Entretien

Jonas Kaufmann

Contraint de renoncer, pour raisons de santé, à la nouvelle production de Manon Lescaut au Met, en février-mars dernier, le ténor allemand reprend progressivement le cours de ses activités. Parmi les temps forts des semaines à venir, Tosca à Vienne, Die Meistersinger von Nürnberg à Munich, et deux concerts à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées : les Wesendonck-Lieder, le 19 mai, et Das Lied von der Erde, le 23 juin. Également en ligne de mire, la sortie de trois nouveaux DVD chez Sony Classical, filmés en 2014 et 2015 : An Evening with Puccini, La forza del destino et Cavalleria rusticana/Pagliacci. S’agissant de la plus grande superstar actuelle dans l’univers de l’opéra, faut-il s’étonner d’une actualité aussi riche ? Jonas Kaufmann, dans tous les cas, entend bien ne pas devenir prisonnier du système et, comme il l’explique à Opéra Magazine, est décidé à espacer de plus en plus ses apparitions à la scène dans les prochaines années.

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Mario Cavaradossi à Munich (2010). © WILFRIED HÖSL
Vous incarnez Faust dans une nouvelle production de La Damnation de Faust, à l’Opéra National de Paris (1). Un personnage que vous aviez déjà chanté au Grand Théâtre de Génève, en 2003.

En effet, mais je l’avais d’abord interprété à Bruxelles, un an plus tôt, sous la baguette d’Antonio Pappano, avec Susan Graham et José van Dam. La production de Genève m’a laissé de bons souvenirs. J’aime bien Olivier Py, il est un peu fou mais il a toujours des idées ; la scène de la Crucifixion était étonnante, même si elle a suscité des réactions négatives de la part du public ! Travailler avec Olivier n’est pas forcément facile, mais c’est enrichissant, car il cherche sans cesse, il veut en permanence aller plus loin ; je préfère ça à quelqu’un qui reste sagement sur ses positions et ne fait rien. Cela dit, j’ai vécu des moments pénibles pendant ces représentations genevoises : je suis tombé malade, je souffrais de très violents et douloureux maux de gorge, et le médecin m’a interdit de chanter. J’ai été obligé d’annuler deux soirées et, compte tenu de la difficulté de la mise en scène, trouver rapidement un remplaçant n’a pas été évident pour la direction du Grand Théâtre.

La production parisienne a donné lieu, elle aussi, à des contestations et Alvis Hermanis, le metteur en scène, a été copieusement hué.

La Damnation de Faust est un ouvrage particulier, et il peut poser problème à un metteur en scène. On peut imaginer à son sujet toutes sortes de scénarios, des tas d’histoires différentes. Le concept d’Alvis Hermanis, en soi, est loin d’être inintéressant, avec ce personnage omniprésent directement inspiré de Stephen Hawking, lourdement handicapé, qui est peut-être capable de sauver la planète et de devenir un nouveau Faust. Méphistophélès, lui, croit que l’être humain ne peut s’en sortir qu’en partant sur une autre planète, et Hermanis fait référence au projet Mars One. Tout cela est très intrigant.

Mais si le concept vous paraissait viable, d’où les problèmes sont-ils venus ?

De la marge qu’il peut y avoir entre une idée, même bonne, et sa réalisation, c’est-à-dire ce qu’elle devient une fois portée à la scène ! J’ai l’impression que les spectateurs n’ont pas compris ce qu’on leur montrait. Ils n’ont pas réussi à faire le lien entre ce qu’ils voyaient et ce qu’ils entendaient, peut-être parce que le metteur en scène n’a pas su rendre ses idées claires et ne les a pas menées jusqu’au bout. « D’amour l’ardente flamme » est un air magnifique, son introduction instrumentale, accompagnée par le cor -anglais, dépeint l’immense tristesse de Marguerite ; alors, comment peut-on prendre le risque de montrer quelque chose qui va plonger la salle dans l’hilarité avec ces deux escargots, d’ailleurs supprimés par la suite ? De même, les images vidéo offrent des paysages superbes, on a l’impression de feuilleter un numéro du magazine National Geographic ! Or, si Hermanis était resté fidèle à son propos, il aurait dû montrer une nature détruite par l’homme, des -catastrophes, des choses horribles et vraies, non ? Pourtant, il a du talent ; il a monté Die Soldaten de Zimmermann, au Festival de Salzbourg, avec un très grand succès.

Comment vos partenaires et vous-même avez-vous réagi ?

Avec Sophie Koch et Bryn Terfel, nous nous sommes trouvés face à un vrai problème : nous nous trouvions enfermés dans quelque chose dont nous ne pouvions plus nous échapper. Et c’est dommage, car je maintiens que l’idée était bonne, le spectacle esthétiquement réussi, et pas ennuyeux du tout. Le public est capable d’apprécier des propositions différentes ; pendant ce séjour à Paris, j’ai vu, au Palais Garnier, Le Château de Barbe-Bleue et La Voix humaine montés de manière très moderne. J’ai aussi assisté, au Théâtre des Champs-Élysées, à une Norma un peu « rétro ». Dans les deux cas, les spectateurs n’ont pas bronché. Pour La Damnation de Faust, depuis le début, chaque soirée est mouvementée. Cela dit, j’aime mieux entendre les gens réagir, même si ce n’est pas très agréable, que de les voir demeurer passifs.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 116