opéra Numéro 135
Janvier 2018

Entretien, actus, brèves

© GEORGES GOBET/AFP

Entretien

Numéro 135

Marc Minkowski

© AFP PHOTO/DIETER NAGL

Nommé en 2015, le chef français a pris officiellement ses fonctions de directeur général de l’Opéra National de Bordeaux, l’année suivante. Après une saison 2016-2017 de transition, 2017-2018 affiche clairement ses ambitions avec, entre autres temps forts, une nouvelle production de Pelléas et Mélisande qu’il dirigera les 19 et 21 janvier, dans le splendide Auditorium dont la ville s’est dotée. Parmi ses priorités : l’ouverture, la diversité, le jeune public et le rayonnement de la maison, dans une région où Marc Minkowski a également fondé le Festival « Ré Majeure ».

La 7e édition de « Ré Majeure » vient de s’achever. Comment l’idée de ce festival dans l’île de Ré est-elle née ?

En 2010, la tempête Xynthia a lourdement frappé plusieurs départements, dont la Charente-Maritime. J’avais déjà une résidence dans l’île. Tout le monde s’est mobilisé pour soutenir les habitants. Je faisais alors une tournée avec, au programme, les Concertos brandebourgeois de Bach, et j’ai voulu donner un concert pour apporter ma contribution. De là est né le projet d’un festival dans un endroit que j’aime particulièrement et auquel je souhaitais faire partager mon amour pour la musique. J’ai donc imaginé une manifestation se déroulant sur trois ou quatre jours. Si notre Festival, ouvert en 2011, est petit par la durée, il est aussi ambitieux, puisque nous avons déjà donné, entre autres, Cosi fan tutte et Der fliegende Holländer en concert.

Avez-vous trouvé facilement des lieux adéquats ?

Plusieurs villages avoisinants disposent d’églises pouvant nous accueillir si la température le permet, mais aussi de salles des fêtes. Nous avons également un gymnase, La Prée, qui est un endroit formidable, dont l’acoustique est un peu sèche mais satisfaisante. Bien sûr, en tant que directeur artistique, je rêve d’un lieu festivalier bien spécial, où l’on pourrait donner des spectacles unissant musique et art équestre comme je les aime, et même – pourquoi pas ? – recevoir des congressistes.

Vous avez choisi de déplacer « Ré Majeure » de la Pentecôte à la Toussaint. Pourquoi ?

Avant tout, pour des raisons de planning. La Toussaint est une période plus calme dans l’activité lyrique. Le public peut davantage se concentrer sur une manifestation culturelle. Il n’existe quasiment pas de festivals musicaux à cette époque de l’année et les gens sont ravis, les artistes aussi, comme Katia et Marielle Labèque. Cet automne, elles comptaient parmi nos invités et ont pu découvrir une région qu’elles ne connaissaient pas, et qui est magnifique !

Comment fonctionnez-vous financièrement, et quel est votre public ?

Nous avons pour l’instant des moyens limités, et nous employons beaucoup de bénévoles. Nous comptons sur nos recettes. La Communauté de Communes de l’île de Ré devrait nous aider mais, cette année, elle n’a pas pu le faire pour des raisons administratives. Notre public est local et rochelais, mais pas seulement ; il vient aussi de Bordeaux, et même de Paris, puisqu’il existe des lignes aériennes très pratiques. La Région Nouvelle-Aquitaine est vaste, et une bonne communication nous permettra d’augmenter notre fréquentation. J’y veille avec Jacques Toubon, le président du Festival.

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Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 135

On en parle
Comptes rendus
La Bohème à l’Opéra Bastille

Opéra Bastille, 1er décembre

PHOTO : Aida Garifullina, Artur Rucinski et Sonya Yoncheva. © OPÉRA NATIONAL DE PARIS/BERND UHLIG

Sonya Yoncheva (Mimi)
Aida Garifullina (Musetta)
Atalla Ayan (Rodolfo)
Artur Rucinski (Marcello)
Alessio Arduini (Schaunard)
Roberto Tagliavini (Colline)
Marc Labonnette (Alcindoro)
Antonel Boldan (Parpignol)

Gustavo Dudamel (dm)
Claus Guth (ms)
Etienne Pluss (d)
Eva Dessecker (c)
Fabrice Kebour (l)
Arian Andiel (v)

À l’intérieur d’une capsule spatiale en panne, des cosmonautes, sachant leur dernière heure arrivée, voient défiler leurs souvenirs. À peine si, au troisième acte, ils auront le temps de se poser sur une planète inconnue, sinistre et désolée, et d’y finir leur courte existence. À l’évidence, pour Claus Guth et son indispensable dramaturge, Yvonne Gebauer, situer La Bohème dans le Paris du XIXe siècle aurait été indigne de leur talent, aussi ont-ils imaginé cette envolée dans les espaces infinis.

Au-delà de cette noble intention, que nous réservent-ils d’original ? Pas grand-chose. Le coup du flash-back, on l’a vu cent fois. Au moins ses réalisateurs pourront-ils, si besoin, recycler cette production dans d’autres ouvrages où mémoire et souvenir ont une importance, tels que Rigoletto ou La traviata – la musique des préludes de ces derniers peut les y inciter, celle de La Bohème beaucoup moins.

Ne vous attendez donc pas à apprendre quoi que ce soit de nouveau sur les amours de Mimi et Rodolfo, même si les sentiments de désolation, de solitude et de mort y sont exacerbés. Mais si vous souhaitez une vision vraiment moderne et décapante d’un chef-d’œuvre chéri du public, regardez plutôt le DVD du spectacle réglé à Oslo par Stefan Herheim, en 2012 (voir O. M. n° 81 p. 79 de mars 2013), vous le recevrez tel un coup de poing et le travail de Claus Guth vous paraîtra d’un vide sidéral.

Un vide bien emballé, toutefois. Car les décors d’Etienne Pluss sont d’une beauté glaçante, les costumes d’Eva Dessecker sont à l’unisson, et certains tableaux ont fière allure : la foule du café Momus de noir vêtue se détachant sur le blanc de l’entourage, Musetta chantant sa « Valse » dans un élément qui pivote soudain, révélant une minuscule scène de music-hall dorée, autant d’images séduisantes.

Ce n’est donc pas le cadre qui pèche, mais son contenu. Que Claus Guth ait voulu tourner le dos à la tradition, on le comprend. Encore aurait-il fallu, pour soutenir ce propos, une direction d’acteurs plus fouillée. D’autant que le metteur en scène ajoute une distance dramatique à la distance historique, en inventant un double à Rodolfo ou en faisant participer à la fête un maître de cérémonie, tout droit venu de Cabaret. Trop, c’est trop : on oublie les personnages, et l’émotion qu’ils devraient transmettre est tuée dans l’œuf.

L’excellent Schaunard d’Alessio Arduini, le digne Colline de Roberto Tagliavini, le Marcello au timbre percutant d’Artur Rucinski, la piquante Musetta d’Aida Garifullina ne faiblissent jamais. Atalla Ayan possède la fougue de Rodolfo ; la voix est jolie, bien conduite, mais de faible impact dans une salle aussi vaste, et le jeune ténor donne parfois l’impression de s’époumoner.

Chez Sonya Yoncheva, visiblement en méforme, l’intonation manque de précision pendant tout le premier acte, l’aigu final du duo « O soave fanciulla » bouge redoutablement, et cette Mimi, dont le metteur en scène a fait un fantôme, n’émeut jamais.

Aucune surprise au rideau : l’équipe scénographique est copieusement huée, les chanteurs applaudis. Mais le triomphateur de la soirée, celui qui en justifie chaque seconde, est Gustavo Dudamel. Paris, qui l’a souvent acclamé dans le répertoire symphonique, découvre ici le chef lyrique.

Claire, haute et nette, sa gestique met les chanteurs en confiance. Et ce qu’il obtient des musiciens de l’Orchestre de l’Opéra National de Paris est tout simplement inouï ! Dudamel et ses troupes trament un tissu instrumental soyeux, souple, chatoyant, dont le raffinement constant n’est ni précieux, ni ostentatoire. Le théâtre n’est jamais absent de cette direction vivante et contrastée, qui varie les tempi, la dynamique, les phrasés.

Un chef inspiré aplanit à lui seul les défauts d’un spectacle contestable ; c’est inespéré.

MICHEL PAROUTY

On en parle
CD
Delphine Galou : Agitata

Vivaldi – Jommelli – Gregori – Porpora – Caldara – Stradella – Torelli – Brevi
Accademia Bizantina, dir. Ottavio Dantone

1 CD Alpha 371

Par la profusion de ses formes, de ses styles et de ses colorations instrumentales, la musique sacrée italienne de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle mérite que l’on s’y attarde toujours un peu plus. Convaincu par l’extrême richesse de ce répertoire, le claveciniste et chef italien Ottavio Dantone accompagne, le temps d’un florilège, gravé en studio, en février 2017, la contralto française Delphine Galou.

Si le disque s’ouvre sur le fameux « Agitata infido flatu » de Vivaldi, tiré de Juditha triumphans, le programme fait la part belle aux raretés. Qui s’en plaindrait, s’agissant d’œuvres aussi diverses et aux climats sonores aussi contrastés que l’oratorio Betulia liberata de Niccolo Jommelli (le splendide « Prigionier che fa ritorno »), le motet In procella sine stella de Nicola Porpora, les Lamentazioni per il mercoledi santo d’Alessandro Stradella, ou encore les cantates Lumi, dolenti lumi de Giuseppe Torelli et O spiritus angelici de Giovanni Battista Brevi ? Outre la versatilité du traitement instrumental, c’est bien ici la variété profonde des affects qui subjugue.

Face à ce tour de force émotionnel, lequel consiste à nourrir intensément le texte sacré par le chant, Delphine Galou se révèle experte. L’inspiration dont elle fait preuve sur certaines pages est même remarquable. Il faut ainsi entendre avec quelle éloquente sobriété elle parvient à égrener les strophes de la subtile lamentation de Stradella. Le ton, le souffle et les inflexions y sont captivants. Quant au motet de Porpora et aux superbes cantates de Torelli et Brevi, elles lui permettent de faire valoir toute son expressivité et sa ferveur.

Tour à tour exaltée, pénétrante et songeuse, la voix se révèle d’une grande ductilité. À un bémol près : l’extrait de Juditha triumphans souffre d’accents trop heurtés, même si la vélocité n’est jamais prise en défaut. Rien de bien pénalisant, néanmoins, en regard des merveilles accomplies sur les autres compositions révélées au fil du disque.

Aux côtés de Delphine Galou, Ottavio Dantone est un maître d’œuvre passionné et il sait nous le faire entendre. Les cinq plages purement instrumentales (l’altier Concerto grosso op. II, n° 2 en ré majeur de Giovanni Lorenzo Gregori, la poignante Sinfonia de La Passione di Gesù Cristo Signor Nostro de Caldara) sont d’une cohésion et d’une inspiration constantes.

Sous sa direction avisée, les douze musiciens de l’Accademia Bizantina dispensent une sonorité d’une plénitude rare et contribuent à faire de cet enregistrement une vraie réussite.

CYRIL MAZIN

On en parle
DVD
Faccio : Amleto

Pavel Cernoch (Amleto) – Claudio Sgura (Claudio) – Eduard Tsanga (Polonio) – Sebastien Soulès (Orazio) – Bartosz Urbanowicz (Marcello) – Paul Schweinester (Laerte) – Iulia Maria Dan (Ofelia) – Dshamilja Kaiser (Geltrude) – Gianluca Buratto (Lo Spettro)
Prague Philharmonic Choir, Wiener Symphoniker, dir. Paolo Carignani. Mise en scène : Olivier Tambosi. Réalisation : Felix Breisach (16:9 ; stéréo : PCM ; DTS 5.0)

2 DVD Cmajor 740608

Créé à Gênes, en 1865, l’Amleto de Franco Faccio, sur un livret adapté de Shakespeare par rien moins qu’Arrigo Boito, n’a pu être ressuscité, à l’époque moderne, qu’après la minutieuse restitution d’un manuscrit devenu parfois presque illisible avec le temps. Grâce au travail de fourmi accompli par le compositeur et chef d’orchestre américain Anthony Barrese, a ainsi été récupéré cet intéressant spécimen de « tragédie lyrique » romantique.

Le présent DVD a été filmé en juillet 2016, au Festspielhaus de Bregenz, sous la direction experte de Paolo Carignani et dans une mise en scène assez littérale, mais d’une belle tension théâtrale, d’Olivier Tambosi (voir O. M. n° 121 p. 40 d’octobre). Il est simplement dommage que cette production, colorée et vivante, n’ait pas bénéficié de cadrages plus variés et d’un montage plus dynamique.

Les éclairages passent également assez mal, trop sombres ou avec de vilaines surexpositions dans les scènes d’apparition du Spectre. Quant à la prise de son, elle souligne exagérément l’instabilité de certaines voix, en particulier le vibrato désagréable du baryton Claudio Sgura ou encore la tendance à forcer du ténor Pavel Cernoch, dans un rôle-titre, il est vrai, très difficile à soutenir, de par son caractère violent et emporté.

Si ce DVD reste pourtant hautement recommandable, c’est parce qu’il nous permet d’écouter une partition remarquable, hybridation plutôt réussie de multiples tendances. Beaucoup de Verdi, évidemment, mais aussi un croisement de sources nettement plus variées, pour un véritable « grand opéra » qui n’amoindrit en rien la puissance du modèle dramatique shakespearien. Si l’inspiration mélodique est parfois un peu courte, l’art de ponctuer l’action par des élans d’une violence très concentrée est remarquable.

Après cet ouvrage de jeunesse, Franco Faccio n’écrira plus grand-chose, préférant se consacrer à sa carrière de chef d’orchestre. Grâce au travail courageux d’Anthony Barrese, il nous reste au moins cet Amleto pour le regretter.

LAURENT BARTHEL