Entretien

Christa Ludwig

© SIEGFRIED LAUTERWASSER DG

Le 16 mars, la mezzo-soprano allemande, entrée dans la légende pour ses exceptionnelles qualités vocales et scéniques, son aisance à alterner les genres et les répertoires les plus différents, et sa monumentale discographie, soufflera ses 90 bougies. De quoi justifier un voyage à Vienne pour y rencontrer l’un des derniers monstres sacrés de l’après-guerre, qui n’a pas perdu le contact avec son public et continue à dispenser ses conseils aux jeunes chanteurs.

Quand vous avez cessé de chanter en public, en 1994, vous habitiez encore en France, à Mougins, avec votre deuxième mari, Paul-Émile Deiber, épousé après votre divorce avec Walter Berry. Puis vous avez décidé, quelque dix ans plus tard, de partir vous installer à Klosterneuburg, près de Vienne. Nous Français, nous sommes sentis abandonnés !

J’aime beaucoup la France, que Paul-Émile m’a fait découvrir, mais de nombreuses raisons militaient pour une installation près de Vienne, surtout à l’âge qui était le nôtre. D’abord, la proximité d’une grande ville où, comme disait Paul-Émile, je suis une « vache sacrée » : que je sorte au supermarché ou parte prendre l’avion, on m’aborde dans la rue ou à l’aéroport, c’est merveilleux ! Je crois que cela aurait été la même chose à New York, peut-être à Berlin, mais sans doute pas à Paris, et certainement pas à Mougins. Et puis, il y avait la proximité de la famille : mon fils (1) habite à 10 minutes d’ici. Du coup, depuis que Paul-Émile nous a quittés, le 14 décembre 2011, je ne parle pratiquement plus français, sauf pour des interviews… et si mal !

Mais non, votre français est toujours aussi délicieusement « personnel », comme disait votre mari justement. Je vais en profiter. Vous avez donc dit adieu à la scène : c’était au Staatsoper de Vienne, dans Elektra. Mais vous chantez encore pour vous…

Au contraire, je ne chante plus du tout, et je m’en fiche complètement ! Je vais encore à l’opéra, mais seulement quand ça m’intéresse. Et c’est très rare. Je ne peux vraiment plus écouter La traviata ou Lucia di Lammermoor

Mais vous irez écouter au Theater an der Wien, le 16 mars prochain, jour de votre anniversaire, Der Besuch der alten Dame de Gottfried von Einem, que vous avez créé au Staatsoper, en 1971…

Non, cet opéra ne m’intéresse plus du tout. Pour sortir, il faut que j’aie envie de revoir un ouvrage, Pelléas et Mélisande, par exemple, que j’adore. J’écoute très peu de musique, j’en ai eu assez dans ma vie. Depuis l’âge de 4 ans, avec des parents chanteurs d’opéra (2), cela a été musique, musique, musique, opéra, opéra, opéra… Je connaissais déjà le répertoire par cœur avant de l’étudier, et, en plus, j’avais la même voix que ma mère. Aujourd’hui, je choisis ce que je veux entendre. Début décembre, je suis allée voir Riccardo Muti et les Philharmoniker dans la Symphonie n° 9 de Bruckner, formidable. Et depuis Noël, j’ai assisté à un concert Haydn et Mozart, superbe, et c’est tout (3). Autrement, j’aime le silence. Ici, c’était le chien qui faisait du bruit, mais il est mort, lui aussi. Reste le chat.

Vous ne chantez même pas dans votre tête…

Non. Ou il faut un détail personnel, pour susciter l’envie. Voyez ce matin, alors que j’étais encore dans mon lit, j’ai pensé au Laudamus te de la Messe en ut mineur de Mozart. Parce que je l’avais interprété au concert d’inauguration du Grosses Festspielhaus de Salzbourg, le 26 juillet 1960 : la première voix à se faire entendre dans ce lieu ! Je suis aussitôt allée sur YouTube pour m’entendre dans ce morceau, et c’était très bien chanté, je trouve.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 137