Rencontres

John Nelson

Avec Joyce DiDonato. © GRÉGORY MASSAT

Après 45 années de compagnonnage avec Les Troyens de Berlioz, le chef américain a enfin eu la possibilité de l’enregistrer de manière officielle, pour Erato, à l’occasion de deux concerts donnés à Strasbourg, en avril 2017. Un événement !

Avez-vous éprouvé un coup de foudre en dirigeant Les Troyens pour la première fois ?

J’ai dirigé mes premiers Troyens au Carnegie Hall, en 1972, en version de concert. Oui, cela a été un coup de foudre ! Je n’avais jamais dirigé aucune partition de Berlioz auparavant et j’ai été immédiatement séduit par cet ouvrage, qui est devenu un jalon essentiel dans ma carrière. La seconde fois, c’était pendant la saison 1973-1974 du Metropolitan Opera, toujours à New York. J’étais l’assistant de Rafael Kubelik, qui est tombé malade après la deuxième représentation et m’a permis de faire mes débuts dans ce théâtre. La distribution était incroyable : Shirley Verrett chantait Cassandre, Christa Ludwig était Didon, et nous avions Jon Vickers en Énée. Tout à coup, je me suis retrouvé dans tous les journaux ! Puis, en septembre 1974, j’ai été invité à faire mes débuts européens au Grand Théâtre de Genève, dans le même ouvrage, avec Evelyn Lear en Didon et Guy Chauvet en Énée. Ensuite, il y a eu d’autres productions… La pire, et de loin, a été celle de Stuttgart, avec une Didon représentée sous les traits d’Angela Merkel !

À Francfort, en février 2017, la dichotomie Troie-Carthage a été remplacée par une autre dichotomie : intérieur-extérieur. N’était-ce pas une bonne idée ?

Non, je ne crois pas. Eva-Maria Höckmayr a pris de grandes libertés avec le livret. Souvent, je ne pouvais pas regarder la scène, parce que le spectacle différait radicalement de la musique ! J’ai accepté de diriger ces Troyens, car Bertrand de Billy avait annulé. Je n’ai pas pu avoir la moindre influence sur la production. Si j’avais été informé, je n’aurais pas accepté.

Avez-vous entendu l’ouvrage dirigé par d’autres chefs ?

Oui, à trois reprises. D’abord au Met, par James Levine, puis au Châtelet, par John Eliot Gardiner, enfin à San Francisco, par Donald Runnicles. À Paris, l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique exaltait les couleurs remarquables des instruments originaux, tels que les saxhorns. J’écoute aussi un grand nombre d’enregistrements. Il y a beaucoup à apprendre des autres, même si, à la fin, il ne reste que Berlioz et moi ! J’essaye d’abord de suivre scrupuleusement les indications de la partition et d’être ensuite un interprète passionné. Presque tous les compositeurs avec lesquels j’ai travaillé ont manifesté le désir que je mette ma personnalité dans la musique. Si Berlioz était vivant, je suis persuadé qu’il m’encouragerait à faire de même.

Est-ce que le regard des chefs d’orchestre sur Berlioz a changé depuis vingt ou trente ans ?

Bien sûr. Chaque époque est caractérisée par son histoire, sa culture et sa géographie. Tous les chefs ont grandi dans leurs époques et leurs lieux respectifs. Le Berlioz de Colin Davis sonne britannique, celui de Georges Prêtre français, celui de Valery Gergiev russe, et c’est non seulement naturel, mais réellement souhaitable. Quel ennui s’ils sonnaient tous de la même façon !

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 134