opéra Numéro 131
Septembre 207

Entretien, actus, brèves

© JEAN-BAPTISTE MILLOT

Entretien

Numéro 131

Raphaël Pichon

Grosse actualité discographique pour le jeune chef français et son ensemble Pygmalion, chez Harmonia Mundi. Après le CD Stravaganza d’amore !, autour de la naissance de l’opéra à la cour des Médicis, on attend, ce mois-ci, le DVD de L’Orfeo de Luigi Rossi, filmé à l’Opéra National de Lorraine, en 2016. Suivra, début 2018, un hommage à la « tragédie lyrique » française du XVIIIe siècle, avec Stéphane Degout en soliste. À la scène, rendez-vous dès le 25 septembre, à l’Opéra-Comique, pour Miranda, spectacle conçu et réalisé par la géniale Katie Mitchell, autour des œuvres vocales et instrumentales de Purcell.

Comment la musique et la voix sont-elles entrées dans votre vie ?

J’ai d’abord eu une expérience de musique vide. Lorsque j’étais à la maternelle, à Versailles, l’école dans laquelle je me trouvais proposait, pour les années suivantes, des classes à horaires aménagés. Des enseignants étaient chargés de dépister les enfants qui avaient de l’oreille, un certain sens du rythme et une appétence évidente pour la musique. En cours préparatoire, j’ai donc intégré une de ces classes et commencé à apprendre le violon. Mais le professeur avec lequel j’étudiais avait pour objectif de nous faire franchir des paliers techniques successifs, sans laisser de place à la moindre découverte sensitive. Autant dire que la musique glissait sur moi.

Un événement précis vous a-t-il guidé vers le parcours qui a été le vôtre ?

La rencontre avec Jean-François Frémont, maître de chapelle des Petits Chanteurs de Versailles, a été déterminante. Il a trouvé que j’avais une voix intéressante et a souhaité que je rejoigne son ensemble ; j’ai d’abord refusé, puis j’y suis allé avec des semelles de plomb. Et là, le déclic s’est produit, un véritable choc, corporel, sensitif, provoqué par l’expérience de la polyphonie. Une sensation qui m’a traversé l’esprit et le cœur, celle de faire de la musique ensemble, accrue par l’acoustique incroyable d’une église.

Sans doute ne vous attendiez-vous pas à une autre rencontre imprévue, celle de Johann Sebastian Bach ?

Elle s’est produite très tôt. J’avais 9 ans lorsque j’ai participé, en tant que choriste, à une Passion selon saint Jean (Johannes-Passion) ; j’ai éprouvé l’impression profonde d’exister et de palper des choses qui me dépassaient, d’entrer dans des espaces et des mondes inconnus, de ceux qui se créent quand on fait partie d’un ensemble. J’étais devenu dépendant… comme je le suis aujourd’hui de la cigarette ! Bach m’a permis d’ouvrir de nouvelles portes. La musique liturgique m’a appelé, et avec elle le piano, l’orgue, le clavecin. Au fil des années, j’ai commencé à accompagner des répétitions, des offices, j’ai fait moi-même des répétitions et j’ai enfin donné mon premier concert. J’ai découvert la musique du langage corporel, son effet sur le son, l’importance du visage, des jeux de physionomie, toutes choses liées avec évidence à la notion de groupe.

Vous aviez un registre de contre-ténor, une voix fort appréciée du public aujourd’hui. N’avez-vous jamais pensé à faire une carrière de soliste ?

J’en ai fait une, microscopique, qui m’a amplement suffi ! Je n’avais pas le don. Je suis allé naturellement vers le registre de contre-ténor ; quand on est maîtrisien, l’usage de la voix de tête est évident. De soprano enfant, je suis passé à alto à la mue, et très brièvement à baryton. Mais j’avais surtout envie d’aller voir ce qui se passait de l’autre côté du miroir. Je voulais me montrer digne d’être engagé par des ensembles qui pourraient m’apprendre quelque chose. Pour ce qui est de la matière du chœur, par exemple, mon passage dans Les Cris de Paris avec Geoffroy Jourdain a été marquant. Des rencontres avec Jordi Savall ou Gustav Leonhardt m’ont apporté énormément, même si elles ont été fugaces ; et aussi mes expériences en tant que continuiste. J’ai étudié à Paris : le chant au CRR de la rue de Madrid, et la théorie au CNSMD de la Villette. Pendant mes études, je travaillais en professionnel dans différents groupes. J’ai rencontré des amis qui allaient par hasard être là, lorsque j’ai formé Pygmalion – j’ai toujours pensé que ce hasard était prémédité.

En créant Pygmalion, souhaitiez-vous disposer d’un ensemble constitué d’un chœur et d’un orchestre ?

Avant tout, je voulais partager cette envie d’explorer les mondes inconnus dont je vous ai parlé et de les visiter à ma manière, avec des gens de mon âge, un entourage proche et confiant, en ayant une entière liberté dans les choix de répertoire. Se tourner vers Bach, à l’époque, n’était pas simple ; peu de Français se risquaient à le défendre, car c’était un domaine réservé aux membres du sérail néerlandais, belge et anglais. D’un côté, la filiation Gustav Leonhardt, Philippe Herreweghe, René Jacobs ; et, en face, John Eliot Gardiner.

Un défi que vous avez commencé à relever avec vos premiers enregistrements parus chez Alpha, les Messes brèves (Missae Breves), entre autres…

Sans doute notre rêve était-il le fruit d’une forme d’insouciance juvénile ; nous voulions oublier cette stature unique dans laquelle Bach avait été figé, cette posture de patriarche de la musique. Nous voulions l’aborder avec gratuité, et avec cette générosité qui enlève toute distance. À son époque, la conscience de son génie était infime ; il était respecté par ses pairs, considéré comme un savant, mais personne n’aurait dit qu’il était capable de toucher quelqu’un jusqu’au plus profond de son être, encore moins de bouleverser un enfant de 9 ans, comme cela s’était produit pour moi ! Nous voulions nous l’approprier à notre manière de jeunes Français.

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Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 131

On en parle
Comptes rendus
Carmen à Aix-en-Provence

Grand Théâtre de Provence, 17 juillet

PHOTO : Stéphanie d’Oustrac, Michael Fabiano et Elsa Dreisig.
© PATRICK BERGER/ARTCOMPRESS

Stéphanie d’Oustrac (Carmen)
Elsa Dreisig (Micaëla)
Gabrielle Philiponet (Frasquita)
Virginie Verrez (Mercédès)
Michael Fabiano (Don José)
Michael Todd Simpson (Escamillo)
Christian Helmer (Zuniga)
Pierre Doyen (Moralès)
Guillaume Andrieux (Le Dancaïre)
Mathias Vidal (Le Remendado)

Pablo Heras-Casado (dm)
Dmitri Tcherniakov (msdc)
Elena Zaitseva (c)
Gleb Filshtinsky (l)

C’est l’histoire d’un couple, auquel la vie n’a, semble-t-il, pas trop mal réussi – matériellement du moins, puisque, de toute évidence, il traverse une crise. Monsieur souffre d’un mal mortellement contemporain, l’ennui. Il n’a plus goût à rien, et surtout pas à son épouse. Alors Madame prend le taureau par les cornes, et le traîne dans une clinique réputée pour sa thérapie révolutionnaire, à base de jeu de rôles et d’opéra. D’après l’étude approfondie de son profil, seule Carmen est en mesure de raviver son désir. D’abord incrédule et récalcitrant, le Mari finit par se laisser prendre au jeu, entrant peu à peu dans la peau de José. Jusqu’à en perdre la raison.

Oui, Dmitri Tcherniakov a encore frappé. Fort. Et juste. Maître du jeu, le metteur en scène russe impose ses règles. À Mérimée et à Bizet – qu’importe, là où ils sont, qu’il contrevienne au consentement de leur sacro-sainte volonté –, plus encore qu’au public, dont une partie, parfois, préfère quitter la table, tandis que s’insurgent les gardiens autoproclamés d’un temple qui n’en finit plus de se lézarder, sous les coups répétés des modernes et autres avant-gardes plus ou moins honnies. Mais trêve de mauvais esprit – d’autant que la salle, cette fois, applaudit debout ! En faisant sauter le vernis jauni de la tradition, Tcherniakov ne poursuit qu’un but, restituer, non pas l’esprit contre la lettre, mais la vérité émotionnelle des œuvres, pour la plupart autrement plus subversives que l’image qu’en ont transmise les interprétations successives.

Sur le chemin, souvent tortueux, qui l’y conduit, il ne s’interdit aucun registre, de la « mise en abyme » parodique à la violence physique, psychologique, poussée à son paroxysme, tissant autour de l’intrigue originelle un scénario complexe, comme seul son esprit peut en imaginer – d’autres ont essayé, et s’y sont pris les pieds. D’imprévisibles rebondissements en apparentes invraisemblances, les tensions s’exacerbent, jusqu’au moment où la vie des personnages bascule : soudain, le miroir que tend le metteur en scène à cet homme en costume bleu, devenu le antihéros d’une fiction qui lui échappe, reflète nettement le destin de Don José.

Mais qui est-elle, cette « professionnelle » que l’Administrateur du centre – l’acteur Pierre Grammont – rappelle à son devoir avec insistance lorsque, voyant que la « thérapie » menace de dégénérer, elle veut prendre la fuite ? « Prends garde à toi ! », pour rire d’abord… Ne vaudrait-il pas mieux, cependant, la prendre au sérieux ? Avant qu’elle n’ait plus tort d’avoir peur que son sort ne se confonde avec celui de Carmen – « Encor… Toujours la mort ! ». Impossible. La zingara, la vraie (?), celle du mythe, de Mérimée et de Bizet, tombe sous les coups de Don José. Ici, le poignard n’est qu’un accessoire de théâtre. La lame, évidemment, se rétracte. La comédienne se relève. Le jeu est terminé. Réjouissances générales. Et pourtant, la folie dans laquelle a sombré José – comment l’appeler autrement, à présent que son rôle l’a définitivement englouti ? – n’est pas feinte. Terrible impuissance. Abîme effroyable. Qui peut prétendre en être sorti indemne ?

Assurément pas les chanteurs – non seulement les solistes, mais aussi le Chœur Aedes, exceptionnel d’engagement et de clarté –, interprètes convaincants, car les premiers convaincus de la validité d’un concept qui fait voler en éclats limites et certitudes.

Il serait absurde de ne juger Michael Fabiano que sur les excès de décibels d’une émission large du collier – d’autant que, son air le prouve, le ténor américain sait phraser, alléger, et même oser la voix mixte. Car la force brute de l’incarnation, l’intensité du don de soi, ce jusqu’au-boutisme qui le laisse dévasté un long moment, avant qu’aux saluts ses traits ne se recomposent, balaient les réticences initiales.

De timbre, velouté, comme de projection, naturellement chaude, de chic, enfin – y compris quand Tcherniakov se moque de Carmen, de ses déhanchements, roulements d’épaules, et jetés de tignasse ! –, Stéphanie d’Oustrac n’est pas moins sensationnelle, s’amusant, d’abord canaille, de l’illusion qu’elle improvise, avant de se jeter, si puissamment artiste, dans l’impérieuse réalité du drame.

Si elle fait valoir une lumière frémissante, quoiqu’un peu droite parfois, Elsa Dreisig est peut-être un rien à l’étroit dans Micaëla, à l’aune du moins de ce tempérament qui avait explosé telle une grenade d’irrévérence, lors de la cérémonie des Victoires de la Musique Classique 2016.

Mais qu’est-on allé chercher, pour remplacer Teddy Tahu Rhodes, l’obscur Michael Todd Simpson – belle gueule, certes, et silhouette ad hoc, qui n’a d’Escamillo ni l’éclat, ni l’aigu –, quand une demi-douzaine de nos jeunes barytons-basses auraient fait mieux ?

Savoureusement française de ton et de style, la troupe qui entoure ce quatuor nous en console – au centuple même, dès l’instant où l’oreille alléchée par tant d’opulence cuivrée distingue la Mercédès de Virginie Verrez.

À la tête de l’Orchestre de Paris, Pablo Heras-Casado dirige une partition intégrale, moins en quête de transparences, ou de folklore scintillant, que des racines, sombres et denses, d’une Espagne authentique, vivifiée par d’irrésistibles bouffées de lyrisme.

MEHDI MAHDAVI

On en parle
CD
Diana Damrau : Meyerbeer, Grand Opera

Le Prophète, Robert le Diable, Alimelek, L’Étoile du Nord, L’Africaine, Il crociato in Egitto, Le Pardon de Ploërmel, Ein Feldlager in Schlesien, Emma di Resburgo, Les Huguenots

Kate Aldrich (mezzo-soprano) – Charles Workman (ténor) – Laurent Naouri (baryton)

Orchestre et Chœur de l’Opéra de Lyon, dir. Emmanuel Villaume

1 CD Erato 0190295848996

Tandis que plusieurs de ses opéras reviennent en fanfare sur la scène des théâtres, ce beau récital, gravé en studio, en 2015, avec le concours du Palazzetto Bru Zane, apporte une pierre supplémentaire à la réhabilitation tant attendue de Meyerbeer.

Peu de compositeurs ont, comme lui, connu la gloire puis l’oubli, le haut du pavois puis la mise au placard. Longtemps, son nom a résumé tout ce que le grand art lyrique pouvait porter en lui de ronflant et de racoleur. Or, il suffit d’écouter sans a priori le choix d’airs proposé ici par Diana Damrau, pour mesurer la recherche constante d’innovation et d’efficacité dramatique qui a marqué la carrière du musicien.

Comme le souligne Alexandre Dratwicki, directeur scientifique du Palazzetto Bru Zane, dans son texte de présentation : « Quand d’autres artistes (et d’autres époques) aspirèrent à la fusion des styles, Meyerbeer – lui – revendiqua plutôt leur juxtaposition. » D’un pays à l’autre, mais également à l’intérieur d’un même ouvrage, les contrastes sont affirmés ; ils n’en forment pas moins un ensemble cohérent. Un certain esprit européen transparaît ainsi dans cette anthologie aux couleurs françaises, allemandes et italiennes.

À côté de pages assez bien connues, on a le plaisir de découvrir deux inédits au disque. L’air d’Irene, tiré d’Alimelek (Stuttgart, 1813), se ressent encore de l’influence de Weber, pour un « Singspiel » dont le sujet provient des Mille et Une Nuits. En revanche, Ein Feldlager in Schlesien (Berlin, 1844) est une œuvre de la pleine maturité, qui valut à Jenny Lind, son interprète principale, un immense succès.

Cet opéra à grand spectacle, bâti autour de la personnalité de Frédéric II, fut adapté par la suite sous le titre nouveau de Vielka (Vienne, 1847), avant de se transformer plus encore à Paris, en devenant L’Étoile du Nord (1854). Entre-temps, il y avait eu Robert le Diable (1831), Les Huguenots (1836) et Le Prophète (1849), dont des extraits essentiels se retrouvent dans ce disque.

À cela s’ajoutent, plus tardifs, la romance « Adieu, mon doux rivage » et l’arioso – souvent coupé – « Fleurs nouvelles, arbres nouveaux », tous deux destinés à Marie Battu, première Inès de L’Africaine (1865), ainsi que la célèbre valse « Ombre légère », venue du Pardon de Ploërmel (1859), qu’après Marie Cabel, les meilleures coloratures ont voulu mettre à leur répertoire. Dans ce cas encore, comme pour « Ô beau pays de la Touraine », extrait des Huguenots, le grand mérite de cet enregistrement est de replacer chacun de ces morceaux dans le cadre plus large d’une scène entière.

Enfin, un tel panorama n’aurait pas été complet sans deux témoignages majeurs de la période italienne de Meyerbeer : Emma di Resburgo (Venise, 1819) et Il crociato in Egitto (id., 1824).

Ce parcours de plus d’un demi-siècle, dans un monde de l’opéra en continuelle transformation, est passionnant. Au génie multiforme du compositeur répond celui de l’interprète qui, avec un sens musical infaillible et une faculté d’adaptation inouïe, sait retrouver, pour chacune de ces pages, sa configuration la plus juste. Toujours souveraine, quel que soit le domaine qu’elle aborde, tout à la fois brillante et émouvante, Diana Damrau apporte un naturel et ce qu’il faut de sophistication pour que l’auditeur reste constamment sous son charme.

Ce disque doit aussi beaucoup à la direction musicale exemplaire d’Emmanuel Villaume, à la tête des forces de l’Opéra de Lyon. Preuve supplémentaire, s’il en fallait, de l’attention amoureuse portée à sa réalisation, le moindre petit rôle de comparse est tenu par un artiste de grand talent.

Qui, après de tels enchantements, n’aurait pas envie d’aller plus loin encore dans la (re)connaissance de Meyerbeer ?

PIERRE CADARS

On en parle
DVD
L’Orfeo de Rossi

Judith van Wanroij (Orfeo) – Francesca Aspromonte (Euridice) – Giuseppina Bridelli (Aristeo) – Ray Chenez (Nutrice, Amore) – Giulia Semenzato (Venere, Proserpina) – Luigi De Donato (Augure, Plutone) – Renato Dolcini (Satiro) – Dominique Visse (Vecchia) – Victor Torres (Endimione, Caronte) – Marc Mauillon (Momo) – David Tricou (Apollo)

Pygmalion, dir. Raphaël Pichon. Mise en scène : Jetske Mijnssen. Réalisation : Stéphane Vérité (16:9 ; stéréo : PCM 2.0 ; DTS 5.1)

1 DVD + 1 Blu-ray Harmonia Mundi HMD 9859058.59

Rendant compte du spectacle lors de sa création à l’Opéra National de Lorraine, en février 2016 (voir O. M. n° 115 p. 60 de mars), j’appelais de tous mes vœux un enregistrement audio – ou, mieux encore, vidéo. Ce DVD vient combler l’attente, et le plaisir est d’autant plus complet que le travail du réalisateur Stéphane Vérité sert au mieux les intentions de Jetske Mijnssen et apporte à sa mise en scène un surcroît d’évidence.

Si, des décors minimalistes de Ben Baur, on ne retient que la couleur funèbre, si les costumes de Gideon Davey n’ont rien perdu de leur exubérance, ils soulignent parfaitement un drame poignant, dont la douleur d’Orfeo et la jalousie d’Aristeo sont les éléments moteurs, et qui est ici exposé dans toute sa nudité. Une fois encore, les puristes déploreront le passage à la trappe d’un Prologue que seule justifiait sa portée politique ; mais le choix de Jetske Mijnssen est clair : priorité aux sentiments qui animent des personnages descendus du piédestal mythique sur lequel ils sont statufiés et qui souffrent comme de simples mortels. Dans sa nudité et sa désolation, le dernier acte prend le spectateur à la gorge, perdu dans un monde onirique d’une austère beauté.

Autre qualité du film de Stéphane Vérité : il met en valeur le travail approfondi des acteurs, saisissant le moindre regard, le moindre geste dans leur authenticité. La verve des « comiques » travestis (Ray Chenez, Dominique Visse) ou non (Marc Mauillon) est irrésistible, autant qu’est palpable l’intensité émotionnelle du trio Orfeo/ Euridice/Aristeo. Les voix sont à la hauteur des performances scéniques, franches, généreuses ; le style est irréprochable, l’expression juste et sans apprêt.

Francesca Aspromonte, timbre d’eau claire et phrasés enchanteurs, est la plus séduisante des Euridice, Giuseppina Bridelli fait siens les tourments d’Aristeo et la toujours excellente Judith van Wanroij campe un Orfeo d’une héroïque fragilité, à la voix un rien trop féminine, sans doute, mais dont le chant raffiné et éloquent trouve, dans sa scène finale, des accents bouleversants.

On mesure aussi tout ce que cette soirée doit à Raphaël Pichon, auteur avec Miguel Henry de la reconstitution musicale, effectuée à partir d’une basse continue. Variant climats et couleurs, le chef et fondateur de l’ensemble Pygmalion, sans jamais laisser de côté la dramaturgie, obtient de ses musiciens et complices une fête sonore, dont la luxuriance peut faire place à un strict dépouillement. Merci à lui et à l’équipe. Merci tardif, aussi, au cardinal Mazarin, auquel on doit ce premier opéra créé à la cour de France.

MICHEL PAROUTY