Entretien

Barbara Hannigan

Ophelia dans Hamlet de Brett Dean, au Festival de Glyndebourne (2017). © RICHARD HUBERT SMITH

À peine sortie de La Voix humaine à l’Opéra National de Paris, la soprano canadienne se prépare à créer Lessons in Love and Violence de George Benjamin, le 10 mai, au Covent Garden de Londres, avec Stéphane Degout pour partenaire et Katie Mitchell à la mise en scène. Un nouvel opéra du compositeur britannique d’autant plus attendu que le précédent, Written on Skin, a remporté un extraordinaire succès planétaire. Puis commenceront les répétitions de Bérénice de Michael Jarrell, dont la première mondiale aura lieu au Palais Garnier, le 29 septembre. Un calendrier aussi chargé qu’excitant, auquel s’ajoutent les concerts que Barbara Hannigan dirigera dans son activité « parallèle » de cheffe d’orchestre.

Nous nous rencontrons au moment où vous assurez les représentations de La Voix humaine à l’Opéra National de Paris (Palais Garnier), et commencez, à Londres, les répétitions du nouvel opéra de George Benjamin que vous créez en mai, au Covent Garden…

… et en plein milieu des grèves des cheminots français, ce qui rend évidemment les choses très compliquées ! Je jongle avec les annulations de trains…

Comment retrouvez-vous ce rôle d’« Elle » que Poulenc a destiné à une voix très différente de la vôtre ?

Il pose les mêmes défis de tessiture que celui de Mélisande chez Debussy : à part quelques rares aigus, tout se passe dans le médium de la voix. Or, ce que j’ai chanté, notamment en matière de musique contemporaine, exploitait volontiers le haut de ma tessiture. J’ai commencé par « Elle », puis j’ai fait ma première Mélisande. Me voici à nouveau dans La Voix – toujours accompagnée par le metteur en scène -polonais Krzysztof Warlikowski. Je crois que Mélisande m’a aidée à m’y trouver plus à mon aise. Peut-être me sens-je mieux dans la nouvelle série de représentations de cette production, créée en novembre 2015, car j’y ai moins à prouver ? Est-ce l’âge ? Je ne sais pas. J’aime en tout cas le fascinant personnage imaginé par Jean Cocteau, et surtout le travail que nous avons fait avec Krzysztof.

Il ne fait pas tout à fait ce qu’on fait d’ordinaire dans La Voix humaine

En effet… Il y a un téléphone mais « Elle » n’y touche pas. Je ne veux pas en dire trop pour laisser la surprise à ceux qui ne connaîtraient pas cette production. Je peux cependant indiquer que pour construire ce personnage, Krzysztof m’a demandé de regarder une scène d’un film de Woody Allen qui nous a beaucoup inspirés pour le jeu de cette femme…

… Cate Blanchett, hagarde et blême, sur son banc, à la fin de Blue Jasmine (2013) ?

Exactement !

Vous conservez la scène du chien, souvent coupée…

Oui, pas de coupures. Il y a d’ailleurs un chien sur scène. Mais c’est une vraie diva. J’ai pensé que nous serions amis, mais il est très à part, très professionnel. Aucun contact : quel dommage, j’aurais tellement aimé l’inviter chez moi !

À Londres, comment l’apprentissage de Lessons in Love and Violence se passe-t-il ?

D’abord, j’ai le plaisir de retrouver Stéphane Degout, qui a vraiment la stature du rôle que lui a réservé George Benjamin dans ce nouvel opéra, dont les personnages principaux forment une sorte de ménage à trois. C’est un sentiment étrange et familier que d’être à nouveau dans ses bras, comme je l’étais dans la dernière scène en duo du Pelléas et Mélisande que nous avons fait ensemble au Festival -d’Aix-en-Provence, en juillet 2016. C’était son dernier Pelléas, c’était ma première Mélisande : cela demeure l’un des meilleurs souvenirs de ma vie professionnelle. Sa voix est formidable, sans nasalité, avec des résonances très fortes qui font vibrer tout le corps et qui conviennent parfaitement à la langue anglaise qu’il prononce très bien !

George Benjamin vous a-t-il consultée au fur et à mesure qu’il écrivait son opéra ?

Assez rarement. Après quelques scènes séparées, j’ai reçu la partition complète à la fin de l’année 2017. Nous nous connaissons très bien, j’ai interprété sa pièce pour soprano et orchestre A Mind of Winter et, comme nous avons fait d’innombrables représentations de son précédent opéra, Written on Skin, qu’il dirigeait souvent, George connaît parfaitement mes possibilités et sait ce qui sonne bien ou moins bien dans ma voix. Cela dit, dans Lessons, il m’a étonnée par des passages écrits dans le médium et le grave qui me semblaient à première vue difficiles à rendre. Je lui ai demandé s’il était certain de vouloir cela et il a beaucoup insisté. Il savait pourquoi il m’imposait quelque chose d’inhabituel et voulait justement que ces notes sonnent comme confinées, comprimées. Le compositeur italien Salvatore Sciarrino a écrit aussi une très belle pièce pour moi, mais essentiellement dans le grave. Je crois qu’il a entendu quelque chose dans cette région de ma tessiture dont je ne suis pas consciente. Cela me rappelle que Schoenberg écrivait parfois des notes très graves pour les sopranos aigus, car il aimait la fragilité de leur voix dans ce registre…

Chantez-vous toujours des rôles et des partitions qui réclament ces sons stratosphériques pour lesquels vous êtes connue, comme ceux de Passion, de Pascal Dusapin ?

J’adore Passion ! Mais c’est en effet extrêmement exigeant du point de vue de la tessiture, même si Pascal a changé deux ou trois notes qui étaient vraiment trop aiguës et qui, surtout, finissaient, en raison de leur côté spectaculaire, par détourner l’auditeur du drame. Je pourrais chanter Passion à nouveau, mais sûrement pas si j’avais à travailler en même temps un rôle qui requiert beaucoup le médium. Pour cette raison, j’ai arrêté d’interpréter le Requiem de György Ligeti : non que je ne puisse plus tenir ces notes aiguës, mais cela me demande une préparation technique particulière qui exclut de chanter tout autre chose de dramatique avant ou après. Lulu, qui reste mon rôle fétiche, a une tessiture vertigineuse. Mais il ne reste pas dans l’aigu, il zigzague sur toute l’étendue du registre. Pour cette raison, je continue de l’incarner chaque saison. Le cycle avec orchestre du compositeur danois Hans Abrahamsen, Let Me Tell You, écrit pour moi et dont j’ai eu l’exclusivité pour cinq ans, sollicite aussi les aigus. C’est une musique merveilleuse que je ne compte pas abandonner. D’ailleurs, j’en donne la création française à la Philharmonie de Paris, la saison prochaine, avec Daniel Harding.

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