Entretien

Gaëlle Arquez

La Belle Hélène au Théâtre du Châtelet (2015). © THÉÂTRE DU CHÂTELET/MARIE-NOËLLE ROBERT

Diamant d’Opéra Magazine pour son premier récital discographique chez Deutsche Grammophon, Grand prix « Soliste lyrique » de l’Académie Charles Cros pour l’année 2017, la mezzo française incarnera Isolier dans la nouvelle production du Comte Ory à l’Opéra-Comique, à partir du 19 décembre. Une ascension parfaitement maîtrisée, dont les prochaines grandes étapes internationales seront la conquête du Covent Garden de Londres, en 2018, puis du Metropolitan Opera de New York, en 2019.

Votre premier récital discographique, Ardente Flamme, vient de paraître (1). Comment son programme a-t-il été composé ?

Lorsque Deutsche Grammophon m’a approchée, ses responsables m’ont laissé carte blanche par rapport à mes envies. Il était clair, pour moi, que j’allais m’orienter vers le répertoire français ; j’avais envie de le défendre et de le faire mieux connaître. J’ai eu la chance de bénéficier des conseils et de la générosité d’André Tubeuf ; grâce à lui, j’ai découvert un nombre incroyable d’airs magnifiques, et j’ai écouté beaucoup d’enregistrements de cantatrices des années 1940 à 1960.

Quelles ont été vos premières réactions à ces écoutes ?

J’avoue qu’au début, j’étais un peu sur la réserve ; cette façon de chanter me paraissait dater d’une autre époque, et il m’a fallu des heures et des jours pour parvenir à entrer dans cet univers, pour comprendre ce placement de voix si particulier, cette façon de transmettre le texte, et pour voir quel enseignement je pouvais en tirer, moi qui ai été formée avec d‘autres codes vocaux. Le chant français est une chose très particulière : au CNSMD de Paris, j’ai eu plusieurs professeurs américains ou franco-américains, qui avaient une approche différente de celle que j’entendais au travers de ces enregistrements. La leçon de ces interprètes du passé était donc importante si je voulais, à mon tour, effectuer un travail de transmission.

N’avez-vous pas craint que ce choix soit mal perçu ?

Absolument pas. Il est hors de question que je cède à un nationalisme quelconque, mais qu’on le veuille ou non, il existe une identité vocale française ! C’est une évidence. Je voulais me pencher sur elle pour mon premier disque, sinon comment me présenter aux mélomanes ? Avec de la musique baroque ou du Mozart, que j’ai beaucoup chantés ? Cela ne me paraissait pas aussi limpide et les choix auraient été difficiles.

À côté d’œuvres connues, Carmen, La Damnation de Faust, Werther, on trouve des raretés comme Cléopâtre de Massenet ou Clytemnestre, cette cantate avec laquelle André Wormser a remporté le prix de Rome, en 1875…

Ce mélange s’est vite imposé. J’ai écouté, et écouté, pendant des heures ; j’ai découvert des musiques dont je n’avais même pas entendu parler ! Je vous assure, je n’ai pas envie de crier cocorico, mais le chant français n’est pas assez défendu et soutenu. Des pans entiers de notre répertoire commencent juste à émerger, et certains collègues de ma génération ont du mal à trouver des engagements, alors qu’ils sont extrêmement talentueux. Les injustices sont nombreuses. Et pourquoi ? Si un étranger est distribué dans un rôle, et s’il parle parfaitement notre langue, il a tout à fait sa place parmi nous, mais pas s’il s’exprime dans un charabia incompréhensible, ce qui peut arriver.

Avez-vous recherché aussi une continuité musicale ?

Pas forcément. Il me semblait important de commencer par Gluck. La filiation Gluck, Cherubini, Berlioz va de soi. Avec Gounod, Bizet, Massenet, une rupture se produit, on entre dans un autre univers.

Indéniablement, vous avez eu un coup de cœur pour ces personnages…

Ces femmes m’intéressent, parce qu’elles sont victimes d’une passion dévorante qui les mène très loin, jusqu’au bord de la folie, parfois même à la mort. Dans cette succession de portraits, la figure de Mignon constitue une sorte de respiration. C’est un ouvrage que j’aimerais interpréter au théâtre et qui mérite d’être réévalué aujourd’hui.

Interpréter Gluck n’est pas évident ; il faut éviter de tomber dans le rococo d’un côté, dans l’excès de romantisme de l’autre. Comment y parvenir ?

La difficulté est de trouver un juste milieu entre ces deux tendances. J’ai commencé par lire Armide à la table, sans le moindre effectif instrumental ; vous imaginez ma surprise lorsque j’ai entendu cet orchestre, d’une densité incroyable. Oui, on y perçoit déjà du romantisme. Cette rencontre a été un véritable déclic, et m’a donné une envie folle d’approfondir ce répertoire. Le but, pour moi, c’est non seulement de trouver une vocalité dans laquelle je me sente bien, mais aussi un livret qui me captive. Prenez les opéras de Rameau, que j’adore : leurs textes sont si beaux ! L’instrument reste le même, mais il est mis en valeur.

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