opéra Numéro 122
Novembre 2016

Entretien, actus, brèves

© SIMON FOWLER/ERATO WARNER CLASSICS

Entretien

Numéro 122

Marianne Crebassa

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© SIMON FOWLER/ERATO WARNER CLASSICS

L’automne est mozartien pour la jeune mezzo-soprano française. À peine sortie d’une nouvelle production des Nozze di Figaro à Amsterdam, elle incarne Cherubino à la Scala de Milan jusqu’au 27 novembre. Entre les représentations, deux récitals l’attendent à Paris : le premier avec piano, le 14 novembre, à l’Amphithéâtre Bastille ; le second avec l’ensemble Les Ambassadeurs, à la Salle Gaveau, le 21 novembre, entièrement consacré à Mozart. Un compositeur qui figure également en bonne place dans son premier récital discographique, Oh, Boy !, sorti le 28 octobre, sous étiquette Erato, et nominé pour le prochain palmarès de l’Académie Charles Cros, qui sera proclamé le 24 novembre.

Le programme de votre premier récital discographique, alternant airs de Mozart et airs d’opéra français, s’est-il imposé immédiatement, ou avez-vous envisagé plusieurs options ?

J’ai voulu que ce récital reflète ce que je suis aujourd’hui, plutôt que de me lancer dans quelque chose qui me soit étranger. Cette idée m’a d’ailleurs un peu rassurée. Car le disque me faisait peur : je l’associais à des artistes déjà confirmés, et non à de jeunes interprètes. Je tenais à faire les choses dans l’ordre : me présenter d’abord physiquement, face à un public, avant de lui proposer de me suivre ailleurs. Depuis le début, je chante beaucoup de rôles en pantalon, de par ma typologie vocale. Et quand Erato m’a proposé cet enregistrement, il m’a semblé que les travestis mozartiens allaient de soi. Quoique sans m’y cantonner. J’aime le côté traditionnel de l’opéra – je ne pourrais pas faire ce métier si ce n’était pas le cas –, mais il me fallait trouver un moyen d’aller vers d’autres répertoires, parfois un peu plus légers. J’ai donc imaginé ce programme. Le Palazzetto Bru Zane-Centre de musique romantique française m’a envoyé des partitions, parmi lesquelles j’ai choisi la rare Psyché d’Ambroise Thomas. Et c’est Alain Lanceron, président d’Erato/Warner Classics, qui m’a suggéré Mozart de Reynaldo Hahn, comme une sorte de clin d’œil, et de lien entre les époques.

Votre appréhension de l’enregistrement est-elle tombée une fois dans le studio, face au micro ?

Je n’ai pas eu le temps de stresser, car nous n’avions que cinq jours pour venir à bout d’un programme assez long. Je me suis donc concentrée sur la tâche à accomplir, sans me poser trop de questions. Il m’a quand même fallu toute une session pour m’habituer ! Dans une salle, on doit projeter sa voix, alors que dans un studio, on chante pour le micro, tout en gardant le même type d’émission. C’est à la fois plus confortable, et un peu déroutant. La principale difficulté est de garder l’esprit du direct. Sur scène ou en concert, l’énergie de l’instant fait passer au second plan les erreurs et les petits problèmes. Pendant un enregistrement, il faut être beaucoup plus précis, mais aussi conserver une distance par rapport à ce que l’on fait, pour ne pas tomber dans une obsession de la perfection. Ma grande préoccupation était de rester en forme. Car je ne m’attendais pas à ce que cet exercice, absolument nouveau pour moi, me demande autant d’énergie – l’équivalent, en cinq jours, de deux mois de production… Jamais je n’avais enchaîné autant de contre-ut que durant cette période ! Mais la voix a tenu, sans que je me ménage pour autant.

Marc Minkowski était là pour vous soutenir…

Oui, et il valait mieux ! Le fait d’être enregistré n’en reste pas moins assez anxiogène pour lui, et j’ai eu l’impression que s’il avait accepté, c’était aussi beaucoup pour moi. À certains moments, j’ai senti que nous nous soutenions mutuellement. Notre travail est basé sur l’échange, car Marc est très à l’écoute des chanteurs, et les laisse assez libres. Il a évidemment pris des décisions sur certains tempi, et su me convaincre sur quelques autres. Mais j’ai aussi, parfois, dit non. Après m’avoir confié plusieurs rôles, fait venir à Salzbourg, il voulait que ce disque soit réussi – au point d’avoir presque plus de pression que moi !

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Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 122

On en parle
Comptes rendus
Manon à Genève

Opéra des Nations, 15 septembre

PHOTO : Patricia Petibon.
© GTG/CAROLE PARODI

Patricia Petibon (Manon)
Bernard Richter (Le Chevalier des Grieux)
Pierre Doyen (Lescaut)
Balint Szabo (Le Comte des Grieux)
Rodolphe Briand (Guillot de Morfontaine)
Marc Mazuir (De Brétigny)
Seraina Perrenoud (Poussette)
Mary Feminear (Javotte)
Marina Viotti (Rosette)
Omar Garrido (L’Hôtelier)

Marko Letonja (dm)
Olivier Py (ms)
Pierre-André Weitz (dc)
Bertrand Killy (l)
Daniel Izzo (ch)

Cette nouvelle production de Manon a une souveraine, elle s’appelle Patricia Petibon. Sur le plan vocal, d’abord, même si la fulgurance de la performance scénique tend à reléguer cet aspect au second plan.

Conduisant sa carrière avec sagesse, la soprano française a laissé son instrument s’épanouir naturellement au fil des ans. Le timbre un peu pointu et enfantin des premières années a progressivement gagné en rondeur et en robustesse, notamment dans le bas médium et le grave, sans que la facilité dans l’aigu, ni la précision des vocalises n’en souffrent. Abordée à Vienne, en 2014, Manon arrive donc pile au bon moment dans ce parcours, avec ce qu’il faut encore de jeunesse et de fraîcheur.

Scéniquement, l’incarnation offerte par Patricia Petibon est indissociable du partenariat artistique exceptionnel qu’elle entretient depuis plusieurs années avec Olivier Py, chacun incitant l’autre à donner le meilleur de lui-même, ici comme dans Lulu ou Dialogues des Carmélites auparavant. Même si l’on n’est pas d’accord avec le parti pris consistant à faire de Manon une prostituée dès le premier acte, même si l’on regrette que la transposition dans un univers contemporain interlope sacrifie la nostalgie du XVIIIe siècle si chère à Massenet, même si l’on s’irrite des tics récurrents du metteur en scène (ces diables nus au corps musclé faisant irruption pendant l’air de Des Grieux à Saint-Sulpice !), on finit par succomber à la force de la démarche.

D’emblée, Patricia Petibon accroche le regard, en petit imperméable beige et valise à la main, cherchant son chemin dans la rue d’un quartier chaud, bordée d’hôtels dont les enseignes au néon brillent de couleurs tapageuses. Elle pousse une porte et, par la grâce d’un de ces décors mobiles dont Pierre-André Weitz a le secret, le spectateur se trouve projeté à l’intérieur : quatre chambres réparties sur deux niveaux, de part et d’autre d’un escalier. Manon s’installe dans l’une d’entre elles et enfile une combinaison rouge vif sur ses bas et son porte-jarretelles noirs. Ne reste plus aux clients qu’à venir la peloter, comme ils le font dans la pièce voisine avec Poussette, Javotte et Rosette.

Dévoilant peu à peu toutes les facettes d’une personnalité complexe, cette Manon à nulle autre pareille arrive au Cours-la-Reine (ici, un night-club du même quartier chaud) habillée d’une robe en lamé or et coiffée d’une couronne, telle une vedette de music-hall. Puis, ayant de nouveau attiré Des Grieux dans ses filets, elle le réduit à l’état d’esclave dans un acte de l’hôtel de Transylvanie qui constitue, sans doute, le sommet dramatique de la production. Poussant la perversité jusqu’au bout, l’héroïne oblige son amant à se travestir, en endossant la robe à paniers d’une aristocrate de l’Ancien Régime, elle-même se métamorphosant en Chevalier d’Éon.

La fin est proche : Manon meurt couchée sur le sol, vêtue de lamé noir, la couronne de guingois, devant l’un de ces ciels étoilés qu’affectionnent Olivier Py et Pierre-André Weitz. L’image bouleverse d’autant plus que le jeu des deux protagonistes atteint ici des sommets d’émotion, confirmant au passage le phénoménal talent d’un metteur en scène auquel on a pu reprocher, en d’autres occasions, une certaine routine dans la direction d’acteurs, camouflée par la virtuosité de son décorateur-costumier attitré.

Patricia Petibon trouve en Bernard Richter un partenaire fortement investi sur le plan dramatique. Dommage que le ténor suisse, d’une crédibilité physique absolue, doté d’une diction d’orfèvre, d’un aigu franc et puissant, s’avère incapable d’assouplir et d’adoucir son émission très droite, davantage appropriée au répertoire français des XVIIe et XVIIIe siècles.

Pierre Doyen est parfait en Lescaut, à l’instar d’un Rodolphe Briand plus inquiétant que jamais en Guillot. Pourquoi, en revanche, avoir choisi Balint Szabo pour le Comte ? Handicapé par une prononciation calamiteuse, le chanteur hongrois éructe et bougonne à l’envi. On enrage en pensant au nombre de basses francophones qui auraient fait mieux !

La direction musicale de Marko Letonja est difficile à apprécier, du moins de l’endroit où nous étions assis, tant l’acoustique de l’Opéra des Nations, lieu de repli du Grand Théâtre de Genève pendant les travaux de rénovation de la salle historique, favorise les instruments au détriment des voix. Malgré les efforts du chef slovène pour faire ressortir les subtilités de l’écriture de Massenet, l’Orchestre de la Suisse Romande sonne presque toujours trop fort, réduisant singulièrement la palette des nuances.

RICHARD MARTET

On en parle
CD
Marianne Crebassa : Oh, Boy !

Orphée et Eurydice, Lucio Silla, Les Huguenots, Les Contes d’Hoffmann, Le nozze di Figaro, Psyché, Roméo et Juliette, Cendrillon, Fantasio, Faust, La finta giardiniera, L’Étoile, Mozart, La clemenza di Tito
Mozarteumorchester, dir. Marc Minkowski

1 CD Erato 0190295927622

C’est sous le doux soleil de Mozart qu’a mûri ce premier récital au disque de Marianne Crebassa, enregistré en studio, du 4 au 8 janvier 2016. Mozart, présent directement dans six numéros d’un ingénieux programme et dont l’influence est manifeste sur plusieurs des autres compositeurs qui l’accompagnent ici. En outre, comment ne pas remarquer que c’est à la tête du Mozarteumorchester de Salzbourg que Marc Minkowski dirige, avec le soin chaleureux et la curiosité d’esprit qu’on lui connaît, sa jeune soliste, qui se montre à la hauteur de tout ce que l’on pouvait attendre d’elle.

Voici, en effet, une voix de mezzo-soprano telle que nous les aimons, souple, légère, juvénile, stylée, idéale assurément pour traduire les emballements et les ambiguïtés de l’adolescence. Cherubino, le premier, trouve ainsi une interprète sensible, mais l’on peut en dire autant de Cecilio (Lucio Silla), de Stéphano (Roméo et Juliette), de Nicklausse (Les Contes d’Hoffmann) ou de Fantasio, rêvant « dans la nuit brune ».

Précieuses pépites de cet enregistrement, les airs venus de L’Étoile de Chabrier (« Ô petite étoile » de Lazuli), de Cendrillon de Massenet (« Cœur sans amour » du Prince Charmant) et, plus encore, de Psyché, opéra bien oublié -d’Ambroise Thomas (« Sommeil, ami des dieux » d’Éros), ainsi que de Mozart, la comédie musicale de Sacha Guitry et Reynaldo Hahn (« Alors, adieu donc, mon amour ! » de Mozart), prouvent que, dans le cadre actuel de l’industrie du disque, il peut encore exister une place pour ce qui n’est pas le plus connu.

Depuis Mozart et Gluck jusqu’à Hahn, Marianne Crebassa parcourt, d’un pied léger et sûr, une route qui n’est pas exempte d’embûches. On admirera donc, par exemple, le juste équilibre entre brillance et ingénuité que la mezzo -française sait apporter à la délicieuse cavatine d’Urbain des Huguenots (« Nobles seigneurs, salut ! »), avec toutes les fioritures qui s’y attachent. À retenir aussi l’air de Siébel (« Versez vos chagrins dans mon âme »), que Gounod avait prévu à l’acte IV de Faust, avant de le couper pendant les répétitions.

Ironiquement intitulé Oh, Boy !, ce récital, préparé avec le meilleur goût, offre ainsi le portrait le plus séduisant qu’il soit d’une artiste particulièrement attachante. Qu’attendre d’autre d’un disque qui, sans nul doute, vient à son heure ?

PIERRE CADARS

On en parle
DVD
Haendel : Saul

Christopher Purves (Saul, Samuel) – Lucy Crowe (Merab) – Sophie Bevan (Michal) – Paul Appleby (Jonathan) – Iestyn Davies (David) – Benjamin Hulett (High Priest, Abner, Amalekite, Doeg) – John Graham-Hall (Witch of Endor)

The Glyndebourne Chorus, Orchestra of the Age of Enlightenment, dir. Ivor Bolton. Mise en scène : Barrie Kosky. Réalisation : François Roussillon (16:9 ; stéréo : LPCM ; Dolby Digital & DTS Digital Surround)

1 DVD Opus Arte OA 1216 D & 1 Blu-ray OA BD7205 D

 

Glyndebourne réussit à l’oratorio haendélien – et vice versa. Deux décennies après la Theodora insurpassable signée Peter Sellars, Barrie Kosky y présentait, en août 2015, un Saul haletant, que le DVD élève au rang de référence.

Personnalité parmi les plus inventives et imprévisibles de la scène lyrique actuelle (minimaliste extravagant, ainsi qu’il se définit lui-même), l’Australien allie, dans un souffle dense et puissant, des images d’une beauté à couper le souffle – ces immenses tables recouvertes de bouquets de fleurs et de victuailles, dignes de la peinture baroque -flamande, ce champ de cierges au milieu duquel apparaît soudain un orgue, déclenchant les applaudissements extasiés du public – et un théâtre des passions exacerbées.

D’autant que Kosky partage avec Sellars cette capacité à faire parler les corps, qui confère aux figures bibliques une démesure tragique, mieux, shakespearienne, en soulignant l’influence évidente de Macbeth, et plus encore de King Lear, sur Haendel et son librettiste Charles Jennens.

Le noir intense de cette vision se propage dans la fosse, où Ivor Bolton, dont la baguette enthousiaste et historiquement informée est souvent neutralisée par un certain manque d’imagination, se montre particulièrement inspiré. L’Orchestra of the Age of Enlightenment atteint, il est vrai, une plénitude assez inouïe, tandis que la discipline du Glyndebourne Chorus, caractéristique de la meilleure tradition -britannique, se double d’un élan dramatique hors du commun.

Les solistes sont du même niveau, avec au sommet le David, à la fois aérien et incarné, du contre-ténor Iestyn Davies. Paul Appleby lui répond avec un Jonathan idéal de compassion distinguée. Voix étonnamment jumelles – mais pas interchangeables –, Sophie Bevan et Lucy Crowe différencient la douce Michal de l’altière Merab, grâce à la justesse de l’expression et d’un phrasé idiomatique.

Quant à Christopher Purves, qu’importe qu’il achoppe sur quelques vocalises ! Saul est assurément, par les reliefs accidentés du timbre et l’éloquence hallucinée du verbe, le rôle de sa vie.

MEHDI MAHDAVI