Entretien

Philippe Jaroussky

© SIMON FOWLER/ERATO

À peine sorti de la tournée de lancement de son album dédié à Bach et Telemann, chez Erato, le contre-ténor français en commence une nouvelle, le 12 mars, à l’Opéra Royal de Versailles. Le programme est, une fois encore, centré sur celui d’un disque, à paraître le 3 mars, sous la même étiquette, et intitulé La storia di Orfeo. Suivront notamment Les Nuits d’été à l’Elbphilharmonie de Hambourg, en mai, puis, en janvier 2018, la première française de Only the Sound Remains, l’opéra expressément écrit par Kaija Saariaho à l’intention de Philippe Jaroussky, qui marquera les débuts de ce dernier à l’Opéra National de Paris. Une actualité très riche et très diversifiée, en écho à la carrière d’un artiste plus que jamais décidé à ne s’interdire aucune escapade, en termes de répertoire.

En des temps troublés comme ceux que nous traversons actuellement, où nos valeurs, notre culture, notre liberté même semblent menacées, quel peut –  et doit – être le rôle de la musique ?

Le but de mon programme Bach/Telemann, sorti en CD chez Erato et dont la tournée vient de s’achever (1), était de proposer un format de récital à même d’apporter une réflexion, une spiritualité et une sérénité étrangères aux concerts de grands airs pyrotechniques, où les sentiments sont, généralement, d’une extrême brutalité. J’avais déjà amorcé cette idée avec les mélodies françaises. Mais ma démarche n’est pas une réponse à l’air du temps. Elle est guidée par mes envies, et ce que je ressens profondément. Car il arrive que l’on passe à côté de la puissance de certaines musiques pour en privilégier d’autres, pourtant moins riches et plus mécaniques – l’engouement pour l’opéra baroque napolitain ne va-t-il pas finir par s’épuiser ? Avec le Freiburger Barockorchester, nous avons joué ces Cantates sacrées de Bach et Telemann dans de très grandes salles, où une partie du public venait m’écouter avec, dans la tête, mes disques Vivaldi ou Porpora. Je sentais, du moins au début, un certain étonnement face à la sobriété du propos – jusqu’à ce que, la plupart du temps, se produise un déclic. En entendant « Schlummert ein » dans Ich habe genug, les auditeurs sont invités à entrer dans un autre temps, où l’on n’applaudit pas à tout-va toutes les cinq minutes, un temps métaphysique, proche de celui de l’Adagio du Quintette à cordes de Schubert. À une époque où d’aucuns sombrent dans l’hystérie, veulent fermer les frontières et construire des murs, les gens ont besoin de beauté. Certains voient dans la musique classique un réconfort, une valeur refuge, quand d’autres peuvent y venir en réaction à toutes ces formes d’intolérance. Car des œuvres de génie, comme les Cantates de Bach, donnent foi en l’humanité.

N’est-il pas difficile, sinon frustrant, de devoir quitter un univers comme celui-ci, pour vous plonger dans un autre, parfois aux antipodes en termes de style ou de vocalité ?

À chaque fois que je redonne un programme, je le polis. C’est pourquoi je tiens toujours à faire un ou deux, voire trois concerts, avant d’entrer en studio. Comment un orchestre pourrait-il enregistrer un air sans en avoir jamais entendu le da capo ? La presse est très critique à l’égard de ce système, qui impose aux concerts d’être le reflet d’un enregistrement, mais il nous permet de rester fixés sur un programme pendant deux mois. D’ailleurs, si les tournées ont longtemps aidé à vendre des disques, on assiste, assez paradoxalement, à un renversement de la situation. Un artiste se doit également, y compris dans un répertoire comme le mien, par nature plus étroit que celui d’une contralto, d’une mezzo ou d’une soprano, d’essayer de nouvelles voies, pour amener son public ailleurs.

Sur les traces d’Orphée et Eurydice, par exemple, à travers les versions de Claudio Monteverdi (Mantoue, 1607), Luigi Rossi (Paris, 1647) et Antonio Sartorio (Venise, 1672), par exemple…

Avec ce projet, j’ai souhaité, non pas simplement enchaîner des extraits d’opéras, mais bâtir une vraie cohérence dramatique, pour raconter le mythe d’Orphée et Eurydice sous la forme d’une cantate à deux voix et chœur. Peut-on être touché par une déploration d’Orphée sur la mort d’Eurydice, sans avoir entendu le couple exprimer son bonheur ? Il s’agit de provoquer une émotion par l’histoire même, et pas seulement par la beauté de la musique. C’est pourquoi le choix de Diego Fasolis, chef fondateur de l’ensemble I Barocchisti, s’est imposé : il a cette capacité à restituer les œuvres dans toute leur puissance et leur théâtralité. Les concerts reprendront, en première partie, le programme du disque qui sort bientôt chez Erato, avant l’intégralité de la scène entre Orphée et Eurydice dans la version de Gluck. Il est assez rare de confronter Seicento et Settecento au cours de la même soirée, mais cela permet de montrer que ce mythe, qui fut à l’origine de deux révolutions musicales, a toujours constitué une source d’inspiration essentielle pour les compositeurs.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 126