Reportage

Un nouveau Mitridate à Bruxelles

Du 5 au 19 mai, la Monnaie propose une nouvelle production du premier chef-d’œuvre serio de Mozart, dans le théâtre éphémère flambant neuf érigé sur le site de Tour & Taxis, qui accueillera ses spectacles jusqu’à la fin des travaux de rénovation du bâtiment historique. Opéra Magazine a suivi les premières répétitions, conduites par le duo de metteurs en scène Jean-Philippe Clarac/Olivier Deloeuil, choisi à l’issue d’un concours où s’étaient présentés quelque 110 candidats.

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© HOFMANN/LA MONNAIE

Entre la réouverture attendue, après dix mois de rénovation intensive, du Théâtre Royal de la Monnaie avec Béatrice et Bénédict (voir nos pages « Comptes rendus » dans ce numéro), et la création mondiale de Frankenstein de Mark Grey en juin, finalement reportée et remplacée par Sweeney Todd, ce ne devait être qu’une reprise luxueusement distribuée du Mitridate monté par Robert Carsen, en 2007. Mais une série de contretemps en a décidé autrement – au point de se demander si le sort n’a pas pris un malin plaisir à s’acharner sur cette saison 2015-2016, dont les ambitions avaient déjà été en partie sacrifiées sur l’autel de la rigueur budgétaire. Comme un défi lancé à la capacité d’adaptation, d’improvisation, et surtout d’innovation, d’une maison justement réputée à la pointe en la matière. Retour circonstancié sur la chronologie des faits avec le principal intéressé, Peter de Caluwe, qui nous a reçus le 10 février, lendemain de la première de L’opera seria de Gassmann, dans son bureau au deuxième étage d’un immeuble de la Banque Nationale de Belgique, refuge temporaire de la direction de la Monnaie.

« C’est en juin 2015, lors d’une réunion avec la Régie des Bâtiments, que nous avons appris que les travaux, qui devaient débuter fin mai, n’avaient pas encore commencé, raconte-t-il avec l’air résigné de l’homme d’expérience, que les aléas de la fonction ont rendu imperméable à la panique. Et, pire encore, que rien n’était organisé. Ils vous disent simplement : « Nous sommes en retard, nous n’avons pas d’argent, les documents nécessaires ne sont pas signés, l’entrepreneur et le sous-entrepreneur ne s’entendent pas. » Tout cela sans suggérer la moindre alternative. J’étais venu avec la proposition de louer le chapiteau utilisé par la Fenice de Venise, puis l’Opéra Royal de Wallonie, à Liège. Bien sûr, il a fallu modifier les projets qui devaient, à l’origine, être présentés dans le bâtiment historique. À commencer par la production de Béatrice et Bénédict, sur laquelle Richard Brunel et son équipe ont ensuite accompli un travail formidable pour l’adapter aux contraintes techniques de la tente. Face au problème posé par Mitridate, plusieurs options s’offraient à nous : annuler, trouver un autre titre, ou commander une nouvelle mise en scène. »

La Monnaie lance ainsi, dès le 27 juin, sur son site internet, un appel à projet relayé par les réseaux sociaux et Opera Europa, organisation professionnelle réunissant 160 maisons d’opéra et festivals à travers l’Europe. Les propositions affluent, et le jury, composé de Christophe Rousset, chef d’orchestre de Mitridate, Kirsten Dehlholm, metteuse en scène et directrice artistique de la compagnie Hotel Pro Forma, Peter de Caluwe et son directeur de la dramaturgie, Krystian Lada, se réunit les 27 et 28 septembre pour sélectionner trois équipes – parmi 110 ! –, avant de désigner le vainqueur à l’issue de séances de travail, organisées les 22 et 23 octobre. Alors que le ciel semble enfin s’éclaircir sur la saison « hors les murs », et plus précisément sur Tour & Taxis, le site où doit être érigé le théâtre éphémère, la nouvelle tombe comme un couperet : le chapiteau en provenance de Liège est inexploitable.

« Container après container, les problèmes s’accumulaient, poursuit le directeur général de la Monnaie. Le fer était rouillé, le bois pourri, quatre fauteuils sur cinq inutilisables, et la tension insuffisante : à la moindre bourrasque, la structure risquait de s’envoler ! Le 15 décembre, nous avons arrêté le montage. » Et dû prendre en urgence la décision de construire une nouvelle tente, d’une capacité identique, soit 1 100 spectateurs, et surtout aux caractéristiques techniques comparables. Impossible, en effet, de modifier une nouvelle fois, qui plus est dans un délai aussi bref, les projets en cours – ce qui n’a pas empêché les équipes artistiques d’avoir encore quelques sueurs froides… Cette course d’obstacles apparaît certes dérisoire à la suite des attentats meurtriers qui ont frappé Bruxelles, le 22 mars, mais, malgré le deuil et la terreur, tel un acte de résistance, le spectacle continue.

Béatrice et Bénédict a donc bel et bien essuyé les plâtres, le 24 mars, et les répétitions de Mitridate ont commencé à la Salle Malibran, au dernier étage des Ateliers de la Monnaie, situés derrière le théâtre. Sous les meilleurs auspices ? Mardi 29 mars, Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, le duo de metteurs en scène finalement choisi, se sont retrouvés face à deux chanteurs – sur les sept que compte la distribution – et à Christophe Rousset, présent une petite semaine, avant de s’envoler pour une tournée en Nouvelle-Zélande. Période mise à profit, peut-être, pour le convaincre de la pertinence d’une lecture de la pièce, qui ne l’avait pas séduit de prime abord.

« Je n’avais pas voté pour ce projet. Et ils le savent, confesse le chef avec sa revigorante franchise. Il est extrêmement édifiant de voir combien les goûts peuvent diverger en matière de mise en scène. À tel point que nous n’étions pratiquement jamais d’accord ! Je préfère toujours, si on ne va pas dans le sens historiciste de ce que les didascalies et le XVIIIe siècle peuvent nous raconter, des visions plus abstraites. Or, nous sommes ici dans un rhabillage délibérément contemporain. Pour autant, je ne vais pas m’opposer à ce que Jean-Philippe et Olivier proposent, mais au contraire, essayer d’épouser au mieux leur conception de l’œuvre. »

L’ensemble de la distribution y a, pour sa part, adhéré. « Pas au début, avoue la soprano néerlandaise Lenneke Ruiten, qui effectue une prise de rôle en Aspasia. Et puis, ils nous ont expliqué la situation. Après Lucio Silla à la Scala de Milan, mis en scène de façon très traditionnelle par Marshall Pynkoski, je me retrouve plongée dans un monde complètement différent. Et je suis curieuse de voir comment cela va finir. Leur concept est à la fois complexe et intelligent. J’espère seulement que nous arriverons à en faire un succès. Car face à une telle production, les réactions peuvent être, soit fantastiques, soit désastreuses ! » Et s’il est un aspect sur lequel les chanteurs s’accordent quasiment mot pour mot, c’est le haut niveau de préparation du tandem Clarac-Deloeuil. « Il m’est si souvent arrivé, dans les plus grandes maisons, d’avoir devant moi un metteur en scène qui n’avait pas la moindre idée de ce qu’il voulait faire, et me demandait d’improviser », regrette David Hansen, l’interprète de Farnace.

Les cofondateurs de la compagnie > le lab, implantée à Bordeaux alors qu’ils assuraient encore la direction artistique de l’Opéra Français de New York, mettent en effet un point d’honneur à ne pas tomber dans ce travers. Ne serait-ce que par pragmatisme. « Les conditions de création et de travail à l’opéra permettent de moins en moins de dire aux chanteurs : « Faites ci et ça, et on verra si on le garde ou pas », confirme Olivier Deloeuil. Et dans la mesure où nous avons décidé tardivement de faire ce métier, et n’avons pas été élevés au théâtre, nous n’aimons pas improviser sur le plateau. »

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