critique établie par Elisabetta Pasquini, prouve qu’il s’agit pourtant d’une œuvre de toute première importance, voisine des meilleures réussites de Rossini, Bellini et Donizetti.

Certes, sa structure dramatique n’est pas parfaite, et ses deux actes (plus de trois heures et demie au total !) peuvent paraître longs par instants. Mais la musique, d’une inspiration constamment élevée, excelle à traduire les tourments des trois protagonistes de l’intrigue : Francesca, Paolo et Lanciotto.

Cette architecture, un peu trop rigide parfois, a besoin, pour s’animer, de l’impulsion que les chanteurs sont en mesure de lui apporter. Sur ce point, la distribution réunie à Martina Franca se révèle proche de l’idéal. Elle a pour elle la jeunesse et, déjà, la maîtrise d’une technique de chant, émouvante et virtuose à la fois.

Comment ne pas penser que Fabio Luisi, fin connaisseur de l’opéra romantique italien et de ses règles, a joué un rôle déterminant dans la préparation de solistes dont la carrière, pour l’instant, se déroule en dehors des grands circuits internationaux ? Sa direction attentive, nuancée, ardente quand il le faut, mérite les plus vifs éloges.

Francesca lumineuse, aux grâces de ballerine et au chant ailé, Leonor Bonilla s’impose par son talent et son allure souveraine. Tous les espoirs paraissent aujourd’hui permis à cette jeune soprano espagnole. Stupéfiante d’aisance dans sa longue scène du second acte, la mezzo japonaise Aya Wakizono campe un Paolo noble et passionné, en parfait accord avec l’esprit de ce répertoire.

Le ténor turc Merto Sungu, un peu plus connu internationalement que ses deux partenaires, triomphe, avec autant de bravoure que d’élégance, des nombreux écueils de la tessiture de Lanciotto. Et Antonio Di Matteo offre une solide voix de basse au personnage plus en retrait de Guido. Les chœurs, ainsi que les deux danseurs solistes, Letizia Giuliani et Francesco Marzola, se situent au même niveau d’excellence.

Cette impression d’une grande réussite d’ensemble serait-elle aussi forte, sans la mise en scène aérienne de Pier Luigi Pizzi et la chorégraphie de Gheorghe Iancu qui l’accompagne ? Dans la nuit enveloppant le plateau du Palazzo Ducale de Martina Franca, les passions s’expriment et s’idéalisent dans un tournoiement continuel.

Le vent, en effet, joue ici un rôle essentiel : en s’immisçant dans les plis des étoffes, il confère à cet assortiment de larges tuniques des allures d’étendards et de flammes. Quelques (rares) couleurs vives complètent, apportant à ce festin visuel un chic incontestable.

Pouvait-on rêver mieux pour une création mondiale ?

PIERRE CADARS