opéra Numéro 105
Avril 2015

Entretien, actus, brèves

© Philippe Gontier

Entretien

Numéro 105

Pascal Dusapin

Jusqu’au 18 avril, à la Monnaie de Bruxelles, le plus célèbre compositeur d’opéra français actuel, qui fêtera son 60e anniversaire le 29 mai prochain, propose son nouvel opus lyrique : Penthesilea, d’après le drame de Heinrich von Kleist, daté de 1808. L’occasion de parcourir les grandes étapes d’une carrière de près de quarante ans, marquée par l’ouverture à toutes les formes d’expression musicale : instrumentale, vocale, orchestrale, chorale, chambriste, scénique…

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Répétitions à la Monnaie de Bruxelles.

« Nous savons que la musique a le pouvoir de nous faire oublier le temps qui passe », écrivez-vous, mais votre œuvre est là pour témoigner que vous avez passé votre temps à explorer les différents registres que la musique vous a offerts. Comment votre vocation précoce est-elle née ?

Enfant, j’avais reçu une petite formation musicale en étudiant le piano, mais la découverte de l’orgue a été un choc, les possibilités de l’instrument m’ont fasciné. J’étais sensible à tous les sons de la nature, en particulier au souffle du vent. Adolescent dans les années 1970, j’étais attiré par toutes les formes de musique, aussi bien le « classique » que le free jazz. J’ai su à 18 ans, après avoir écouté Arcana d’Edgar Varèse, que ma vie serait totalement liée à la musique. J’ai trouvé en Iannis Xenakis un maître qui pouvait relayer le message de Varèse, sa liberté de penser m’a séduit. Entre 1974 et 1978, j’ai suivi ses cours qui m’ont ouvert à des domaines enrichissants, comme les mathématiques et l’architecture. Ma première pièce Souvenir du silence date de 1975, suivie de Timée en 1978. J’ai eu la chance de trouver soutiens et encouragements auprès de compositeurs tels que Hugues Dufourt et Franco Donatoni. Mon séjour à la Villa Médicis, de 1981 à 1983, puis ma rencontre avec le chorégraphe Dominique Bagouet, pour qui j’ai écrit le ballet Assaï pendant l’été 1986, ont été des expériences déterminantes. Mais le chemin a été lent, difficile, avec ses échecs et ses désastres.

Vos différents opéras sont des jalons importants de votre itinéraire de compositeur farouchement indépendant. Pour quelles raisons l’art lyrique a-t-il régulièrement suscité votre intérêt et stimulé votre imagination ?

Toute ma musique est un théâtre lyrique ! Lorsque je compose, j’éprouve le besoin que « ça parle ». Progressivement, j’ai pris conscience que la théâtralité de ma musique pouvait prendre forme sur scène. J’avais aimé travailler avec des gens du théâtre et de la danse, j’ai désiré faire un opéra pour raconter une histoire, dramatiser l’expression des passions que porte la voix, transmettre ce transport des émotions qu’éveille l’art lyrique… Je voulais tenter l’expérience de la mise en musique d’une langue, et confronter texte et son, mot et timbre à travers le chant, dans l’espace ritualisé de la scène. Soutenu par Rolf Liebermann, je me suis engagé dans l’aventure de mon premier opéra, menée en collaboration avec l’écrivain Olivier Cadiot. Roméo & Juliette, commencé en 1985, a été créé en 1989, à Montpellier, puis au Festival d’Avignon. Le drame célèbre des amants de Vérone a été détourné au profit d’un projet vocal et littéraire, un drame musical entre la virtuosité des mots et la texture sonore de la partition, provoquant des événements musicaux, des inventions verbales entre le son parlé et le son chanté. De ces croisements surgissent des rencontres poétiques inattendues, favorisées par le texte de Cadiot porteur d’utopie, de découvertes et d’illusions, dans un déroulement mélodique qui marie verbe, son et sens.

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Actus / brèves

On en parle - Numéro 105

On en parle
On en parle
Pierre Boulez s’expose

Le 26 mars dernier, Pierre Boulez a fêté ses 90 ans. Remarquablement conçue par Sarah Barbedette, avec l’aide de Ludovic Lagarde pour la direction artistique et d’Antoine Vasseur pour la scénographie, l’exposition que lui consacre la Philharmonie de Paris, simplement titrée « Pierre Boulez », retrace, jusqu’au 28 juin, l’itinéraire d’une personnalité hors normes, incontournable dans le paysage artistique français des dernières décennies.

Le parcours est chronologique, et strictement balisé, ce qui, pédagogiquement, est la solution la plus efficace. Il est également ponctué de séquences musicales, permettant d’entendre des œuvres phares (la Seconde Sonate pour piano, Le Marteau sans maître, Pli selon pli…) et des extraits d’émissions télévisées, entre autres la fameuse altercation avec Michel Schneider, au cours d’un numéro de Bouillon de culture, en 1993, à propos, entre autres, du financement de l’Ircam.

Boulez, c’est d’abord l’élève d’Olivier Messiaen au Conservatoire de Paris. Puis celui qui entre dans la compagnie Renaud-Barrault, dont il devient directeur de la musique de scène (Barrault le décrit comme « un génie écorché… tous ergots dehors »). C’est aussi le théoricien radical, toujours prêt à pourfendre les conservateurs, celui qui ne fuit pas la polémique et se moque des insultes, aussi détesté qu’admiré. Celui qui n’hésite pas à s’opposer à André Malraux, alors ministre de la Culture, au moment de la création de la Direction de la musique. C’est aussi le créateur d’institutions marquantes, le Domaine Musical, d’abord, puis l’Ensemble Intercontemporain et l’Ircam.

À l’étranger, sa carrière de chef d’orchestre est considérable, et le conduit à la tête de phalanges prestigieuses. À l’Opéra de Paris, il débute en 1963, lors de l’entrée de Wozzeck au répertoire de la maison. Mais ce que les amateurs retiendront à jamais, ce sont ses rencontres avec Patrice Chéreau, pour un Ring qui révolutionna Bayreuth (1976), De la maison des morts au Festival d’Aix-en-Provence (2007), et surtout, cette Lulu au Palais Garnier (1979), sans doute l’un des plus beaux spectacles lyriques jamais présentés sur cette scène.

Michel Parouty

On en parle
On en parle
Le retour d’Olivier Py

Le 10 mai 1907, l’Opéra-Comique affiche la création d’Ariane et Barbe-Bleue, « conte musical » de Paul Dukas, sur un poème de Maurice Maeterlinck. Georgette Leblanc, compagne de l’écrivain, affronte le rôle d’Ariane. En 1935, revient à Germaine Lubin l’honneur de faire entrer l’ouvrage à l’Opéra de Paris. En 1975, toujours au Palais Garnier, ce sera le tour de la sculpturale Grace Bumbry. Malgré d’aussi illustres championnes, cette Ariane ne s’imposera jamais vraiment. Merci, donc, à l’Opéra National du Rhin d’avoir songé à elle pour une nouvelle production, à l’affiche à partir du 26 avril, à Strasbourg.

Partenaire de longue date d’Olivier Py, qui signe la mise en scène, le scénographe Pierre-André Weitz décrit ainsi les grandes lignes de son décor : « Nous avons souhaité mettre en exergue deux mondes. Au premier plan, un espace apocalyptique : celui où sont enfermées ces femmes qui, dans ce livret, ne sont pas mortes, mais retenues dans les bas-fonds du château par leur époux. Un lieu en ruine, celui d’un château sans âge ou des décombres de bombardements… L’autre monde est une fenêtre ouverte sur un univers en mouvement, dans lequel des modules se déplacent faisant apparaître des faces successives. C’est comme un labyrinthe dans lequel la lumière est très présente. »

Daniele Callegari sera au pupitre de l’Orchestre Symphonique de Mulhouse – on sait à quel point l’instrumentation est importante aux yeux de Dukas ; d’une couleur vive et tranchante, elle apporte, dans un monde où règne l’obscurité, une clarté éblouissante. La distribution réunit un trio de choix : Jeanne-Michèle Charbonnet, souvent entendue dans des rôles dramatiques (Elektra, Brünnhilde…) sera Ariane, entourée du Barbe-Bleue de Marc Barrard – qui n’a, hélas, que de brèves interventions – et de la Nourrice de Sylvie Brunet-Grupposo, l’une des plus belles voix françaises actuelles.

Lorsqu’on lui demande si Olivier Py et lui ont un parti pris d’interprétation, Pierre-André Weitz n’hésite pas. Ils ont « celui… de ne pas en avoir ! » Il ajoute : « Nous créons un objet poétique, dans lequel le spectateur doit pouvoir se projeter. Nous voulons être de ceux qui donnent presque trop, pour que le public trouve son bonheur. »

Michel Parouty

On en parle
On en parle
L’Opéra-Comique au Petit-Palais

Ce sont des années fastes qui vont du chef-d’œuvre de Bizet (1875) à celui de Debussy (1902). La deuxième Salle Favart, détruite par un terrible incendie en 1887, puis la troisième, inaugurée en 1898, sont des foyers de création exceptionnels. En témoignent des titres emblématiques qui, à l’instar de Carmen et Pelléas, ont conquis le monde entier : Les Contes d’Hoffmann (1881), Lakmé (1883), Manon (1884), Louise (1900), auxquels les organisateurs de cette manifestation ont joint Le Rêve (1891) d’Alfred Bruneau, d’après le roman d’Émile Zola.

Deux cents documents, peintures, portraits, caricatures, photographies, partitions originales ont été rassemblés pour l’occasion, mettant à contribution la BNF, la Bibliothèque-Musée de l’Opéra, les musées d’Orsay et de Carnavalet… On connaît bien le portrait aux couleurs aguichantes que Lucien Doucet fit de Célestine Galli-Marié en Carmen. Quant aux affiches imaginées par Antonin-Marie Chatinière pour Lakmé et Manon, par Paul Maurou pour Le Rêve, et Georges Rochegrosse pour Louise, elles exhalent le doux parfum des fleurs fanées que l’on conserve par amour. Mary Garden fut photographiée en Mélisande par le studio Reutlinger, en 1904 ; mais en 1895, deux ans après la première de la pièce de Maeterlinck, Marianne Stokes peignait une Mélisande vêtue d’une robe d’un rouge éclatant.

Autant de souvenirs qui revivent dans la scénographie imaginée par Alain Batifoulier et StudioTovar ; promené de la scène aux coulisses, le visiteur passera d’heureux moments en immersion totale dans l’un des théâtres lyriques qui ont fait la gloire de la capitale, et qui a repris, aujourd’hui, une place qu’il n’aurait jamais dû quitter.

Michel Parouty