opéra Numéro 139
Mai 2018

Entretien, actus, brèves

© OPÉRA NATIONAL DE PARIS/VINCENT PONTET

Entretien

Numéro 139

Barbara Hannigan

Ophelia dans Hamlet de Brett Dean, au Festival de Glyndebourne (2017). © RICHARD HUBERT SMITH

À peine sortie de La Voix humaine à l’Opéra National de Paris, la soprano canadienne se prépare à créer Lessons in Love and Violence de George Benjamin, le 10 mai, au Covent Garden de Londres, avec Stéphane Degout pour partenaire et Katie Mitchell à la mise en scène. Un nouvel opéra du compositeur britannique d’autant plus attendu que le précédent, Written on Skin, a remporté un extraordinaire succès planétaire. Puis commenceront les répétitions de Bérénice de Michael Jarrell, dont la première mondiale aura lieu au Palais Garnier, le 29 septembre. Un calendrier aussi chargé qu’excitant, auquel s’ajoutent les concerts que Barbara Hannigan dirigera dans son activité « parallèle » de cheffe d’orchestre.

Nous nous rencontrons au moment où vous assurez les représentations de La Voix humaine à l’Opéra National de Paris (Palais Garnier), et commencez, à Londres, les répétitions du nouvel opéra de George Benjamin que vous créez en mai, au Covent Garden…

… et en plein milieu des grèves des cheminots français, ce qui rend évidemment les choses très compliquées ! Je jongle avec les annulations de trains…

Comment retrouvez-vous ce rôle d’« Elle » que Poulenc a destiné à une voix très différente de la vôtre ?

Il pose les mêmes défis de tessiture que celui de Mélisande chez Debussy : à part quelques rares aigus, tout se passe dans le médium de la voix. Or, ce que j’ai chanté, notamment en matière de musique contemporaine, exploitait volontiers le haut de ma tessiture. J’ai commencé par « Elle », puis j’ai fait ma première Mélisande. Me voici à nouveau dans La Voix – toujours accompagnée par le metteur en scène -polonais Krzysztof Warlikowski. Je crois que Mélisande m’a aidée à m’y trouver plus à mon aise. Peut-être me sens-je mieux dans la nouvelle série de représentations de cette production, créée en novembre 2015, car j’y ai moins à prouver ? Est-ce l’âge ? Je ne sais pas. J’aime en tout cas le fascinant personnage imaginé par Jean Cocteau, et surtout le travail que nous avons fait avec Krzysztof.

Il ne fait pas tout à fait ce qu’on fait d’ordinaire dans La Voix humaine

En effet… Il y a un téléphone mais « Elle » n’y touche pas. Je ne veux pas en dire trop pour laisser la surprise à ceux qui ne connaîtraient pas cette production. Je peux cependant indiquer que pour construire ce personnage, Krzysztof m’a demandé de regarder une scène d’un film de Woody Allen qui nous a beaucoup inspirés pour le jeu de cette femme…

… Cate Blanchett, hagarde et blême, sur son banc, à la fin de Blue Jasmine (2013) ?

Exactement !

Vous conservez la scène du chien, souvent coupée…

Oui, pas de coupures. Il y a d’ailleurs un chien sur scène. Mais c’est une vraie diva. J’ai pensé que nous serions amis, mais il est très à part, très professionnel. Aucun contact : quel dommage, j’aurais tellement aimé l’inviter chez moi !

À Londres, comment l’apprentissage de Lessons in Love and Violence se passe-t-il ?

D’abord, j’ai le plaisir de retrouver Stéphane Degout, qui a vraiment la stature du rôle que lui a réservé George Benjamin dans ce nouvel opéra, dont les personnages principaux forment une sorte de ménage à trois. C’est un sentiment étrange et familier que d’être à nouveau dans ses bras, comme je l’étais dans la dernière scène en duo du Pelléas et Mélisande que nous avons fait ensemble au Festival -d’Aix-en-Provence, en juillet 2016. C’était son dernier Pelléas, c’était ma première Mélisande : cela demeure l’un des meilleurs souvenirs de ma vie professionnelle. Sa voix est formidable, sans nasalité, avec des résonances très fortes qui font vibrer tout le corps et qui conviennent parfaitement à la langue anglaise qu’il prononce très bien !

George Benjamin vous a-t-il consultée au fur et à mesure qu’il écrivait son opéra ?

Assez rarement. Après quelques scènes séparées, j’ai reçu la partition complète à la fin de l’année 2017. Nous nous connaissons très bien, j’ai interprété sa pièce pour soprano et orchestre A Mind of Winter et, comme nous avons fait d’innombrables représentations de son précédent opéra, Written on Skin, qu’il dirigeait souvent, George connaît parfaitement mes possibilités et sait ce qui sonne bien ou moins bien dans ma voix. Cela dit, dans Lessons, il m’a étonnée par des passages écrits dans le médium et le grave qui me semblaient à première vue difficiles à rendre. Je lui ai demandé s’il était certain de vouloir cela et il a beaucoup insisté. Il savait pourquoi il m’imposait quelque chose d’inhabituel et voulait justement que ces notes sonnent comme confinées, comprimées. Le compositeur italien Salvatore Sciarrino a écrit aussi une très belle pièce pour moi, mais essentiellement dans le grave. Je crois qu’il a entendu quelque chose dans cette région de ma tessiture dont je ne suis pas consciente. Cela me rappelle que Schoenberg écrivait parfois des notes très graves pour les sopranos aigus, car il aimait la fragilité de leur voix dans ce registre…

Chantez-vous toujours des rôles et des partitions qui réclament ces sons stratosphériques pour lesquels vous êtes connue, comme ceux de Passion, de Pascal Dusapin ?

J’adore Passion ! Mais c’est en effet extrêmement exigeant du point de vue de la tessiture, même si Pascal a changé deux ou trois notes qui étaient vraiment trop aiguës et qui, surtout, finissaient, en raison de leur côté spectaculaire, par détourner l’auditeur du drame. Je pourrais chanter Passion à nouveau, mais sûrement pas si j’avais à travailler en même temps un rôle qui requiert beaucoup le médium. Pour cette raison, j’ai arrêté d’interpréter le Requiem de György Ligeti : non que je ne puisse plus tenir ces notes aiguës, mais cela me demande une préparation technique particulière qui exclut de chanter tout autre chose de dramatique avant ou après. Lulu, qui reste mon rôle fétiche, a une tessiture vertigineuse. Mais il ne reste pas dans l’aigu, il zigzague sur toute l’étendue du registre. Pour cette raison, je continue de l’incarner chaque saison. Le cycle avec orchestre du compositeur danois Hans Abrahamsen, Let Me Tell You, écrit pour moi et dont j’ai eu l’exclusivité pour cinq ans, sollicite aussi les aigus. C’est une musique merveilleuse que je ne compte pas abandonner. D’ailleurs, j’en donne la création française à la Philharmonie de Paris, la saison prochaine, avec Daniel Harding.

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Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 139

On en parle
Comptes rendus
Hérodiade à Marseille

Opéra, 30 mars

Florian Laconi (Jean)
Jean-François Lapointe (Hérode)
Nicolas Courjal (Phanuel)
Jean-Marie Delpas (Vitellius)
Antoine Garcin (Le Grand Prêtre)
Christophe Berry (La Voix)
Inva Mula (Salomé)
Béatrice Uria-Monzon (Hérodiade)
Bénédicte Roussenq (La Jeune Babylonienne)

Victorien Vanoosten (dm)
Jean-Louis Pichon (ms)
Jérôme Bourdin (dc)
Michel Theuil (l)
Georges Flores (v)
Laurence Fanon (ch)

Créée à Bruxelles, le 19 décembre 1881, Hérodiade se situe, dans l’œuvre de Massenet, entre l’oratorio La Vierge (1880) et Manon (1884). Sa richesse foisonnante, son exigence envers les solistes, les chœurs et l’orchestre, expliquent peut-être sa rareté sur les affiches.

La nouvelle coproduction entre les Opéras de Marseille et de Saint-Étienne constitue donc un événement d’autant plus remarquable que les chanteurs appartiennent tous à cette troupe francophone que nous comparions, dans notre compte rendu de Philémon et Baucis à Tours, au « corps mystique » de la théologie paulinienne : un ensemble des justes qui, disséminés en tous lieux et privés de leur demeure, forment un seul corps uni en esprit (voir O. M. n° 138 p. 55 d’avril 2018). Cette troupe existe et la distribution réunie à Marseille en apporte la preuve éclatante.

Dès les premières mesures de l’Introduction, que l’on écoute devant le rideau sans agitation superflue, la palette déploie toute sa variété : harpe, violoncelle solo, souple inflexion des cordes, douceur recueillie, puis fulgurante irruption des trompettes annonciatrices de conflits imbriqués (politiques, religieux, amoureux). Le jeune Victorien Vanoosten assume, à la place de Lawrence Foster, cette réhabilitation du chef-d’œuvre négligé, menant avec brio et sûreté un Orchestre de l’Opéra de Marseille survolté.

Mise en scène, décors, costumes, témoignent d’une réflexion aiguë sur Hérodiade et sa place dans l’évolution du théâtre lyrique. Jean-Louis Pichon a repensé sa réalisation de Saint-Étienne (2001) dans le sens d’une épuration, qui confie l’essentiel aux vidéos de Georges Flores et aux lumières de Michel Theuil.

Les « astres étincelants » où le mage Phanuel lit les destins liés d’Hérodiade et de Salomé, la brutale illumination qui redouble l’arrivée du proconsul Vitellius, l’ombre du cachot, le mystère du Temple dispensent de décors matériels, qui alourdiraient et ralentiraient la progression. Des panneaux mobiles, en forme de flèches, figurent les différents lieux.

Les costumes évitent l’orientalisme et la reconstitution ; leur beauté suffit à symboliser la juvénile Salomé, l’altière Hérodiade. Dans une chorégraphie de Laurence Fanon, quatre danseuses, loin de toute gratuité décorative, concourent efficacement au drame.

L’ouvrage, donné dans sa version définitive de 1895, devrait s’appeler Salomé (c’est d’ailleurs sous ce titre que le Covent Garden le représenta, en 1904). Rien ne justifie l’attribution du rôle à un soprano lourd : ne se bornant pas à l’air d’entrée (« Il est doux, il est bon »), il n’implique aucune proximité avec Sieglinde. Pour la suite, il faut un aigu aisé, jamais arraché dans la véhémence. De grandes interprètes de Mireille, de Micaëla, de Liù le servirent. C’est dire qu’Inva Mula est dans son élément vocal, tout de lumière.

Sa grâce, son inquiétude tourmentée par la recherche de la filiation, la découverte de l’amour mystique l’apparentent, comme il se doit, plus à Thaïs qu’à Kundry. L’autorité qu’elle manifeste auprès de Phanuel, la dignité de l’air « Charme des jours passés », la fureur du « Tu me fais horreur ! » qu’elle assène à Hérode et, partout, la complète homogénéité des registres font de cette belle artiste l’interprète rêvée du rôle.

C’est une marque de compétence que de confier Salomé à une soprano lyrique, si l’on distribue Hérodiade à une mezzo tentée par les sopranos dramatiques. Tel est le cas de Béatrice Uria-Monzon, qui redevient mezzo pour la circonstance, ardente dans son adresse à Hérode (« Ne me refuse pas ! »), ainsi que dans l’impérieux « La reine vient ici pour se venger » face à Phanuel.

Du prophète Jean, Florian Laconi a non seulement la vaillance (quel aigu !), mais aussi le charisme. L’air « Ne pouvant réprimer les élans de la foi » l’élève au grand lyrisme, mais le ténor stupéfie aussi par l’héroïsme de sa revendication de liberté.

Hérode, influençable et changeant, perdu dans la recherche d’alliés tactiques pour se maintenir au pouvoir, trouve en Jean-François Lapointe le meilleur interprète aujourd’hui possible. Sa diction, son legato, conviennent parfaitement à « Vision fugitive ». Mais pourquoi un chanteur aussi épris de la tradition n’ose-t-il pas le la bémol aigu sur « Laisse-moi t’aimer ! » ?

Nicolas Courjal, Phanuel au cœur de toutes les intrigues, puisqu’il en connaît le cours, se montre prédicateur de réconciliation, conseiller omniprésent dans les ensembles, terrible lorsqu’il maudit Hérodiade, visionnaire dans son monologue « Dors, ô cité perverse ! ». Le sol grave est au rendez-vous.

Bénédicte Roussenq confère un relief inattendu à la Jeune Babylonienne. La voix de bronze de Jean-Marie Delpas impose le pouvoir redouté de Vitellius. Le Grand Prêtre a la stature et l’autorité d’Antoine Garcin. Christophe Berry chante remarquablement, a cappella, le « Schemâh Israël », repris par le Chœur de l’Opéra de Marseille, qui joue un rôle décisif dans la variété des tons et des genres.

Tant de moments exceptionnels annoncent-ils une ère nouvelle ?

PATRICE HENRIOT

On en parle
CD
Bejun Mehta : Cantata, Yet Can I Hear…

Haendel – J. S. Bach – Hoffmann – Vivaldi – J. C. Bach

Akademie für Alte Musik Berlin

1 SACD Pentatone PTC 5186 669

Pour son quatrième récital en CD en contre-ténor, et alors que les premiers avaient suscité ici des réserves, Bejun Mehta nous comble autant par l’intelligence du programme que par la qualité exceptionnelle de la réalisation, notre enthousiasme égalant celui de Richard Martet pour le précédent album, Che Puro Ciel, paru chez Harmonia Mundi (voir O. M. n° 90 p. 73 de décembre 2013).

Cantates solo de la première moitié du XVIIIe siècle : soit une forme assez souple pour permettre la plus large palette d’affects, de la pastorale et de la déclaration galante au lamento et à la méditation religieuse la plus intériorisée. Haendel occupe quatre des huit sections : d’une brillante cantate de ses débuts italiens, dont le titre affiche déjà le programme (Mi palpita il cor), au conquérant I Will Magnify Thee, cinquième des Chandos Anthems, et au suave « Yet Can I Hear That Dulcet Lay » de The Choice of Hercules, qui donne son sous-titre à l’ensemble.

À côté de la cantate Ich habe genug BWV 82 de Johann Sebastian Bach, et d’une autre d’Antonio Vivaldi qui offre la seule page de haute virtuosité (Pianti, sospiri e dimandar mercede), deux raretés : une curieuse musique funèbre accompagnée de clochettes, attribuée à Melchior Hoffmann (v. 1679-1715), et surtout un -lamento de Johann Christoph Bach (1642-1703), Ach, dass ich Wassers g’nug hätte, dont la plainte d’un expressionnisme dramatique, torturé même, contraste avec la résignation sereine de l’œuvre de son illustre parent.

On ne sait ce qu’il faut le plus louer, de la beauté de timbre d’une voix parfaitement homogène, de sa transparence et de sa pureté, de la perfection de la vocalisation comme de celle du legato, de la diction d’une impeccable clarté, de l’invention des da capo, de l’expression enfin, passant d’une séduction irrésistible au recueillement le plus dépouillé ou aux accents tragiques.

L’Akademie für Alte Musik Berlin est, une nouvelle fois, le compagnon idéal. Et l’on se délectera des solos de flûte (Christoph Huntgeburth) et de hautbois (Xenia Löffler) qui s’entrelaçent, avec un rare bonheur, avec les arabesques de la voix, dans une belle prise de son, parfaitement équilibrée.

« C’est de loin l’enregistrement le plus personnel que j’ai réalisé », indique le chanteur américain, qui place lui-même l’ensemble, gravé en studio, en mai 2017, sous le signe de la « spiritualité humaniste ». 70 minutes qui joignent, en effet, au pur plaisir celui d’une méditation souvent émouvante, aboutissant finalement à un recueillement apaisé, pour ce qui est aussi une leçon de philosophie.

Édition exemplaire de Pentatone, avec textes et traductions.

FRANÇOIS LEHEL

On en parle
DVD
Massenet : Werther

Juan Diego Florez (Werther) – Audun Iversen (Albert) – Cheyne Davidson (Le Bailli) – Martin Zysset (Schmidt) – Yuriy Tsiple (Johann) – Anna Stéphany (Charlotte) – Mélissa Petit (Sophie)

Kinderchor und Chor der Oper Zürich, Philharmonia Zürich, dir. Cornelius Meister. Mise en scène : Tatjana Gürbaca. Réalisation : Michael Beyer (16:9 ; stéréo : PCM ; DTS HD Master Audio)

2 DVD Accentus Music ACC 20427 & 1 Blu-Ray ACC 10427

À l’occasion de sa reprise récente à l’Opéra National du Rhin, Jean-Luc Macia a souligné les qualités de cette production de Werther (voir O. M. n° 38 p. 52 d’avril 2018). En regardant la captation vidéo de sa création zurichoise, en avril 2017, j’ai été, moi aussi, séduit par la vision « psychanalytique» de Tatjana Gürbaca, qui réalise une mise en scène forte, radicale, très éloignée des approches romantiques ou post-romantiques traditionnelles.

Le monde clos de Wetzlar nous est rarement apparu aussi nettement, avec son vernis de surface et ses craquelures intimes. Dans cette unique pièce où tout semble si bien rangé, quelle place peut-il y avoir pour la poésie, pour l’amour, pour le rêve ? Si les costumes sont actuels, rien, sur le fond, ne vient trahir la force dramatique du roman de Goethe. Fort bien filmée par Michael Beyer, cette approche décapante ne saurait certes plaire à tous. On aurait grand tort, pourtant, de ne pas y prêter attention.

De toute évidence, c’est le Werther de Juan Diego Florez qui a motivé la gravure de ce DVD. Après l’avoir chanté en version concertante, à Paris, puis scénique, à Bologne, le ténor péruvien se montre ici parfaitement maître d’un rôle qui constitue une étape importante dans sa carrière. Les inquiétudes que pouvait susciter son incursion dans ce répertoire, plus lourd que celui qui a fait sa gloire, sont vite balayées. La passion amoureuse, autant que les tentations suicidaires, sont bien présentes dans son interprétation qui frappe, en même temps, par sa mesure. Tout est exactement en place, sans la moindre baisse de régime.

L’émotion naît aussi de cette fragilité apparente qui réussit à vaincre tous les obstacles. Si un « Pourquoi me réveiller » extatique appelle aussitôt les applaudissements, les moments d’exaltation trouvent aussi une vibration nouvelle, grâce à ce chant aussi raffiné que maîtrisé. Plus proche de Tito Schipa que de Jonas Kaufmann, Juan Diego Florez conquiert, avec ce témoignage, une place de choix au sein de l’abondante discographie/vidéographie de Werther.

Ses partenaires féminines ne souffrent en rien de son imposant voisinage. Avec une constante dignité de ton, Anna Stéphany traduit toute la complexité de Charlotte, personnage fait de retenue et de révolte. Stricte discipline et chaleur de l’expression se retrouvent dans son jeu comme dans son chant. Très bien mise en valeur, elle aussi, par la mise en scène, Mélissa Petit donne un relief inhabituel à Sophie qui, ici, n’est plus un simple bibelot, charmant mais un peu niais.

Déjà présent dans l’intégrale CD réalisée à Londres, sous la direction d’Antonio Pappano, avec Rolando Villazon et Sophie Koch (Deutsche Grammophon), Audun Iversen reprend les habits d’Albert avec une rigidité inchangée. On lui reconnaîtra, néanmoins, comme à tous ses partenaires, une prononciation irréprochable.

Qualité pas si fréquente, qui constitue un atout supplémentaire pour cette représentation, dirigée sobrement et efficacement par Cornelius Meister. Le chef -allemand sait trouver de justes équilibres entre les diverses composantes d’un opéra à la fois français, latin et germanique.

Mise en scène, distribution et orchestre contribuent ainsi à donner à ce Werther zurichois des couleurs parfois inattendues, mais jamais banales. Le DVD filmé à l’Opéra Bastille, avec Jonas Kaufmann et Sophie Koch, sous la baguette de Michel Plasson et dans la mise en scène « classique » de Benoît Jacquot, demeure incontournable (Decca). Mais le nouveau venu s’impose comme un complément à bien des égards indispensable.

PIERRE CADARS