Entretien

Matthias Goerne

Matthias Goerne Photo: Marco Borggreve
© MARCO BORGGREVE

Grosse actualité de rentrée pour le magnifique baryton allemand. D’abord, la sortie, chez Harmonia Mundi, d’un nouvel album de lieder, cette fois consacré à Mahler, et d’un coffret regroupant ses enregistrements schubertiens pour la firme, le 9 septembre. Ensuite, une prise de rôle, et non des moindres : Jochanaan dans Salome, au Staatsoper de Vienne, le 21 septembre. En attendant son retour à Paris, les 21 et 22 décembre, pour Das Paradies und die Peri de Schumann, à la Philharmonie.

Vous avez suivi l’enseignement de deux des plus grands chanteurs allemands du siècle dernier, Dietrich Fischer-Dieskau et Elisabeth Schwarzkopf. Qu’avez-vous appris d’eux ? Et n’était-ce pas paralysant de devoir vous produire devant ces légendes vivantes ?

Quand j’ai été leur élève, je n’étais plus un débutant, ce qui m’a permis d’être, sinon à l’aise face à eux – comment ne pas être impressionné ? –, du moins à même de profiter de leur enseignement. Maintenant que je donne moi-même des cours, je suis souvent sidéré de ce que certains candidats osent m’envoyer comme enregistrement d’eux-mêmes pour postuler à une master class , avec une totale inconscience de leur niveau technique et musical… Est-ce dû à l’influence de la télé-réalité qui veut nous faire croire que tout le monde est intéressant ? À mon époque, c’était impensable : celui qui osait se présenter devant Fischer-Dieskau ou Schwarzkopf possédait forcément déjà un certain bagage ! Pour Fischer-Dieskau, sans doute avais-je trop attendu de cette rencontre qui allait être, j’en étais sûr, une révélation. Mais la révélation n’a jamais eu lieu, au point qu’au bout de quelque temps, à raison d’un aller-retour vers Berlin par mois, j’ai failli tout arrêter, en me disant que cela ne m’apportait rien. Mais, finalement, j’ai continué, et c’est quand j’ai cessé d’en attendre trop que j’ai fini par apprendre quelque chose ! En particulier, Fischer-Dieskau m’a enseigné comment lire vraiment – et pas simplement déchiffrer – une partition pour pouvoir respecter ce qui est écrit dans les notes. Une fois qu’on a compris ça, je dirais que 95 % du travail est fait ! Avec Schwarzkopf, c’était très différent. Elle portait une attention minutieuse, maniaque même, à la technique ; elle ne nous lâchait pas, tant qu’elle n’obtenait pas de nous la place vocale requise, la couleur de la voyelle ou la nuance dynamique qu’elle attendait. La pertinence de la construction d’ensemble ne se révélait qu’à ce prix-là : si on faisait comme elle voulait, tout finissait par prendre son sens. Au demeurant, elle avait raison : comment parler d’interprétation, si l’on ne maîtrise pas parfaitement son instrument ? Ces années d’apprentissage ont été difficiles mais fructueuses, me permettant de me forger peu à peu ma propre personnalité d’artiste.

Être passé entre leurs mains a-t-il modifié votre regard sur leur art ? Y a-t-il des enregistrements d’eux que vous aimez particulièrement ?

Leur apport à l’histoire du disque est indéniable, même si je ne pense pas qu’on puisse aujourd’hui chanter le lied comme ils l’ont fait : en 2016, on demande une approche plus directe, moins distanciée. Mais leurs discographies sont de véritables monuments – en particulier pour Fischer-Dieskau… Je suis encore très loin d’avoir écouté tous ses enregistrements ! J’ai récemment découvert son admirable Telramund, dans l’intégrale de Lohengrin dirigée par Rudolf Kempe, chez EMI, aux côtés de la formidable Ortrud de Christa Ludwig. Et parmi ses très nombreux Winterreise, je chéris particulièrement celui gravé avec Jörg Demus au piano, pour Deutsche Grammophon : une merveille de naturel et de jeunesse, avec une beauté de timbre, une souveraineté dans la technique et une élasticité dans le phrasé phénoménales ! Quant à Schwarzkopf, elle a marqué à jamais certains lieder, notamment de Schubert et de Wolf, et je trouve ses incarnations mozartiennes d’un raffinement difficilement surpassable.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 120