opéra Numéro 115
Mars 2016

Entretien, actus, brèves

© FELIX BROEDE

Entretien

Numéro 115

Kent Nagano

Kent Nagano
© CAROLINE BERGERON

Directeur musical de l’Orchestre Symphonique de Montréal et du Staatsoper de Hambourg, le chef américain veille, des deux côtés de l’Atlantique, à équilibrer son calendrier, en réservant toujours une place de choix à l’opéra. En 2015, il a ainsi gravé la première véritable intégrale de L’Aiglon de Jacques Ibert et Arthur Honegger, avec l’OSM et une brillante distribution francophone, emmenée par Anne-Catherine Gillet. Le disque sort ce mois-ci, célébrant le retour de l’OSM au catalogue Decca.

Comment avez-vous commencé la musique ?

Je suis né à Berkeley, siège de l’Université de Californie. Mais peu après ma naissance, mes parents ont été obligés d’abandonner leurs études, lui en architecture, elle en microbiolologie, pour revenir travailler dans la ferme familiale, à Morro Bay, un petit village de pêcheurs, où j’ai grandi. Loin de toute grande ville, sans télévision, cinéma ou centre commercial, je me suis immergé dans la musique : c’était mon seul loisir. D’abord dans un contexte familial, puis en dehors de la maison, grâce à une figure locale extraordinaire : Wachtang « Botso » Korisheli, un pianiste d’origine géorgienne, installé à Morro Bay depuis 1957. Fuyant l’URSS, où son père avait été assassiné par le régime, il avait été admis à la Musikhochschule de Munich, qu’il avait dû quitter lors de l’entrée en guerre de l’Allemagne. Après avoir été emprisonné en Pologne, il avait finalement réussi à gagner les États-Unis. Mais il a dû renoncer à une carrière de concertiste, jugée trop risquée, pour se consacrer à l’enseignement… et son premier poste a justement été à Morro Bay ! Là, il a ouvert une école de musique, allant jusqu’à créer trois orchestres de jeunes, de tous âges, où la fille du fermier côtoyait le fils du pêcheur ou du cow-boy… Il a su véritablement toucher cette communauté cosmopolite, composée d’émigrés essentiellement venus d’Europe, pour commencer en Amérique une nouvelle vie. Il a ouvert ainsi des horizons non seulement musicaux, mais aussi intellectuels, incroyables. Car il donnait aussi des séminaires chez lui, le week-end, sur la littérature, l’histoire, les arts visuels… Botso a véritablement changé la vie de milliers de personnes ! Certains, comme moi, sont devenus musiciens, mais beaucoup d’autres, avec cette formation de haut niveau, sont partis de Morro Bay pour créer leur entreprise, devenir universitaires, etc. Je dois tout à cet homme extraordinaire, qui nous a hélas quittés l’été dernier, à l’âge de 93 ans, et avec qui, quand je revenais là-bas, je continuais à avoir des discussions philosophiques et culturelles d’une grande profondeur.

Est-ce cette expérience personnelle qui vous a poussé à écrire votre livre, paru en Allemagne sous le titre Erwarten Sie Wunder !, vibrante défense de la musique classique, attaquée de toute part comme étant élitiste ?

Absolument ! La vie des habitants de Morro Bay est l’illustration du pouvoir de la musique où l’on apprend, entre autres, à vivre ensemble pour faire quelque chose de beau, sans céder au consumérisme, ni à la dictature des sciences. Vous rendez-vous compte que pour évaluer la qualité de l’enseignement des systèmes d’éducation mondiaux, l’OCDE ne se base actuellement que sur des tests en mathématiques, en excluant la sensibilité aux arts ou l’aptitude aux langues étrangères ? En plus, cette polarisation sur les matières scientifiques s’appuie sur une vision erronée de l’histoire, présentant la culture comme l’apanage de castes privilégiées, voire aristocratiques. Or, au XVIIIe siècle justement, sous l’influence des Lumières, apparaît une ouverture de la musique qui n’est plus réservée à une élite, tendance que l’œuvre d’un Beethoven va encore plus exalter, avec ses appels à la fraternité et au progrès. Ce n’est pas un hasard si, à Berlin, l’« Hymne à la joie » de sa Symphonie n° 9 a trouvé immédiatement une résonance particulière pour célébrer la chute du Mur…

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Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 115

On en parle
Comptes rendus
Il trovatore à l’Opéra Bastille

Ludovic Tézier (Il Conte di Luna)
Anna Netrebko (Leonora)
Ekaterina Semenchuk (Azucena)
Marcelo Alvarez (Manrico)
Roberto Tagliavini (Ferrando)
Marion Lebègue (Ines)
Oleksiy Palchykov (Ruiz)

Daniele Callegari (dm)
Alex Ollé/La Fura dels Baus (ms)
Alfons Flores (d)
Lluc Castells (c)
Urs Schönebaum (l)

La cause est entendue, les stars sont de retour à l’Opéra National de Paris. Et à ceux qui oseraient encore en douter, cette nouvelle production d’Il trovatore, mise en scène par Alex Ollé (La Fura dels Baus), oppose une preuve irréfutable, en alignant, selon le précepte édicté par Toscanini – à moins que ce ne fût Caruso –, les « quatre meilleurs chanteurs du monde ».

Évacuons donc d’emblée ce qui fâche – mais ne pèsera assurément pas bien lourd dans la balance du souvenir que laissera cette première, à tant d’égards électrisante. À Amsterdam, théâtre coproducteur, où la salle est beaucoup plus large que profonde, créant une sensation d’immersion, la scénographie d’Alfons Flores avait pour indéniable mérite de paraître spectaculaire (voir O. M. n° 112 p. 40 de décembre 2015). Depuis le 19e rang de l’Opéra Bastille, elle ne se résume plus, dans une dominante marronnasse peu flatteuse pour l’œil, qu’à ses béances striées de filins actionnant le va-et-vient lassant de blocs censément architecturaux.

D’autant que le piège d’une dramaturgie paresseuse, qui peine à justifier une transposition arbitraire pendant la Grande Guerre, se referme sur une direction d’acteurs affligeante de nullité : à la rampe, bras en croix ou la main sur le cœur, comme au bon (?) vieux temps, voire même pire, quand les solistes doivent interpréter leurs airs en faisant les cent pas.

La fosse, malheureusement, ne compense pas, où Daniele Callegari dirige sans souffle ni vision, précipitant les tempi moins par nécessité dramatique que pour complaire à ses illustres gosiers, souvent peu soucieux des valeurs de notes ou de la barre de mesure.

Vous avez dit quatuor ? Un quintette, en vérité. Car Ferrando, tantôt ahané, tantôt vociféré par des basses charbonneuses, bougonnes ou anémiées, ne devrait jamais être sacrifié à des seconds couteaux. Ô merveille ! Roberto Tagliavini ouvre le feu (« All’erta ! All’erta ! ») avec une fermeté de ton, une netteté de diction, mieux, un sens du récit, qui résonnent davantage que comme de simples promesses.

Une ombre au tableau cependant, et qui tient du paradoxe, tant le soleil authentiquement latin de Marcelo Alvarez ne connaît aujourd’hui d’égal que celui, plus instinctivement crooner, de Vittorio Grigolo. Est-ce le trac, une méforme, qui amènent le ténor, hier apte à la nuance, à brutaliser ainsi la ligne de « Ah ! si, ben mio », avant de bâcler, comme à bout de ressources, une cabalette à l’aigu écourté ? On espérait, en somme, un Manrico noble, héritier de Carlo Bergonzi, et le voici qui suit, avec une ostentation plébéienne, les traces de Franco Bonisolli…

Il était grand temps que Paris découvre Ekaterina Semenchuk dans le répertoire où elle est sans rivale – ou presque, dès lors que Violeta Urmana est loin d’avoir dit son dernier mot. Cette mezzo au cuivre glorieux phrase avec un art consommé de la dynamique expressive, sans rien perdre, sur tout l’ambitus, de l’impact quasi animal de la projection.

C’est néanmoins au Luna de Ludovic Tézier qu’il revient de donner le premier grand frisson de la soirée. Coulé dans un bronze inaltérable, le legato d’« Il balen del suo sorriso » suspend le temps, démontrant, s’il en était encore besoin, la maîtrise absolue de l’idiome verdien acquise par le baryton, et qui ne laisse plus planer le moindre doute sur la suite d’une carrière menée de manière exemplaire.

À son entrée, Anna Netrebko a troqué le look garçonne, arboré par Carmen Giannattasio à Amsterdam, contre une toilette de satin mauve, plus conforme à son statut de prima donna assoluta. Probablement pour de semblables raisons, « Tacea la notte placida » prend ses aises, tant avec le rythme qu’avec l’intonation, tandis que, sans être proprement belcantiste, l’agilité s’avère suffisante pour des cabalettes bousculées et privées de leurs reprises.

Mais assez joué les puristes ! Qu’admirer le plus, en effet, chez Anna Netrebko ? Le format, taillé à l’exacte démesure d’une vocalité depuis trop longtemps orpheline ? Les accents de vierge guerrière, qui hissent Leonora du rang d’archétype de mélodrame à la vérité d’une humanité palpitante ? Le timbre, diamant et braise mêlés, dont le foyer incandescent irradie l’espace, tel un défi lancé à une acoustique ingrate entre toutes ? Portés par un souffle intarissable et des trilles souverains, les aigus miraculeusement irisés et flottants de « D’amor sull’ali rosee » tutoient le firmament.

MEHDI MAHDAVI

On en parle
CD
Magdalena Kozena

Magdalena Kozena

Monteverdi Anna Prohaska (soprano)
La Cetra, dir. Andrea Marcon

1 CD Archiv Produktion 479 4595

Sous le simple titre Monteverdi, Magdalena Kozena célèbre son répertoire d’origine (de prédilection ?), celui qui, durant ses années d’apprentissage à Brno, l’a propulsée vers les premiers vrais succès. Mêlant madrigaux et extraits d’opéra, le présent florilège sonde sans ambages la richesse expressive inouïe du maître de Crémone.

La fluidité éclatante des Scherzi musicali, l’intensité déchirante de certains Lamenti ou la grandeur tragique des airs tirés de L’incoronazione di Poppea n’ont aujourd’hui, il est vrai, plus beaucoup de secrets pour la mezzo tchèque. Déjà, un précédent récital, baptisé Lettere Amorose (sorti en 2011 chez Deutsche Grammophon), montrait à loisir les vives affinités de l’interprète avec le compositeur.

Dans cette musique dominée par le style du recitar cantando, Magdalena Kozena se montre souveraine. Vibrante, raffinée, généreuse et inspirée, son approche de ces pages illustres s’inscrit sans peine parmi les plus éloquentes entendues ces derniers temps. Et la collaboration artistique avec Andrea Marcon, directeur musical de l’ensemble La Cetra, s’avère, une fois encore, des plus fructueuses dans cet album, gravé en studio, en novembre 2014.

Comme autant d’histoires chantées et révélées dans l’instant même, la ligne vocale s’épanouit au travers d’un flux expressif d’une variété rare. En parfaite osmose, les interprètes s’épaulent sans relâche sur le front de l’émotion pure (bouleversant Lamento della ninfa), de l’assise rythmique (implacable Combattimento di Tancredi e Clorinda) et de la véhémence (troublant « Addio, Roma ! » de L’incoronazione di Poppea).

Voix et instruments conversent, de fait, avec une aisance irrésistible. Chacun accorde une attention suprême aux inflexions de l’autre, sans jamais renoncer à une respiration mutuelle. Outre les interventions zélées d’un quatuor de voix masculines, la soprano Anna Prohaska prête à deux reprises son concours voluptueux. Si le séduisant « Zefiro torna, e di soavi accenti » laisse s’envoler de superbes échos en forme d’échanges virtuoses, le « Pur ti miro » conclusif fascine, lui, par ses dissonances subtilement alanguies.

Placés sous la direction solaire d’Andrea Marcon, les instrumentistes de La Cetra épousent, avec une passion évidente, les mélismes de Monteverdi. Délicatement irisé par un instrumentarium versatile (théorbe, archiluth, guitare baroque, psaltérion), le tissu sonore se révèle tour à tour ascétique, foisonnant et sensuel.

Un disque en tout point remarquable.

CYRIL MAZIN

On en parle
DVD
Purcell : The Indian Queen

Purcell : The Indian Queen

Vince Yi (Hunahpu) – Julia Bullock (Teculihuatzin) – Markus Brutscher (Don Pedrarias Davila) – Nadine Koutcher (Doña Isabel) – Noah Stewart (Don Pedro de Alvarado) – Christophe Dumaux (Ixbalanqué) – Luthando Qave (Mayan Shaman) – Maritxell Carrero (Leonor) MusicAeterna, dir. Teodor Currentis. Mise en scène et réalisation : Peter Sellars (16:9 ; stéréo : LPCM 2.0 ; DTS 5.1 & Dolby Surround)

2 DVD Sony Classical 88875049519

C’est non sans nostalgie, et le cœur souvent serré, que l’on a visionné cette captation de The Indian Queen, réalisée au Teatro Real de Madrid, en novembre 2013 – dernière production de l’ultime saison conçue par Gerard Mortier à paraître en DVD (voir O. M. n° 91 p. 46 de janvier 2014). D’autant qu’elle témoigne, une nouvelle fois, d’une osmose artistique exceptionnelle. Teodor Currentzis et Peter Sellars devaient – c’était écrit – se rencontrer, pour concrétiser le projet que le metteur en scène avait, depuis plus d’un quart de siècle, de monter le « semi-opera » inachevé de Purcell.

Interprète inspiré de son propre travail, Sellars bannit les plans d’ensemble au profit de contre-plongées puissamment dynamiques et picturales, filmant au plus près les corps – et la beauté incandescente du couple formé par Julia Bullock et Noah Stewart –, les visages, et ces regards intensément, authentiquement bouleversants. Il s’attarde aussi sur les détails des toiles de Gronk, qui puisent à la source énigmatique des fresques mayas.

La narration même, que Maritxell Carrero déclamait sur scène avec une véhémence incantatoire, est devenue une voix off, aux confins du murmure. Quel dommage, dès lors, que la postsynchronisation laisse à désirer ! Mais ce sera là notre seule réserve, tant la fascination opère aussi sur le plan sonore. Et, surtout, musical.

Grâce aux voix, et d’abord celle du chœur de MusicAeterna, à la fois pure et incarnée. Avec quelle émotion Nadine Koutcher plie son instrument profus aux exigences d’un chant intériorisé, tandis que l’alto vivement projeté de Christophe Dumaux rompt, notamment dans « Music for a while », avec l’art distancié, sinon compassé, des contre-ténors qui l’y ont précédé ! Le contraste n’en est que plus saisissant avec le timbre de Vince Yi, dont la part d’enfance semble défier la nature.

Au pupitre, Teodor Currentzis allie tension expressive et suspensions mystiques à un degré de perfection qui parachève ce rêve d’œuvre d’art totale devenu réalité.

MEHDI MAHDAVI