Rencontres

Irina Lungu

Du 20 avril au 30 mai, la soprano russe, pour ses débuts à l’Opéra National de Paris, incarne Gilda dans la nouvelle production de Rigoletto. Des premiers pas très attendus pour une cantatrice déjà habituée des grandes scènes internationales.

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Violetta à Vienne (2015). © MICHAEL POEHN
Vous allez faire vos débuts à l’Opéra National de Paris avec Gilda, un rôle que vous avez souvent chanté, notamment au Festival d’Aix-en-Provence, en 2013 et pour vos premiers pas au Metropolitan Opera de New York, la même année…

Et pourtant, j’ai longtemps eu un problème avec ce personnage. Violetta, que j’ai incarnée plus de 130 fois (à Milan, Vienne, Zurich, Berlin, Hambourg, Madrid, Aix-en-Provence…), est une héroïne qui m’a parlé d’emblée, tant musicalement que dramatiquement. Gilda, en revanche, me paraissait stupide, incompréhensible dans sa volonté de se sacrifier pour quelqu’un qui contait fleurette à une autre femme ! Je l’avoue, j’ai longtemps chanté le rôle parce qu’il me convenait bien sur le plan vocal, mais sans parvenir à lui trouver une nécessité psychologique. Et puis, j’ai réfléchi, j’ai lu Le Roi s’amuse de Victor Hugo, et j’ai enfin compris que ce sacrifice ultime était de l’ordre du fanatisme, phénomène bien connu qui pousse certains à aller jusqu’au bout de leurs erreurs plutôt que de reconnaître qu’ils se sont trompés. Sur ce point, Gilda est la sœur de Cio-Cio-San qui, lorsqu’elle comprend que sa vie est bâtie sur une illusion, ne peut que se suicider. Pour comprendre Gilda, il faut partir de ses rapports avec son père, qui l’aime et la couve, mais ne lui laisse aucun espace pour grandir. Il veut la garder comme une éternelle petite fille. Sauf que la passion va la faire se découvrir femme. La révélation de l’infidélité de son amant n’y pourra rien : il lui sera impossible de revenir en arrière, de redevenir l’enfant idéalisée. Comme issue, il ne restera plus que la mort. À cet égard, le moment le plus délicat du rôle est « Caro nome » : non pas tant vocalement d’ailleurs, car l’air est parfaitement bien écrit, mais parce que, au-delà de la pièce brillante à vocalises, il doit exprimer ce moment précis où Gilda bascule, un pied encore dans l’enfance, l’autre déjà dans l’âge adulte. Toute la difficulté réside dans l’équilibre à trouver entre naïveté – sans être pour autant puérile – et sensualité – sans tomber dans la vulgarité.

Ce fragile équilibre est-il plus facile à exprimer quand justement, pendant cet air, on vous met sur un trapèze, comme c’était le cas à Aix-en-Provence ?

Effectivement, la mise en scène de Robert Carsen m’a beaucoup éclairée sur Gilda. Et même si me balancer dans les airs rendait « Caro nome » encore plus périlleux, j’ai compris que cette image, dans le cadre magique du Théâtre de l’Archevêché, était d’une force incroyable pour le spectateur. D’ailleurs, peu importe qu’une mise en scène soit « traditionnelle » ou « moderne » ; le plus important est de faire comprendre la complexité des rapports entre les personnages. En ce sens, la production de Robert Carsen était une parfaite réussite. J’espère que celle de l’Opéra Bastille aura la même cohérence. En tout cas, je peux déjà vous dire que le décor est très favorable pour les voix (1) !

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 116