opéra Numéro 113
Janvier 2016

Entretien, actus, brèves

© VINCENT PONTET

Entretien

Numéro 113

Sophie Koch

genève mignon gtg_41_08 GTG:YUNUS DURUKAN
Mignon à Genève (2012). © GTG/YUNUS DURUKAN

À peine sortie de la nouvelle production de La Damnation de Faust à l’Opéra National de Paris, la mezzo-soprano française va poursuivre son tour des plus grandes scènes internationales dans les mois qui viennent : Lyric Opera de Chicago, Staatsoper de Vienne, Covent Garden de Londres, Scala de Milan… Rencontre avec une artiste abonnée aux rôles « sérieux », mais qui ne rêve que d’une chose : s’encanailler dans l’opérette !

En novembre 2008, vous faisiez pour la première fois la couverture de notre magazine ; depuis, votre carrière a pris un essor considérable.

Il s’est effectivement passé beaucoup de choses ! La plus marquante pour moi a été mon entrée dans le répertoire wagnérien, avec Brangäne (Tristan und Isolde) au Covent Garden, en 2009. Ont suivi un premier Ring à l’Opéra Bastille, en 2010-2011, repris en 2013, dans lequel je chantais Fricka (Das Rheingold et Die Walküre) et Waltraute (Götterdämmerung), sous la baguette de Philippe Jordan, puis un second à Munich, en 2012, dirigé par Kent Nagano. Il y a également eu Venus (Tannhäuser), de nouveau à la Bastille, en 2011, et Adriano (Rienzi) à Salzbourg, en 2013. Une nouvelle voie à explorer, et non des moindres… Sans pour cela négliger les rôles straussiens, et Charlotte dans Werther, qui me sont chers.

En même temps, votre répertoire français allait en s’élargissant.

Je pourrais citer le rôle-titre de Cléopâtre de Massenet, en concert à Salzbourg, au Festival de Pentecôte 2012, puis au Théâtre des Champs-Élysées, en novembre 2014. Ainsi que Genièvre dans Le Roi Arthus de Chausson, à l’Opéra Bastille, en mai 2015 et Sélika dans Vasco de Gama de Meyerbeer, la version originale de L’Africaine, au Deutsche Oper de Berlin, en octobre dernier ; les deux fois, Roberto Alagna était mon partenaire.

Des propositions que vous avez acceptées tout en sachant que ces œuvres sont rarement montées.

Je suis tout à fait consciente qu’il y a peu de chances pour qu’elles entrent au répertoire, mais même si on ne les fait entendre qu’une seule fois, c’est bien ! Le Roi Arthus, j’y tenais énormément, car c’est réellement un chef-d’œuvre ; il était impensable que l’Opéra de Paris continue de l’ignorer, mais il est vrai qu’en France comme partout, l’herbe est toujours plus verte ailleurs… Une institution nationale comme lui se doit d’avoir un rôle patrimonial. Roberto Alagna était de mon avis : arriver à faire jouer Le Roi Arthus, nous considérions cela comme une mission ! Roberto est exceptionnel, je l’aime pour son énergie et son enthousiasme ; sa curiosité ne connaît pas de limites et il se met vraiment au service de la musique, il se fait passer après l’œuvre, ce que doit faire tout interprète. Nous sommes responsables de notre répertoire, qui a tendance à se réduire comme peau de chagrin.

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Propos recueillis par MICHEL PAROUTY

Actus / brèves

Compte-rendu , CD , DVD - Numéro 113

On en parle
Compte-rendu
La Damnation de Faust à l’Opéra Bastille

Sophie Koch (Marguerite)
Jonas Kaufmann (Faust)
Bryn Terfel (Méphistophélès)
Edwin Crossley-Mercer (Brander)

Philippe Jordan (dm)
Alvis Hermanis (msd)
Christine Neumeister (c)
Gleb Filshtinsky (l)
Katrina Neiburga (v)
Alla Sigalova (ch)

Bien qu’elle n’ait pas été conçue pour le théâtre, La Damnation de Faust est animée par une énergie dramatique qui rend tout à fait possible sa traduction scénique. Malheureusement, après la calamiteuse production signée David Marton à Lyon, façon série télévisée (voir O. M. n° 111 p. 50 de novembre 2015), le spectacle conçu par Alvis Hermanis pour l’Opéra Bastille passe, lui aussi, à côté de la partition. Mais on dirait qu’il le fait exprès.

En prenant le prétexte que le physicien Stephen Hawking représente pour lui le Faust de notre temps, Hermanis resitue La Damnation dans la perspective d’un voyage sur Mars qui permettrait à notre civilisation de se régénérer. Soit. Mais on a là, une fois de plus, un « concept » que n’illustre pas la moindre idée de mise en scène. Pendant toute la soirée sont projetées les incessantes et immenses vidéos de Katrina Neiburga (représentant des animaux, des fleurs, des étoiles, etc.), sans doute pour montrer ce que le pacte faustien signifie pour la nature.

Sur scène, des parallélépipèdes transparents figurent tantôt une serre, tantôt une espèce de prison psychiatrique, où se démènent des danseurs en proie à l’angoisse ou à la déformation physique. Il arrive cependant que cette chorégraphie, imaginée par Alla Sigalova, aboutisse à des instants imprévus, par exemple celui où les danseuses revêtent une robe blanche et, pendant le « Ballet des sylphes », nous offrent une valse de parodie, avec ses pointes et ses figures obligées.

De temps en temps, un véhicule interstellaire nous ramène tant bien que mal à l’idée initiale, mais les personnages sont réduits au rang d’utilités. On retombe alors dans cette autre ornière qui consiste à laisser les chanteurs se débrouiller avec leur propre tempérament, voire avec deux ou trois procédés qu’ils ont appris ailleurs.

Ainsi, Bryn Terfel fait sensation au début par sa diction impeccable, son autorité, son mordant. Mais peu à peu, faute d’être dirigé dramatiquement et musicalement, il en vient à jouer au Méphisto de comédie, voix tonnante et roulements d’yeux, ce qui, dans un pareil contexte, est tout à fait hors de propos.

Affublée de robes aussi niaises de formes que de couleurs, Sophie Koch a fort à faire pour ne pas être victime du ridicule : l’étreinte en gros plan de deux escargots sur l’écran, en fond de scène, déclenche l’hilarité du public au début de sa « Romance » ! À force de concentration cependant, elle arrive au bout de cette page avec une sensibilité qui n’a rien d’appuyé, un timbre de mezzo sans lourdeur et une belle souplesse dans le phrasé. Comment rêver toutefois, quand la vidéaste a la bonne idée de nous montrer un spermatozoïde en goguette, au moment où Marguerite et Faust se voient pour la première fois ?

Moins immédiatement généreux, peut-être, que dans ses premières Damnation (Bruxelles 2002, Genève 2003), Jonas Kaufmann reste un Faust d’une grande élégance et d’une technique irréprochable. Avec, dès le départ, un accent héroïque sur les mots « mille feux éclatants », puis des aigus en voix de tête ineffables dans l’air de la troisième partie et le duo qui suit, et un don de soi sans réserve, cette fois, dans l’« Invocation à la nature ». On n’en finit pas de goûter son art accompli des nuances, son intelligence de la partition. Sur scène, malheureusement, il en est réduit à pousser, comme ses partenaires, le fauteuil roulant de Stephen Hawking (rôle muet joué par le danseur Dominique Mercy), seule indication donnée aux solistes par Alvis Hermanis.

Côté musical, la grande tristesse de la soirée vient de l’Orchestre de l’Opéra National de Paris, sans matière ni dynamique, et surtout de la prestation de Philippe Jordan. Ce n’est pas lui qui pourra nous emmener sur Mars : sa direction est privée de tout relief, de toute tension, et un moment de merveilleuse poésie, comme le passage instrumental qui suit l’air de Faust, sombre corps et biens. Il coupe sans complexe les deux tiers du « Menuet des follets » – peut-être pour ne pas incommoder l’une des leçons de choses qui nous sont infligées par les images ! De toute façon, il ne réussit pas à faire sienne cette partition, et donc à la défendre.

Le Chœur s’en tire mieux, qu’il représente une cohorte de médecins (comme l’est l’excellent Brander d’Edwin Crossley-Mercer) ou de martionautes. Mais il souffre, lui aussi, d’être abandonné par le chef et par celui qui s’annonce comme le metteur en scène.

En sortant, on se demande encore où est passé Berlioz.

CHRISTIAN WASSELIN

On en parle
CD
Cyrille Dubois

Cyrille Dubois

Clairières dans le ciel

Vellones – Ropartz – Migot – de la Presle – L. Boulanger

Tristan Raës (piano)

1 CD Hortus 713

DIAMANT

La collection discographique « Les Musiciens et la Grande Guerre » que publient les Éditions Hortus est passionnante. Le répertoire choisi est en relation avec le temps de guerre, écrit pendant la période du conflit mondial de 1914-1918 ou par des musiciens morts au front. Le programme qu’a gravé, en mars 2015 et en studio, le ténor Cyrille Dubois, dans le cadre du Duo Contraste qu’il forme avec le pianiste Tristan Raës, est un nouvel exemple de curiosité, voire d’érudition, musicale qui révèlera à beaucoup des pages magnifiques. Le plus connu – et le plus enregistré, notamment par Jean-Paul Fouchécourt récemment – est le magnifique cycle Clairières dans le ciel (1914) de Lili Boulanger (1893-1918, sœur de Nadia), génie probable, fauchée à un très jeune âge. Le reste est pour le moins méconnu, et il faut féliciter les interprètes et les conseillers artistiques de la série d’être, par exemple, allés dénicher les Sept petites images du Japon (1917) de Georges Migot (1891-1976), les pages rares de Jacques de la Presle (1888-1969) ou celles de Pierre Vellones (1889-1939), dont la Lettre du front qui ouvre ce programme est bouleversante. Les tons et les idiomes sont différents : Lili Boulanger demeure dans la tradition du « lied ­français », avec des pages très développées, comme l’ultime de son cycle, tandis que Migot se situe dans l’esthétique de la brièveté, pratiquée à la même époque par les musiciens du Groupe des Six. (On notera l’ambitus extrêmement grand de la tessiture des Sept petites images du Japon : du la grave au contre-ut !) Les Quatre odelettes (1914) de Guy Ropartz (1864-1955) ont un parfum debussyste prononcé et une texture chamarrée qui n’est pas dans la couleur esthétique dominante de l’époque (mais on notera le chant a cappella, saisissant dans sa nudité grégorienne, au début de la dernière des Odelettes). Cyrille Dubois est un musicien précis et raffiné, bien secondé par Tristan Raës au piano, avec lequel il forme non une paire d’occasion, mais un duo régulier. Il fait partie de cette génération de chanteurs qui bénéficièrent, en leur jeunesse, du renouveau de l’enseignement maîtrisien en France, qui fabrique des chanteurs à la formation complète. Sa diction est enchanteresse (même s’il a tendance à accentuer ou redoubler inutilement certaines consonnes) et son timbre, clair, absolument idéal dans le répertoire de la mélodie, que peu de ténors pratiquent régulièrement et avec succès.

RENAUD MACHART

On en parle
DVD
Don Quichotte chez la Duchesse

Boismortier

Don Quichotte chez la Duchesse

François-Nicolas Geslot (Don Quichotte) – Marc Labonnette (Sancho Pança) – Chantal Santon-Jeffery (Altisidore, La Reine du Japon) – Marie-Pierre Wattiez (La Paysanne) – Corinne Benizio (La Chanteuse espagnole) – Gilles Benizio (Le Duc, Le Japonais) – Virgile Ancely (Montésinos, Merlin, Le Traducteur) – Agathe Boudet (Première Amante) – Charles Barbier (Deuxième Amante) Le Concert Spirituel, dir. Hervé Niquet. Mise en scène : Corinne et Gilles Benizio. Réalisation : Louise Narboni (16:9 ; stéréo)

1 DVD Alpha Classics 711

Pour Le Concert Spirituel et son chef, Hervé Niquet, Don Quichotte chez la Duchesse de Joseph Bodin de Boismortier (1689-1755), brillant pastiche de la « tragédie lyrique » ramiste – tout comme Cervantès parodiait les romans de chevalerie –, est vraiment l’œuvre fétiche. Phare, pourrait-on dire, puisqu’elle figurait au programme de leur tout premier concert, en 1988, qu’ils la gravèrent ensuite pour Naxos, dans la foulée d’un spectacle joué à l’Opéra-Comique, avant d’en proposer une nouvelle production en janvier 2015, créée à Metz (voir O. M. n° 104 p. 56 de mars), dont ce DVD se fait aujourd’hui l’écho.

Le fameux duo Corinne et Gilles Benizio (alias Shirley & Dino) a réalisé un travail admirable de drôlerie et d’intelligence, tant en ce qui concerne la mise en scène que la réécriture des dialogues parlés (du livret de Charles-Simon Favart sont seulement parvenues jusqu’à nous les paroles des airs). Leur trait de génie est d’avoir imaginé que, dans ce divertissement concocté par la Duchesse (rôle parlé à l’origine), celle-ci veuille elle-même jouer et chanter Altisidore et la Reine du Japon, ce qui confère une indéniable cohérence à une intrigue par ailleurs fort décousue.

Ce spectacle coloré et décalé, mais jamais vulgaire, montre une inventivité constante, et même une grande poésie visuelle, à mi-chemin entre Monty Python, Les Branquignols et Footsbarn. La captation de Louise Narboni, réalisée en février 2015, à l’Opéra Royal de Versailles, en restitue superbement la magie ; et l’on perçoit parfaitement l’énergie de chacun, ainsi que la bonne humeur générale, régnant aussi bien sur le plateau qu’en fosse et dans la salle.

Hervé Niquet dirige amoureusement une phalange aussi virtuose que complice, s’amusant aussi à chanter, à danser, et même à jouer des castagnettes ! Gilles et Corinne Benizio ne sont pas en reste, le premier pour un Duc autoritaire, la deuxième venant en « guest star » pour un numéro de flamenco, puis une Cucaracha tout aussi improbable.

Entre Metz et Versailles, la distribution a peu changé. Si Marc Labonnette compense aisément, par sa truculence vocale et scénique, un chant pas toujours précis, on souffre, davantage que dans notre souvenir, des aigus difficiles de François-Nicolas Geslot. Brûlant les planches, Chantal Santon-Jeffery est formidable d’abattage et de drôlerie en Altisidore, à qui échoient des pièces tendres ou furieuses. Seul son air en tant que Reine du Japon, avec des variations suraiguës atteignant de périlleux contre-ut, et même un ré, la dépasse un peu. Toujours aussi étonnant, enfin, le sopraniste Charles Barbier dans le rôle de la Deuxième Amante.

Les changements par rapport à la création de Metz concernent la savoureuse Paysanne de Marie-Pierre Wattiez, la délicieuse Première Amante d’Agathe Boudet, avec ses amusantes variations jazzy, et surtout Virgile Ancely, excellent baryton-basse, bien plus convaincant que son prédécesseur.

En attendant la reprise prévue à Versailles, en juin prochain, ce DVD est à consommer sans modération, surtout en ces temps moroses.

THIERRY GUYENNE