opéra Numéro 137
Mars 2018

Entretien, actus, brèves

© ANDREAS KOLARIK

Entretien

Numéro 137

Christa Ludwig

© SIEGFRIED LAUTERWASSER DG

Le 16 mars, la mezzo-soprano allemande, entrée dans la légende pour ses exceptionnelles qualités vocales et scéniques, son aisance à alterner les genres et les répertoires les plus différents, et sa monumentale discographie, soufflera ses 90 bougies. De quoi justifier un voyage à Vienne pour y rencontrer l’un des derniers monstres sacrés de l’après-guerre, qui n’a pas perdu le contact avec son public et continue à dispenser ses conseils aux jeunes chanteurs.

Le 16 mars, la mezzo-soprano allemande, entrée dans la légende pour ses exceptionnelles qualités vocales et scéniques, son aisance à alterner les genres et les répertoires les plus différents, et sa monumentale discographie, soufflera ses 90 bougies. De quoi justifier un voyage à Vienne pour y rencontrer l’un des derniers monstres sacrés de l’après-guerre, qui n’a pas perdu le contact avec son public et continue à dispenser ses conseils aux jeunes chanteurs.

Quand vous avez cessé de chanter en public, en 1994, vous habitiez encore en France, à Mougins, avec votre deuxième mari, Paul-Émile Deiber, épousé après votre divorce avec Walter Berry. Puis vous avez décidé, quelque dix ans plus tard, de partir vous installer à Klosterneuburg, près de Vienne. Nous Français, nous sommes sentis abandonnés !

J’aime beaucoup la France, que Paul-Émile m’a fait découvrir, mais de nombreuses raisons militaient pour une installation près de Vienne, surtout à l’âge qui était le nôtre. D’abord, la proximité d’une grande ville où, comme disait Paul-Émile, je suis une « vache sacrée » : que je sorte au supermarché ou parte prendre l’avion, on m’aborde dans la rue ou à l’aéroport, c’est merveilleux ! Je crois que cela aurait été la même chose à New York, peut-être à Berlin, mais sans doute pas à Paris, et certainement pas à Mougins. Et puis, il y avait la proximité de la famille : mon fils (1) habite à 10 minutes d’ici. Du coup, depuis que Paul-Émile nous a quittés, le 14 décembre 2011, je ne parle pratiquement plus français, sauf pour des interviews… et si mal !

Mais non, votre français est toujours aussi délicieusement « personnel », comme disait votre mari justement. Je vais en profiter. Vous avez donc dit adieu à la scène : c’était au Staatsoper de Vienne, dans Elektra. Mais vous chantez encore pour vous…

Au contraire, je ne chante plus du tout, et je m’en fiche complètement ! Je vais encore à l’opéra, mais seulement quand ça m’intéresse. Et c’est très rare. Je ne peux vraiment plus écouter La traviata ou Lucia di Lammermoor

Mais vous irez écouter au Theater an der Wien, le 16 mars prochain, jour de votre anniversaire, Der Besuch der alten Dame de Gottfried von Einem, que vous avez créé au Staatsoper, en 1971…

Non, cet opéra ne m’intéresse plus du tout. Pour sortir, il faut que j’aie envie de revoir un ouvrage, Pelléas et Mélisande, par exemple, que j’adore. J’écoute très peu de musique, j’en ai eu assez dans ma vie. Depuis l’âge de 4 ans, avec des parents chanteurs d’opéra (2), cela a été musique, musique, musique, opéra, opéra, opéra… Je connaissais déjà le répertoire par cœur avant de l’étudier, et, en plus, j’avais la même voix que ma mère. Aujourd’hui, je choisis ce que je veux entendre. Début décembre, je suis allée voir Riccardo Muti et les Philharmoniker dans la Symphonie n° 9 de Bruckner, formidable. Et depuis Noël, j’ai assisté à un concert Haydn et Mozart, superbe, et c’est tout (3). Autrement, j’aime le silence. Ici, c’était le chien qui faisait du bruit, mais il est mort, lui aussi. Reste le chat.

Vous ne chantez même pas dans votre tête…

Non. Ou il faut un détail personnel, pour susciter l’envie. Voyez ce matin, alors que j’étais encore dans mon lit, j’ai pensé au Laudamus te de la Messe en ut mineur de Mozart. Parce que je l’avais interprété au concert d’inauguration du Grosses Festspielhaus de Salzbourg, le 26 juillet 1960 : la première voix à se faire entendre dans ce lieu ! Je suis aussitôt allée sur YouTube pour m’entendre dans ce morceau, et c’était très bien chanté, je trouve.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 137

Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 137

On en parle
Comptes rendus
Maria Stuarda à Vienne

Theater an der Wien, 23 janvier

PHOTO : Alexandra Deshorties et Marlis Petersen.

Alexandra Deshorties (Elisabetta)
Marlis Petersen (Maria Stuarda)
Norman Reinhardt (Roberto, conte di Leicester)
Stefan Cerny (Giorgio Talbot)
Tobias Greenhalgh (Lord Guglielmo Cecil)
Natalia Kawalek (Anna Kennedy)

Paolo Arrivabeni (dm)
Christof Loy (ms)
Katrin Lea Tag (dc)
Bernd Purkrabek (l)

Christof Loy est un immense metteur en scène, absurdement ignoré par les maisons d’opéra françaises. Son goût pour le bel canto, forgé grâce à la découverte des enregistrements sur le vif de Maria Callas, l’a incité à monter des ouvrages devant lesquels la plupart de ses confrères se bouchent le nez. Maria Stuarda ne fait pas exception. Et pourtant, sur le plateau du Theater an der Wien, tous les éléments concourent au miracle d’une grande soirée lyrique – non seulement musicale, mais aussi théâtrale, donc.

Il est difficile, dès lors, de dissocier le travail de Christof Loy des incarnations majeures, et formidablement complémentaires, d’Alexandra Deshorties et de Marlis Petersen, comme de la direction de Paolo Arrivabeni, alliage idéal de tension continue et de mobilité des phrasés, qui sait aussi suspendre le temps dans un hymne à la mort supérieurement chanté par l’Arnold Schoenberg Chor. C’est que tous, dans un seul et même élan, servent l’œuvre, plutôt que de s’en servir.

Seule ombre au tableau, le Leicester de Norman Reinhardt s’avère bien vite en deçà, malgré une couleur aussi séduisante que le permet une émission étroite, de la ductilité exigée par une écriture qui lui arrache de ridicules cris de souris au paroxysme de la passion. Et si d’autres que Natalia Kawalek et Tobias Greenhalgh ont su davantage tirer parti des interventions d’Anna et de Cecil, Stefan Cerny sculpte les suppliques de Talbot dans une basse au grain noir et dense.

Après Roberto Devereux et Elisabetta, regina d’Inghilterra – et avant ses débuts dans Gloriana au Teatro Real de Madrid –, le rôle de la « reine vierge » est devenu comme une seconde peau pour Alexandra Deshorties. Dans la lignée de sa Medea de Cherubini au Grand Théâtre de Genève – avec Christof Loy, déjà –, la soprano canadienne s’impose, une nouvelle fois, comme une tragédienne d’exception.

Par un regard de feu et un maintien altier, qui laissent néanmoins transparaître les failles de la souveraine jalouse, car mal aimée. Par le mordant de la déclamation, soudain zébrée d’accents sauvages. Par l’intrépidité d’une colorature sans faille, et l’âpreté d’un instrument qui atteint manifestement ses limites dans le registre supérieur, mais porte à ébullition jusqu’à la moindre note.

Marlis Petersen est à l’opposé, mais non moins saisissante dans son appropriation d’une vocalité qui pourrait sembler étrangère à sa nature – celle d’une Konstanze, d’une Lulu surtout. La soprano allemande a d’abord une suprême intelligence de ses moyens, qu’elle ne contrefait, ni ne brusque à aucun moment. Instrumentale – et avec quelle grâce, quand le timbre se mouille de larmes, et quelle rectitude musicale ! –, ténue parfois, elle dessine une Maria Stuarda superbement charnelle, et d’une bouleversante dignité.

La sobriété des costumes – d’époque, quoique sans fioritures, dans la première partie, noirs et contemporains dans la seconde –, comme du décor de Katrin Lea Tag, arène de bois entourant un plan incliné, dont la lente rotation accompagne l’alternance entre scènes de cour et intimistes, rétablit l’équilibre. À l’instar d’une direction d’acteurs précise et sans esbroufe, entre les forces et les faiblesses de chacune de ces figures historiques, que des imaginaires romanesques ont progressivement élevées au rang de mythes.

Ainsi soustraites aux stéréotypes imposés par les rivalités entre prime donne, et préservées des circonlocutions dramaturgiques par lesquelles certains prétendent enrichir l’intrigue d’arrière-plans soi-disant signifiants, les reines sont enfin nues.

MEHDI MAHDAVI

On en parle
CD
Stéphane Degout : Enfers

Zoroastre, Dardanus, Castor et Pollux, Hippolyte et Aricie, Les Surprises de l’Amour, Les Boréades, Iphigénie en Tauride, Armide, Orphée et Eurydice

Emmanuelle de Negri (dessus) – Sylvie Brunet-Grupposo (bas-dessus) – Reinoud Van Mechelen (haute-contre) – Stanislas de Barbeyrac, Mathias Vidal (tailles) – Thomas Dolié (basse-taille) – Nicolas Courjal (basse) Pygmalion, dir. Raphaël Pichon

1 CD Harmonia Mundi HMM 902288

Nous sommes à l’époque des disques « intelligents » ; un récital se doit aujourd’hui d’avoir un fil conducteur. Dans cet enregistrement de studio, réalisé en décembre 2016, Raphaël Pichon s’est voulu plus original encore : au thème des Enfers, il a joint un hommage à Henri Larrivée (1737-1802), célèbre basse-taille – le terme de baryton, en tant que catégorie vocale, n’apparut qu’à la fin du XVIIIe siècle.

Réputé dans Rameau (il fut le premier Apollon des Surprises de l’Amour et chanta aussi Thésée dans Hippolyte et Aricie, ainsi qu’Anténor dans Dardanus), remarqué dans des créations de Piccinni (le rôle-titre de Roland, Oreste dans Iphigénie en Tauride), Salieri (Danaüs des Danaïdes), Grétry (Céphale dans Céphale et Procris), Larrivée demeure avant tout, dans l’histoire de la musique, un interprète privilégié de Gluck. Il contribua ainsi au triomphe d’Iphigénie en Aulide (Agamemnon), d’Alceste (Hercule) et d’Iphigénie en Tauride (Oreste).

Quel endroit peut mieux enflammer l’imagination que les Enfers ? Lieu de terreur et d’épouvante, mais lieu irrésistiblement pittoresque, surtout à l’époque où l’opéra « à machines » éblouissait les yeux des Parisiens, ravis par le luxe des décors et des costumes. Lieu prétexte, aussi, à une réflexion sur la notion rhétorique de sublime, entre « terrible effroi » et « doux enchantement » – termes que rappelle Xavier Bisaro dans l’un des textes de présentation de l’album –, mais, plus encore, à une confrontation intellectuelle et spirituelle avec le mystère insondable de la mort.

Un chanteur, un cadre mythique, des compositeurs inspirés par le monde infernal souterrain pour les unir, et un programme conçu comme une messe des morts après que Thomas Leconte, musicologue attaché au Centre de Musique Baroque de Versailles, a fait connaître à Raphaël Pichon un Requiem anonyme, parodiant (au sens de utilisant) des extraits de Castor et Pollux et des Fêtes de Paphos : l’idée peut paraître d’une ambition démesurée, mais elle aboutit à un disque captivant.

Comment trouver des mots pour qualifier les musiques choisies, venues de Rameau et de Gluck ? Pichon et ses complices confèrent à chaque air ses contrastes et ses couleurs, à chaque phrasé ses tensions, des angoisses et terreurs du début – évoquées, entre autres, par le « Chaos » des Élémens, de Jean-Féry Rebel – à l’apaisement final, apporté par le « Ballet des Ombres heureuses » d’Orphée et Eurydice et l’« Entrée de Polymnie » des Boréades. Des pages sombres, dramatiques, magnifiées par une vision théâtrale qui empoigne l’auditeur pour ne plus le lâcher (le chœur est un modèle de finesse et d’homogénéité).

Faut-il encore vanter les qualités de Stéphane Degout ? La beauté de la voix, le métal somptueux du timbre, la souplesse de l’élocution, la clarté de la diction, la noblesse de la déclamation, la musicalité qui illumine chaque mot : n’est-on pas là près de la perfection ?

Autour de lui, une fine équipe francophone, sympathique « Salut les copains » baroque. Et, pour un air de Phèdre d’Hippolyte et Aricie, Sylvie Brunet-Grupposo, impériale, majestueuse – si vous résistez à ce « Quelle plainte en ces lieux m’appelle ? » ou à toutes les interventions de Stéphane Degout, votre cas est désespéré !

MICHEL PAROUTY

On en parle
DVD
Mozart : Lucio Silla

Kresimir Spicer (Lucio Silla) – Lenneke Ruiten (Giunia) – Marianne Crebassa (Cecilio) – Inga Kalna (Lucio Cinna) – Giulia Semenzato (Celia)

Orchestra e Coro del Teatro alla Scala, dir. Marc Minkowski. Mise en scène : Marshall Pynkoski. Réalisation : Arnalda Canali (16:9 ; stéréo : PCM ; DTS 5.1)

2 DVD Cmajor 743308

Nous avions été enchantés par la production, créée à Salzbourg, en 2013 (voir O. M. n° 88 p. 58 d’octobre). La reprise milanaise de 2015, avec une distribution en grande partie différente, la place sur une scène beaucoup plus grande, qui lui fait perdre légèrement en impact. Un filmage intelligent et mobile, avec caméras sur le plateau, et alternance bien dosée des vues d’ensemble et des gros plans, compense largement.

On apprécie ainsi pleinement un travail scénique de premier ordre : splendeur des costumes et décors antiquisants d’Antoine Fontaine ; parti « chorégraphique » de l’ensemble, à la fois dans les gracieux ballets de Jeannette Lajeunesse Zingg, connotant la période baroque, et dans la direction d’acteurs élaborée de Marshall Pynkoski, qui réussit à allier réalisme psychologique et élégance de la gestuelle.

Du plateau salzbourgeois, reste d’abord le subjuguant Cecilio de Marianne Crebassa : grande beauté en scène, crédibilité parfaite du travesti, jeu intense et intériorisé, somptuosité de ce mezzo au médium de velours et au legato parfait. Moins flatteuse d’apparence, Inga Kalna continue de lui faire bon accompagnement pour le plus modeste Cinna.

Les nouveaux venus n’enthousiasment pas moins : Giunia aussi énergique qu’émouvante de Lenneke Ruiten, d’une technique impressionnante (on revisionnera plusieurs fois sa grandiose scène du III, qui est aussi un modèle de montage cinématographique) ; superbe Silla de Kresimir Spicer, avec une palette merveilleuse de demi-teintes faisant valoir la qualité du timbre et justifiant l’adjonction au III, très discutable en soi, du long récitatif et air de Johann Christian Bach, « Amor, gloria, vendetta… Se al generoso ardire », chanté divinement ; Celia plutôt légère, mais à la vocalise impeccable, de Giulia Semenzato.

Si les danseurs de la Scala ne sont pas parfaits, le chœur et l’orchestre maison se plient irréprochablement au parti « baroque » d’un éblouissant Marc Minkowski.

La production de Jürgen Flimm, telle que donnée à Salzbourg, en 2006, garde ses mérites (voir O. M. n° 15 p.78 de février 2007), mais ce DVD la surclasse.

FRANÇOIS LEHEL