Événement

La Nonne sanglante à l'Opéra-Comique

Le 2 juin, le rideau de la Salle Favart se lèvera sur l’un des événements de l’année Gounod et, plus largement, de la fin de saison en Europe : la résurrection française de La Nonne sanglante, nouvelle coproduction entre l’Opéra-Comique, le Palazzetto Bru Zane et Insula Orchestra. Deuxième opus lyrique du compositeur, créé à Paris (Salle Le Peletier), le 18 octobre 1854, cet opéra en cinq actes, avec ballet et grands finales spectaculaires, ne remporta pas le triomphe espéré et disparut rapidement des affiches. Après son retour à Osnabrück, en 2008, suivi d’un disque, on attendait avec impatience qu’un théâtre de l’Hexagone ose se lancer à son tour dans l’aventure. Pour l’occasion, l’Opéra-Comique a réuni une distribution extrêmement prometteuse : Michael Spyres, Vannina Santoni, Marion Lebègue, André Heyboer, Jodie Devos, Jean Teitgen… Laurence Equilbey sera au pupitre, David Bobée à la mise en scène, tous deux cosignant en outre la dramaturgie. Largement de quoi satisfaire les amateurs de Gounod, mais également de la littérature gothique du tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, le livret s’inspirant d’un des monuments du genre : Le Moine de Matthew Gregory Lewis.

Comment le projet de ressusciter La Nonne sanglante est-il né ?

Laurence Equilbey. C’est un titre que j’avais évoqué avec Olivier Mantei, le directeur de l’Opéra-Comique, et j’avais envie de le diriger avec mes formations, Insula Orchestra et le chœur Accentus ; les choses se sont concrétisées assez rapidement, puis David Bobée nous a rejoints dans le projet, pour lequel un visuel très fort était indispensable.

David Bobée. Je n’avais jusque-là mis en scène qu’un seul opéra, The Rake’s Progress, aux Opéras de Caen et Rouen. Je savais qu’Olivier Mantei était intéressé par l’esthétique que je développe dans mes spectacles, sombre, riche, dotée d’une certaine puissance, et je connaissais Laurence en tant que cheffe. Mais j’avoue que le travail effectué en concertation avec elle a été exceptionnel, surtout pour quelqu’un n’ayant, comme moi, que peu d’expérience de l’art lyrique. Chacun proposait son regard et nous nous sommes idéalement complétés.

L. E. Quand on s’attaque à des œuvres aussi peu connues que La Nonne sanglante, pouvant présenter des failles dramaturgiques, le temps de concertation est essentiel pour obtenir un résultat théâtral à la hauteur.

Comment avez-vous appréhendé l’univers si particulier du fantastique gothique ?

D. B. Dès le départ, avec notre collaboratrice artistique, Corinne Meyniel, nous étions d’accord sur le fait qu’il ne fallait pas le prendre à contre-pied, mais le considérer exactement tel qu’il est, sans détourner le livret.

L. E. Nous le détournons un peu, quand même !

D. B. Très peu. Nous insistons simplement sur quelques points qui nous ont semblé particulièrement cruciaux.

L. E. Il est intrigant de constater à quel point ce courant romanesque et littéraire bat en brèche la philosophie des Lumières ; c’est la raison pour laquelle, dans une œuvre comme La Nonne sanglante, nous nous devons de chercher du sens et de la profondeur.

Avez-vous eu une approche psychanalytique du livret d’Eugène Scribe et de Germain Delavigne, situé en Bohême, au XIe siècle ?

L. E. Le roman gothique est un bon client pour la psychanalyse ! Dans nos travaux préliminaires, je dois souligner que la psychanalyste Anaëlle Lebovits-Quenehen, l’historienne de la littérature Martine Lavaud, et François Angelier, producteur de l’émission « Mauvais genres » sur France Culture, ont été d’une aide précieuse, à l’instar de Catherine Dewitt. Nous avons adopté une approche plutôt lacanienne de l’intrigue : le héros, Rodolphe, doit surmonter nombre d’épreuves, avant de pouvoir vivre comme il l’entend. Ce qui passe, entre autres, par l’affrontement avec son père et son frère.

D. B. Le propre du roman fantastique, c’est de très bien supporter une lecture psychanalytique. Les histoires ayant seulement pour but de faire peur ne vont pas bien loin. Les plus intéressantes sont celles qui éveillent quelque chose dans la société. Les monstres peuplant cet univers romanesque sont aussi symboliques que les grands mythes : ils dévoilent certains aspects du corps social et lui fournissent les moyens d’une catharsis.

L. E. L’univers dans lequel se déroule La Nonne -sanglante est un espace mental ; à l’exception de Rodolphe, tous les personnages ne sont que des figures d’instance.

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