Entretien

Yann Beuron

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Tito, dans La clemenza di Tito, au Teatro Real de Madrid (2012). © PATRICE NIN

Exceptionnel Licinius dans La Vestale de Spontini, il y a quelques semaines, à Bruxelles, le ténor français s’apprête à ajouter un nouveau rôle à son répertoire : Fridolin XXIV dans Le Roi Carotte d’Offenbach, à l’affiche de l’Opéra de Lyon, à partir du 12 décembre. Suivront notamment, en mai-juin 2016, ses débuts à la Scala de Milan, en Gonzalve dans L’Heure espagnole de Ravel, avant la sortie d’Uthal de Méhul, première mondiale discographique dans la collection « Opéra français » du Palazzetto Bru Zane, attendue début 2017, à l’occasion du bicentenaire de la mort du compositeur. Fuyant depuis plus de vingt ans le vedettariat et la surexposition médiatique, il n’en demeure pas moins l’un des plus talentueux ténors de sa génération.

Fridolin XXIV, dans Le Roi Carotte d’Offenbach, n’est pas un personnage très sympathique…

Vous trouvez ? Il n’est pas antipathique pour autant. C’est quelqu’un de frivole, je crois qu’il est mentionné, dans le livret de Victorien Sardou, comme « paresseux, léger, libertin » ; il va recevoir une leçon de vie et atteindre sa maturité à travers une gigantesque farce. Vocalement, le rôle n’est pas facile, et les dialogues sont longs et fournis. Cela dit, jouer un personnage réellement antipathique ne m’aurait pas gêné, c’est le genre d’emploi qui vous oblige à penser différemment. Dans Au monde de Philippe Boesmans, que j’ai créé à la Monnaie de Bruxelles et repris à l’Opéra-Comique, je n’étais pas particulièrement « gentil », mais ce type plutôt vicelard et intéressé m’offrait l’occasion d’une composition passionnante.

Pensez-vous qu’il soit utile d’actualiser des ouvrages comme ceux d’Offenbach ?

Je n’ai pas eu connaissance du texte original de Victorien Sardou, je n’ai travaillé que sur l’adaptation qu’en a faite Agathe Mélinand. Nous jouons la version révisée en trois actes par Offenbach lui-même, dans l’édition critique de Jean-Christophe Keck. L’histoire est complètement farfelue, c’est une suite de tableaux plus fantaisistes les uns que les autres ; en même temps, on y trouve des choses très actuelles, et ce sera à nous de les défendre. Je pense que tout a été fait pour coller avec la mise en scène.

Après Orphée aux Enfers, La Belle Hélène et La Grande-Duchesse de Gérolstein, vous retrouvez Laurent Pelly…

Nous avons fait ensemble ces trois Offenbach, mais aussi Le Roi malgré lui de Chabrier, L’Heure espagnole de Ravel et Platée de Rameau. Lorsqu’on m’a contacté pour Le Roi Carotte, j’ai été enchanté ! Laurent est quelqu’un d’hyper exigeant, qui ne laisse rien au hasard. En amont de toutes ses productions, il réalise un travail énorme. Une grande partie du succès de ses mises en scène vient de là. Il oblige ses interprètes à s’investir dans les situations les plus improbables, à y croire vraiment, et je suis à fond dans cette exigence.

D’Orphée à Fridolin XXIV, on a l’impression que vos personnages offenbachiens sont de plus en plus comiques…

Sans doute. L’essentiel, c’est que je me sente en adéquation avec eux. On m’a proposé le rôle-titre de Barbe-Bleue, mais c’était au moment des représentations d’Alceste de Gluck, au Palais Garnier, les vocalités étaient trop différentes, et puis musicalement, je n’ai pas été réellement séduit. Aujourd’hui, il est évident que je n’accepterais plus Pâris. Quant à Orphée aux Enfers, si je le reprenais, je choisirais de me frotter à Aristée, le méchant. Orphée est trop fade !

Lors d’une future reprise des Contes d’Hoffmann, prévue à l’Opéra Bastille, vous incarnerez les quatre « valets » : Andrès, Cochenille, Frantz et Pitichinaccio. Pourquoi ce choix ?

Parce qu’il arrive des moments où l’on a envie de surprendre… Ce sont des rôles qui ont été confiés à des interprètes très différents, on a même pu y entendre Bourvil ! Un ténor lyrique peut y apporter quelque chose, en explorer d’autres facettes. Le projet faisait d’autant plus sens pour moi que ces représentations marqueront les débuts de Jonas Kaufmann en Hoffmann.

Est-ce difficile de faire rire en musique ?

Oui, très ! Si l’on y parvient, en général, c’est parce qu’on a mis dans ses intentions une certaine finesse. Il faut rester chic et sobre, être toujours élégant. Felicity Lott est exemplaire dans ce registre ; elle devait faire partie de la distribution du Roi Carotte, mais des soucis personnels l’en ont empêchée. C’est dommage, elle aurait été une formidable sorcière Coloquinte.

Vous revendiquez fermement l’éclectisme de votre répertoire…

Je suis un ténor lyrique n’ayant aucune envie de se spécialiser et de vendre la même sauce au public pendant vingt ans. Je chante Monteverdi et Boesmans, c’est une grande chance. J’ai envie de donner à tous le meilleur de moi-même.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 112