Entretien

Pretty Yende

Juliette à New York (2017). © METROPOLITAN OPERA/KEN HOWARD

Très exactement un an après Elza van den Heever, Opéra Magazine a choisi de mettre en couverture une autre soprano sud-africaine, pour rendre hommage à une école de chant dont la percée sur le circuit international se confirme chaque jour. Après avoir fait sensation dans Lucia di Lammermoor, à l’Opéra Bastille, à l’automne dernier, Pretty Yende revient à Paris pour y donner son premier récital avec orchestre, le 28 juin, au Théâtre des Champs-Élysées, dans la série « Les Grandes Voix ».

En février 2016, vous avez fait vos débuts à l’Opéra National de Paris dans Il barbiere di Siviglia ; Rossini semble tenir une place importante dans votre vie artistique…

Il a toujours été l’un de mes compositeurs favoris, et ma dette envers lui est immense ! Les règles du bel canto, l’usage des coloratures, les variations et ornementations, toutes ces choses qui ne vont pas de soi, je les ai apprises grâce à lui. Il m’a aussi fait comprendre ce qu’était le théâtre, car on ne chante pas un ouvrage comme son Barbiere sans jouer. J’ai abordé le rôle de Rosina, il y a trois ans, à Oslo, et je l’aime énormément.

Certains pensent pourtant que le personnage est limité et n’évolue pas beaucoup…

Rosina vaut mieux que cela ! C’est une jeune fille qui a besoin de s’exprimer, d’avoir sa liberté. Elle est drôle et déterminée, elle est habile et, en même temps, elle est amoureuse ; Lindoro est son premier amour, et elle vit cet amour pleinement. Mon incarnation varie selon les productions – celle de Paris était plus physique que d’autres –, mais, chaque fois, c’est un nouveau défi qui me passionne.

En octobre-novembre dernier, à l’Opéra Bastille, vous chantiez le rôle-titre de Lucia di Lammermoor… Une autre de vos héroïnes préférées ?

Absolument, et une autre qui vous conduit jusqu’aux limites extrêmes de la gamme des émotions, à travers des mélodies d’une incroyable beauté. En tant qu’actrice, j’ai été obligée de me demander ce qu’était réellement la folie ; celle dans laquelle s’enfonce à jamais Lucia est différente de l’égarement passager d’Elvira dans I puritani, par exemple. Lucia a perdu sa mère très tôt, elle n’a pas eu un père affectueux, elle doit subir le joug de son frère… Et elle ne choisit pas de se marier, on le lui impose. Le seul moyen pour elle d’échapper à la réalité est de se réfugier dans un monde spirituel ; même si elle va au plus profond de la douleur, elle est heureuse en esprit.

Pourquoi vous touche-t-elle si profondément ?

Parce que j’imagine que sa vie est l’exact opposé de la mienne ! J’ai grandi avec mes frères et sœurs au sein d’une famille aimante, dans un petit village d’Afrique du Sud, sans télévision, sans être exposée au monde extérieur, et, à l’école, on nous encourageait à suivre nos rêves. Lorsque nous avons déménagé dans une ville plus importante, où l’on côtoyait une population blanche, on m’a enseigné la compassion et l’amour. Nous sommes tous les mêmes, des êtres humains, tout simplement.

Cette reprise parisienne de Lucia di Lammermoor, dans la mise en scène d’Andrei Serban, avait fait scandale lors de sa création, en 1995 ; comment l’avez-vous perçue ?

Comme une mise en scène difficile, et elle l’est ! Au début, lorsque j’ai vu toutes ces échelles et que j’ai compris qu’il me faudrait parfois évoluer à dix mètres du sol, je me suis demandé si tout cela était compatible avec la discipline vocale du bel canto… J’aime avoir les pieds sur terre, et ne pas pousser mon instrument au-delà de ses limites. Comme d’habitude, je me suis préparée au piano ; je me suis efforcée de faire mien le personnage, de devenir une partie du spectacle, mais compte tenu du contexte, j’ai presque eu l’impression d’aborder un nouveau rôle.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 129