Entretien

Stanislas de Barbeyrac

Arbace dans Idomeneo au Covent Garden de Londres (2014). © THE ROYAL OPERA/CATHERINE ASHMORE
Arbace dans Idomeneo au Covent Garden de Londres (2014). © THE ROYAL OPERA/CATHERINE ASHMORE

En l’espace d’un an, la carrière du jeune ténor français a pris l’envergure internationale espérée par tous ceux qui le suivaient depuis ses débuts : Die Zauberflöte au Festival d’Aix-en-Provence, Salome au Theatro Municipal de Sao Paulo, Idomeneo au Covent Garden de Londres, Davide penitente dans le cadre de la « Semaine Mozart » de Salzbourg… Il est aujourd’hui à l’affiche de l’Opéra National de Paris, d’abord en Lyonnel dans Le Roi Arthus, à la Bastille, jusqu’au 14 juin, puis dans le rôle central d’Admète dans Alceste, au Palais Garnier, du 16 juin au 15 juillet.

Lorsque nous nous étions rencontrés, en 2011, vous m’aviez dit ne pas vouloir brûler les étapes ; avez-vous réussi à tenir cette ligne de conduite ?

Je crois. J’ai le sentiment que les choses ont évolué naturellement, avec évidemment des prises de position selon les propositions que je recevais. On m’a parfois sollicité pour des rôles qu’il était impensable d’accepter à ce stade de ma carrière, le Faust de La Damnation par exemple, ou Des Grieux dans Manon vers lequel j’irai certainement, mais plus tard ; je me méfie de ce répertoire romantique -français, encore trop costaud pour moi ! J’ai heureusement eu la chance d’être bien conseillé et bien entouré, que ce soit par Lionel Sarrazin, qui a été mon professeur au Conservatoire de Bordeaux et qui m’apporte toujours son soutien, ou par mes agents, Monique Baudouin en France, Luca Targetti en Italie, et maintenant Zemsky/Green Artists Management, aux États-Unis.

Aviez-vous vraiment peur d’aller trop vite ?

Je craignais, à vrai dire, de ne pas être autonome dans mes choix. Maintenant, je sais comment réagir, ne serait-ce que dans mon rapport à la scène. Je ne peux me fier uniquement à la jeunesse et à l’instinct. Chaque nouvelle prise de rôle est un défi artistique à relever, mais la prudence s’impose, d’autant que je veux garder la souplesse et la fraîcheur de ma voix. J’ai conscience de ce que je peux exprimer dans Gluck et dans Mozart, c’est déjà beaucoup !

La prudence, c’est aussi d’avoir commencé par des petits rôles.

Oui, et je ne le regrette pas. Lorsque j’ai été admis à l’Atelier Lyrique de l’Opéra National de Paris, j’avais très peu d’expérience, tout juste mes années de conservatoire à Bordeaux ; je n’étais pas suffisamment armé techniquement. Pendant quatre ans, j’ai donc beaucoup « tourné » en France. Des théâtres comme Marseille, Avignon, Tours m’ont fait confiance ; non seulement ils m’ont permis de gagner ma vie, mais ils ont suivi mon développement. Des liens d’amitié et de fidélité se sont ainsi créés. Grâce à eux, j’ai appris ce qu’était la vie dans une maison d’opéra, comment s’adapter aux exigences d’un chef d’orchestre et d’un metteur en scène, à des partenaires… Compte tenu de ma personnalité, un tel itinéraire était indispensable et formateur. Alors, oui, merci à Jaquino de Fidelio, à Arturo de Lucia di Lammermoor, à Beppe de Pagliacci !

Le rôle du Chevalier de la Force dans Dialogues des Carmélites a-t-il constitué une étape ?

Effectivement, cela a été un moment charnière qui m’a permis de mûrir artistiquement. Dramatiquement, déjà, la partition est incroyable ! Pendant toutes les répétitions, même lorsque je n’étais pas sur le plateau, je ne quittais pas les coulisses. J’ai d’abord incarné le Chevalier à Toulon, en 2013, dans une mise en scène de Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, puis à Nantes, quelques mois plus tard, dans la production conçue par Mireille Delunsch. C’était passionnant de travailler avec elle, parce qu’elle sait ce qu’est un chanteur. En même temps, Mireille n’a jamais étalé sa science de cantatrice ; son approche était très théâtrale, très fine.

Alfredo dans La traviata, à Saint-Étienne, a aussi compté.

C’était la première fois que je tenais un rôle important, et je ne pensais pas que ce serait celui-là. Le contexte était idéal : la direction musicale de Laurent Campellone, la mise en scène de Jean-Louis Grinda… Tout ceci m’a permis de progresser et m’a fait un bien énorme – et pas seulement techniquement. En plus, j’avais une superbe Violetta à mes côtés : Joyce El-Khoury ! Réunir de telles conditions, c’est bon pour le psychisme ; et pourtant, j’ai assuré toutes les représentations en étant malade. Là, je peux dire que j’ai franchi un palier.

Et vous en avez franchi un autre avec Tamino, en juillet 2014, au Festival d’Aix-en-Provence.

Encore une prise de rôle, et une expérience artistique et humaine fantastique ! Le mérite en revient au metteur en scène Simon McBurney, qui est parvenu à créer un véritable groupe de travail dans lequel chacun a pu trouver sa place. Nous étions toujours ensemble, les solistes, les -choristes, les figurants, l’équipe technique, et nous sommes restés en contact ; aujourd’hui encore, nous nous écrivons, nous nous rencontrons…

  • Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 107