Rencontres

Markus Hinterhäuser

© JULIA STIX

De La clemenza di Tito à Lear, en passant par Lady Macbeth de Mtsensk, Aida, Wozzeck et Ariodante, le pianiste autrichien, nouvel intendant du festival de Salzbourg, longtemps en charge des concerts, balaie un large éventail de titres pour sa première programmation lyrique.

Cette édition 2017 est-elle à 100 % vôtre, ou avez-vous dû composer avec des projets de vos prédécesseurs ?

J’assume le programme à 100 %. Il n’y a pas de reprises, juste des nouvelles productions. Je ne suis pas du tout opposé aux reprises, et il y en aura à l’avenir car, souvent, une reprise permet d’améliorer un spectacle. Mais pour ma première année de mandat comme directeur artistique (« Intendant », dit-on chez nous), je voulais marquer une sorte de commencement, en faisant table rase de tout ce qu’il y avait eu avant. Nous aurons donc cinq nouvelles productions : La clemenza di Tito, Lady Macbeth de Mtsensk, Aida, Wozzeck et Lear – auxquelles s’ajoutera l’Ariodante du dernier Festival de Pentecôte, qui est aussi une nouveauté de cette année !

Selon quels axes avez-vous construit ce programme, et ceux qui suivront ?

Quand on vous propose de prendre la tête du Festival de Salzbourg – et on ne vous le propose qu’une fois ! –, vous réfléchissez à ce que représente une telle manifestation : pourquoi se réunit-on chaque été, pendant cinq à six semaines, pour faire de la musique, du théâtre ou du théâtre musical ? Ce sont des questions essentielles. Bien sûr, il y a aussi des aspects plus « profanes », des contraintes, des règles légales avec lesquelles il faut composer, mais cela n’empêche pas une réelle liberté. Cette liberté doit toutefois être encadrée : je ne peux pas résoudre la question du « comment » sans réfléchir d’abord au « pourquoi ». Si je me penche sur les motifs pour lesquels je relève ce défi, je trouverai peut-être les moyens d’y arriver. Nous donnons ici, Festivals d’été et de Pentecôte réunis, six productions lyriques, quatre-vingt-cinq concerts, cinq nouvelles productions théâtrales : tout cela doit s’inscrire dans une forme artistique. Je suis à 200 % convaincu que le Festival de Salzbourg nous impose de réfléchir : que pouvons-nous lire dans les grandes œuvres du répertoire, quelle en est l’essence, que peuvent-elles nous dire sur nos modestes vies ici-bas ? J’assume parfaitement le fait que la part essentielle de ce que nous offrons, ici, est de la musique du passé : nous ne sommes pas un festival de musique contemporaine. Mais nous devons choisir, dans une littérature énorme allant de Monteverdi aux œuvres les plus actuelles, et ce choix ne peut être fait au hasard.

Vous commencez avec Mozart et La clemenza di Tito

C’était pour moi une évidence ! Parce que l’œuvre offre une réflexion profonde sur les stratégies du pouvoir. Que signifie le fait d’intégrer un ennemi dans le processus de décision politique ? Est-ce un signe de force ou de faiblesse ? De la pure stratégie ? Et le pardon, quel est son sens ? Les réponses à ces questions peuvent nous être très précieuses face aux enjeux d’aujourd’hui. Je ne parle pas d’actualisation, je parle juste de qualité artistique, réflexive et intellectuelle : le résultat est imprévisible, mais, à tout le moins, il faut essayer ! À l’autre extrémité du Festival, j’ai voulu terminer avec Lear d’Aribert Reimann. C’est aussi une œuvre sur le pouvoir : la perte du pouvoir, la folie du pouvoir, la solitude du pouvoir, la cruauté du pouvoir ! Une œuvre très forte, d’ailleurs. Et l’on s’aperçoit que ces mécanismes du pouvoir sont identiques, que ce soit dans la Rome antique, au temps de Shakespeare ou à notre époque. La perspective peut changer, pas la substance.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 130