Événement

Le Domino noir revit à Liège et à Paris

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Avec Fra Diavolo, son aîné de sept ans, Le Domino noir, créé à Paris, le 2 décembre 1837, est sans doute le titre le plus célèbre d’Auber dans le registre de l’« opéra-comique ». Ce véritable bijou revient à l’affiche en cette fin d’hiver, dans une coproduction entre l’Opéra Royal de Wallonie et l’Opéra-Comique, avec Patrick Davin à la baguette, Valérie Lesort et Christian Hecq à la mise en scène, Anne-Catherine Gillet et Cyrille Dubois en tête de distribution. Lever de rideau à Liège, le 23 février, avant la Salle Favart, à partir du 26 mars.

L’avantage, pour une station du réseau express régional d’Île-de-France (RER), située en plein cœur de Paris, de porter un nom facile à retenir et à prononcer dans toutes les langues européennes, a sans doute autant pesé dans le choix d’Auber que son emplacement sous la rue éponyme, et plus encore que le souci d’honorer un compositeur aussi généralement ignoré désormais qu’il fut populaire pendant un siècle.

Oublié, certes, Daniel-François-Esprit Auber (1782-1871) mais est-il sûr que sa musique, dans ce qu’elle offrait de plus personnel, soit lettre morte pour les mélomanes aujourd’hui ? Moins qu’on ne pourrait croire, car l’écho en résonne encore à travers maints ouvrages du répertoire. Les couplets du champagne de Die Fledermaus, les pages piquantes de Carmen ou entraînantes de Rienzi, la plupart des refrains bien enlevés d’Offenbach, les emprunts de Verdi au style français – la liste n’est pas limitative, au moins jusqu’à Poulenc – suffiraient à prouver que le style caractéristique qui a fait le succès d’Auber est encore apprécié, applaudi, et appartient, finalement, à la culture vivante.

Mais l’œuvre s’est effacée, comme l’homme, qui se plaisait à se retrancher derrière son goût des chevaux et des femmes pour éviter de parler de sa musique. Il l’avait aimée passionnément, disait-il, tant qu’elle avait été sa maîtresse, mais elle l’ennuyait depuis qu’il s’était marié avec elle. Enfin, il fuyait les représentations de ses opéras, jurant que si ce malheur lui arrivait, il ne pourrait plus en composer d’autres… Excès de langage, sans doute, car, en ayant achevé une cinquantaine, de Julie, donnée Salle Doyen, en 1805, à Rêve d’amour, créé à l’Opéra-Comique, en 1869, il n’a pu se dérober toujours. Auber, il est vrai, était célèbre aussi pour ses traits d’esprit, qui faisaient le tour de Paris et qu’on imagine lancés avec un sérieux très britannique. L’autodérision y avait sa part.

Avec plus de 1 200 représentations à Paris jusqu’en 1909, Le Domino noir, qui fut avec Fra Diavolo le plus durable succès d’Auber, semble avoir été le premier « opéra-comique » français de valeur à posséder une couleur espagnole aussi marquée. Cet aspect est d’ailleurs peut-être plus frappant pour nous, qui pouvons y pressentir Carmen – et tant d’autres partitions hispanisantes – que pour les premiers auditeurs. Si Berlioz (dans ses comptes rendus parus, le 10 décembre 1837, dans la Revue et Gazette musicale et le Journal des Débats) mentionne le caractère « tout à fait espagnol » du « Jaleo » (« Flamme vengeresse »), c’est après avoir souligné que le style d’Auber « léger, brillant, gai, souvent plein de saillies piquantes et de coquettes intentions (…) n’a subi dans cet ouvrage aucune transformation ».

Peut-être Berlioz a-t-il mis distraitement sur le compte de l’invention personnelle d’Auber ses emprunts à des sources espagnoles populaires, ce qui laisserait penser que la couleur locale musicale n’intéressait pas le public outre mesure. C’était tout au plus un accessoire, mais nullement un gage d’authenticité. On en attendait moins de dépaysement que d’une toile peinte. Certes, la musique espagnole était à la mode dans ces années-là, mais on ne la connaissait guère.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 136