opéra Numéro 111
Novembre 2015

Entretien, actus, brèves

© JACQUES CROISIER

Entretien

Numéro 111

Leo Nucci

traviata madrid © DR
Giorgio Germont à Madrid (2015). © DR

À 73 ans, le baryton italien déborde de projets, à commencer par la version de concert d’I due Foscari qui l’attend à l’Opéra de Marseille, les 15 et 18 novembre, suivie d’une reprise de Rigoletto au Teatro Real de Madrid, le 30. Entré dans la carrière à une époque où les chanteurs originaires de la Péninsule occupaient encore une place de choix sur les affiches des grands théâtres internationaux, il s’est petit à petit retrouvé seul, ou presque, à porter le flambeau d’une tradition vieille de quatre siècles. Tout ce qu’il a appris, il a heureusement décidé de le transmettre. Non pas à travers des cours de chant, mais en se faisant metteur en scène, pour apprendre aux jeunes le b.a.-ba du métier.

Nous nous rencontrons à Plaisance où, à partir du 9 octobre (1), vous mettez en scène L’amico Fritz de Mascagni, au Teatro Municipale…

C’est ma troisième « messa in scena » d’opéra, après Luisa Miller et L’elisir d’amore, déjà à Plaisance. Je tiens au mot « messa in scena » car, en italien, il n’a pas les mêmes connotations que « regia », alors qu’en français, ils se traduisent tous les deux par « mise en scène ». Je déteste le « Regietheater » et tous ceux qui essaient d’imprimer leur propre démarche au détriment des volontés de l’auteur. Il y a quelques jours, le pape François l’a dit : « Il faut faire confiance au Créateur. » Toutes proportions gardées, un metteur en scène se doit de faire confiance au compositeur et de découvrir ce qu’il souhaitait. Comment ? En se documentant, en étudiant toutes les sources disponibles, en scrutant les moindres détails de la partition, aussi bien sur le plan du texte que de la musique. Il est impossible, par exemple, comme on l’a vu récemment dans La traviata, de montrer Violetta et Giorgio Germont amants… Personnellement, en tant que chanteur, je n’ai jamais voulu perdre mon temps à discuter : quand quelque chose ne me plaisait pas, je m’en allais !

Comme Luisa Miller et L’elisir d’amore, L’amico Fritz est un projet qui dépasse le cadre d’une simple mise en scène…

La distribution est effectivement constituée de jeunes chanteurs, que nous avons sélectionnés au terme d’un processus particulièrement minutieux. Pour l’opéra de Mascagni, nous avons ainsi auditionné cent cinquante candidats. Après avoir choisi les meilleurs, nous avons commencé à leur montrer comment se comporter en scène, car c’est cela le plus important. Personne ne leur a appris à jouer, ni même, tout simplement, à déclamer un texte ! Ils n’ont jamais travaillé que la technique d’émission, la respiration, hors de tout contexte dramatique. Imaginez qu’ils viennent aux répétitions en baskets ! Comment voulez-vous prendre conscience des difficultés, de l’« inconfort » d’un plateau, si vous ne répétez pas, dès le départ, avec vos chaussures de scène ? Nous leur apprenons à « faire du théâtre », nous les incitons à « dire » leurs répliques comme si elles n’étaient pas accompagnées de musique, nous leur faisons comprendre l’importance du livret. Regardez ce qui est écrit en frontispice de la partition de L’elisir d’amore : « Melodramma giocoso in due atti di Felice Romani, musica di Gaetano Donizetti. » Le premier mentionné est le librettiste, pas le compositeur ! Je crois que nous offrons à ces jeunes l’opportunité de vivre une expérience fondamentale pour leur avenir, surtout qu’après les représentations de Plaisance, la production sera reprise à Ravenne, Modène et Cosenza. Autant d’occasions pour eux de faire leurs preuves devant le public, en recevant en plus un cachet, ce que toutes les structures d’insertion professionnelle ne proposent pas. Bref, nous cherchons à redonner aux théâtres de région ce qui était autrefois leur fonction première : la formation, sans laquelle il est ensuite impossible de partir à la conquête de la Scala, du Met et du Covent Garden. Aujourd’hui, on fait débuter les jeunes directement sur les scènes les plus prestigieuses, et on s’étonne de ne plus entendre parler d’eux après quelques années de carrière ! Moi, je suis passé par le circuit des théâtres de province italiens : vingt représentations par mois, dans des maisons d’opéra toutes plus belles les unes que les autres. Le monde entier nous enviait ce système et on l’a laissé partir à vau-l’eau. Il est vrai que les subventions publiques se sont réduites comme peau de chagrin, mais il est tout aussi vrai qu’il y a eu – et qu’il y a encore ! – beaucoup de gaspillage. On soutient souvent des initiatives qui ne le méritent pas et on pénalise celles qui mériteraient d’être soutenues…

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Propos recueillis par PAOLO DI FELICE

Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 111

On en parle
Comptes rendus
Don Carlo à Bordeaux

Adrian Sampetrean (Filippo II)
Leonardo Caimi (Don Carlo)
Tassis Christoyannis (Rodrigo, marchese di Posa)
Wenwei Zhang (Il Grande Inquisitore)
Patrick Bolleire (Un frate)
Elza van den Heever (Elisabetta di Valois)
Keri Alkema (La Principessa d’Eboli)
Rihab Chaieb (Tebaldo)
Frédéric Reussard (Il Conte di Lerma)
Thomas Bettinger (Un araldo reale)
Anaïs Constans (Una voce dal cielo)

Paul Daniel (dm)
Charles Roubaud (ms)
Emmanuelle Favre (d)
Katia Duflot (c)
Marc Delamézière (l)
Virgile Koering (v)

LLe retour d’Alain Lombard pour diriger un ouvrage lyrique à Bordeaux, vingt ans après son départ du poste de directeur de l’Opéra, faisait figure d’événement, surtout qu’il devait s’agir de l’avant-dernière apparition en fosse de sa carrière (voir O. M. n° 109 pp. 20-23 de septembre 2015). Las, le chef français, rattrapé par des problèmes de santé récurrents, a dû annuler deux semaines avant la première, contraignant l’Opéra National à lui trouver deux remplaçants : son assistant, Pierre Dumoussaud, pour les deux dernières représentations, et Paul Daniel, directeur musical de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, pour les deux premières.

On imagine que celui-ci n’a pas eu la tâche facile, Alain Lombard ayant déjà répété pendant quinze jours avant de déclarer forfait. Prenant les commandes du navire à mi-parcours, le chef britannique l’a néanmoins mené à bon port avec un métier infaillible, servi par un orchestre aux sonorités somptueuses, admirablement mises en valeur, comme toujours, par l’exceptionnelle acoustique de l’Auditorium. Tout juste avons-nous regretté quelques décalages avec les chœurs, très bien préparés par Salvatore Caputo, en particulier dans le tableau de l’Autodafé.

Jouant décidément de malchance, l’Opéra de Bordeaux a également perdu son Don Carlo en cours de route. Souffrant, l’Uruguayen Carlo Ventre a été remplacé, avant le début des répétitions, par l’Italien Leonardo Caimi, qui a eu le mérite de tenir la soirée. Sachant la difficulté de trouver aujourd’hui un ténor capable de soutenir cette tessiture meurtrière, surtout au pied levé, on ne saurait reprocher à l’Opéra National de l’avoir engagé.

On se demande, en revanche, quelle mouche pique ce joli lirico, au timbre séduisant et à l’aigu facile, de se lancer dans le spinto. À peine dix ans après ses débuts en Alfredo Germont, le voici distribué en Don Carlo, Don José, Radamès et Samson ! Fatigué dès la fin du I (l’opéra est donné dans sa version -italienne en quatre actes), il jette ses dernières cartouches à l’Autodafé et aborde le duo final avec Elisabetta sans aucune réserve de souffle, ce qui le conduit inévitablement à détonner.

Par chance, le reste de la distribution ne procure que des satisfactions, même si chacun, dans le détail, appelle de minimes réserves. Il est intéressant, par exemple, de confier Eboli à une vraie soprano, surtout quand il s’agit de l’Américaine Keri Alkema, grand spinto au timbre prenant et à l’aigu glorieux, qui nous change de tant de mezzos à la peine sur les si bémol de « O don fatale ». Sauf que son bas médium et son grave, tout en étant parfaitement audibles, n’ont pas la présence, ni les reflets sombres que l’on attend dans le rôle (ceux, justement, que possèdent les mezzo-sopranos !).

De même, Adrian Sampetrean est davantage un baryton-basse qu’une basse, ce qui, surtout à 32 ans, retire un zeste de crédibilité à son Filippo II, y compris sur le plan physique, puisqu’on n’a pas cherché à le vieillir (on dirait le frère cadet de son fils !). En même temps, sa voix est tellement belle, son legato tellement bien conduit, son aigu tellement facile qu’on lui pardonne sans peine son manque de résonance dans l’extrême grave.

Comptant parmi les barytons verdiens les plus lyriques, Posa convient idéalement à Tassis Christoyannis, qui y déploie une arrogance dans l’émission et une fierté dans l’accent parfaitement en situation. Wenwei Zhang possède toutes les notes du Grand Inquisiteur et, à 36 ans, une voix rayonnante de santé. Un peu trop, peut-être, pour ce vieillard décrit comme nonagénaire dans le livret, mais faut-il vraiment le regretter ? Les comprimari sont bons, avec une mention pour le Moine sonore et musical de Patrick Bolleire, et l’aérienne Voix d’en haut d’Anaïs Constans.

Elza van den Heever, enfin, trouve en Elisabetta l’un de ses plus beaux rôles. Jeune, altière, tirant le meilleur parti de sa haute taille et des splendides robes d’époque dessinées par Katia Duflot, la soprano d’origine sud-africaine, française depuis peu, incarne une reine d’Espagne plus vraie que nature. La voix n’est pas en reste : puissante, rayonnante dans l’aigu, capable des forte les plus percutants, comme des piani les plus subtils. Seul (petit) bémol : la diction manque de netteté, ce que l’émotion du chant ne fait pas complètement oublier.

L’Auditorium ne possédant ni cintres, ni dégagements, Charles Roubaud met en scène Don Carlo comme un concert en costumes : aucun élément de décor, pas d’accessoires, des projections sur la paroi en hémicycle (têtes de gisants pour le monastère, haies verdoyantes pour le deuxième tableau du I, intérieur d’une cathédrale richement décorée pour -l’Autodafé, vanité pour le cabinet de travail du roi…), les chœurs en surplomb. La direction d’acteurs est minimale, mais efficace, l’impression positive laissée par l’ensemble reposant, avant tout, sur la magnificence des costumes et la beauté des images vidéo signées Virgile Koering.

Une très belle ouverture de saison pour l’Opéra National de Bordeaux et une réussite de plus à porter au crédit de Thierry Fouquet, qui quittera ses fonctions de directeur, l’an prochain, pour laisser la place à Marc Minkowski.

RICHARD MARTET

On en parle
CD
Sabine Devieilhe

Sabine Devieilhe

Mozart : The Weber Sisters

Les Petits Riens, Pantalon und Colombine, Airs de concert K. 294, 316, 383, 418 & 580, Die Zauberflöte, Thamos, Messe en ut mineur Pygmalion, dir. Raphaël Pichon

1 CD Erato 553024

En apprenant que le deuxième récital de Sabine Devieilhe pour Erato, gravé en studio, en janvier 2015, serait consacré aux sœurs Weber, nous avons d’abord pensé qu’il s’agirait d’une succession d’airs pris au choix parmi ceux composés par Mozart à l’intention des trois aînées : Josepha, Aloysia et Constanze (Sophie, semble-t-il, ne chantait pas). En réalité, nous avons affaire à un projet beaucoup plus ambitieux, conçu et mené de main de maître par Raphaël Pichon qui, en plus de diriger son ensemble Pygmalion, signe un passionnant texte de présentation.

Comprenant dix plages vocales et cinq instrumentales, le CD se présente comme un « portrait amoureux » du compositeur, en quatre parties : le séjour à Paris du printemps 1778, qui suit la rencontre avec la famille Weber à Mannheim, et le coup de foudre pour Aloysia (Sabine Devieilhe chante les variations sur Ah ! vous dirais-je, maman et la mélodie Dans un bois solitaire) ; les airs écrits spécifiquement pour Aloysia (Raphaël Pichon en a retenu quatre, entre 1778 et 1783 : « Alcandro, lo confesso », « Popoli di Tessaglia », « Vorrei spiegarvi, oh Dio » et « Nehmt meinen Dank ») ; ceux destinés à Josepha (« Schon lacht der holde Frühling » et le deuxième air de la Reine de la Nuit), en complément de pages instrumentales rattachées, comme Die Zauberflöte, aux affinités du musicien avec la franc-maçonnerie ; et le célèbre Et incarnatus est de la Messe en ut mineur, créé par Constanze en 1783, un an après son mariage avec Mozart, précédé d’un des solfeggi qu’il lui faisait travailler dans leur appartement viennois.

À l’écoute, une chose frappe d’emblée : ce CD est autant celui de Raphaël Pichon que de Sabine Devieilhe. Unis à la ville comme au disque, à la scène et au concert, soprano et chef avancent main dans la main, la beauté des sonorités de l’ensemble instrumental répondant à l’extraordinaire fraîcheur de la voix. Un exemple ? La tendresse de l’accompagnement dans « Vorrei spiegarvi, oh Dio », « Nehmt meinen Dank » et l’Et incarnatus est fait écho à un chant d’un raffinement exceptionnel, à l’intonation d’une précision remarquable et aux magnifiques piani.

Personnellement, ce sont ces moments -d’introspection, comme suspendus hors du temps, qui nous touchent le plus. Mais on ne peut que s’incliner devant l’aisance du suraigu (les deux légendaires contre-sol de « Popoli di Tessaglia » !) et la formidable virtuosité de Sabine Devieilhe, en particulier dans un « Der Hölle Rache » pris à un tempo d’enfer.

Là où tant de ses consœurs se satisfont d’une démonstration de pyrotechnie vocale, la soprano française laisse exploser toute la fureur de la Reine de la Nuit, avec une violence ne s’exerçant jamais au détriment de la qualité du son. De même, on est saisi par la vitalité que Raphaël Pichon insuffle, au tout début du programme, à l’Ouverture du ballet parisien Les Petits Riens, là encore sans que sa bouillonnante énergie ne tourne à la galopade ou à la bousculade.

Débordant de jeunesse, d’enthousiasme et de respect pour la musique, ce disque original est bien plus que la confirmation du talent d’une soprano d’exception : c’est un véritable acte de culture.

RICHARD MARTET

On en parle
DVD
Fierrabras

Schubert

Fierrabras

Georg Zeppenfeld (König Karl) – Julia Kleiter (Emma) – Markus Werba (Roland) – Franz Grüber (Ogier) – Benjamin Bernheim (Eginhard) – Peter Kalman (Boland) – Michael Schade (Fierrabras) – Dorothea Röschmann (Florinda) – Marie-Claude Chappuis (Maragond) – Manuel Walser (Brutamonte) Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor, Wiener Philharmoniker, dir. Ingo Metzmacher. Mise en scène : Peter Stein. Réalisation : Peter Schönhofer (16:9 ; stéréo : PCM ; DTS 5.0)

2 DVD Cmajor 730708

Tout au bonheur de voir sur scène un Schubert majeur, nous avions été captivés par le spectacle, en août 2014, au Festival de Salzbourg (voir O. M. n° 99 p. 65 d’octobre). Au DVD, l’enchantement est moindre. Car le filmage consciencieux de Peter Schönhofer met encore plus en évidence les limites du parti radical de Peter Stein.

Celui-ci revendique explicitement la seule composition de « tableaux vivants », dans le but chimérique de replacer le spectateur d’aujourd’hui dans les conditions d’« innocence » supposée de ce qui aurait été celui des années 1820 (si l’œuvre avait été jouée !), suivant à la lettre, et au tout premier degré, un livret largement coupé par lui dans les dialogues. C’est se dérober à la responsabilité du metteur en scène qui ne peut se contenter de laisser parler la seule musique, en la mimant le plus souvent – et avec ce statisme obstiné, des chœurs en particulier, comme il le revendique encore.

L’imagerie romantique reste pourtant extrêmement séduisante, grâce aux splendides décors en noir et blanc de Ferdinand Wögerbauer et aux resplendissants costumes d’Annamaria Heinreich, bien mis en valeur par les éclairages inventifs de Joachim Barth.

On resterait, par ailleurs, sur sa faim sans un plateau vocalement de tout premier plan, et parfaitement homogène, qui réintroduit la chair et le sang dans ces images figées, par un admirable investissement. Tous seraient à citer, mais on mettra en avant la très émouvante Florinda de Dorothea Röschmann, qui fait vraiment décoller l’œuvre à partir de son air « Die Brust, gebeugt von Sorgen ».

On signalera encore la beauté, à la fois immaculée et palpitante, de l’Emma de Julia Kleiter, la fougue parfois un peu désordonnée du Roland de Markus Werba, les beaux graves profonds du Roi de Georg Zeppenfeld, la superbe ligne de chant de l’Eginhard de Benjamin Bernheim, au timbre lumineux idéal pour le rôle, l’engagement du Fierrabras de Michael Schade enfin, pourtant laissé au second plan par la partition, comme par la mise en scène.

Avec un Wiener Philharmoniker pas suffisamment mis en valeur par la prise de son, un peu sèche (mais avec de très remarquables chœurs), Ingo Metzmacher donne l’exécution impeccable dont on gardait le souvenir, mais là aussi, légèrement minorée, en prenant le même parti de « mise en aplat » que celui de la production.

Triomphant facilement de son seul concurrent (avec Franz Welser-Möst et Claus Guth à Zurich, en 2002, chez EMI/Warner Classics), ce DVD est évidemment indispensable. Mais l’enregistrement audio de Claudio Abbado (CD Deutsche Grammophon, 1988) reste nécessaire, et il y a toujours place pour d’autres propositions qu’on espère nombreuses, tant la beauté de l’œuvre continue de s’imposer.

FRANÇOIS LEHEL