Évasion

Naples au temps des castrats

La chapelle du Trésor de la cathédrale. © DR
La chapelle du Trésor de la cathédrale. © DR

Jusqu’au 4 juillet, le festival organisé, comme chaque été, au château de Versailles rendra hommage à l’âge d’or des castrats, avec notamment, dans le cadre unique de l’Opéra Royal, des représentations de Serse de Haendel, Catone in Utica de Vinci, ainsi qu’un récital du contre-ténor Franco Fagioli, dédié au légendaire Caffarelli. L’occasion de parcourir les hauts lieux de la musique à Naples, ville qui, au XVIIIe siècle, fut à la fois le principal centre de formation des castrats et le berceau de cette école napolitaine de l’opéra, dont l’influence allait s’étendre à toute l’Europe jusqu’aux premières décennies du XIXe siècle.

Aller à Naples sur les traces des castrats est un voyage dans l’espace et le temps. Certains lieux prestigieux témoignent de leur passage, mais on s’interroge aussi sur le riche répertoire dans lequel se sont illustrés les chanteurs. Pour le retrouver aujourd’hui, il faut prêter l’oreille aux contre-ténors : ils font revivre certains de ces airs aériens qui, à l’époque de leur création, déclenchaient les passions les plus exacerbées. Par leur expressivité et leurs outrances, les castrats semblent éminemment baroques, en une musique qui exalte les sentiments extrêmes et flamboyants.

Solistes à la cathédrale

La promenade commence par la cathédrale de Naples (Duomo San Gennaro), dédiée à saint Janvier, le patron de la ville, en compagnie du contre-ténor Filippo Mineccia. Dans la chapelle du Trésor, l’œil est emporté par les tourbillons qui semblent animer les fresques et tableaux du Dominiquin, de José de Ribera, de Luca Giordano. Saints et saintes s’envolent dans des poses tourmentées, leurs costumes flottent autour d’eux, comme si un souffle invisible les faisait virevolter. Comment ne pas penser aux castrats, tels que nous les montrent peintures et gravures, parés d’étoffes toujours en mouvement ?

Les plus réputés se produisaient ici pour les offices, dans des œuvres écrites par les deux Leonardo (Leo et Vinci), ou encore Pergolesi. « À Constantinople, à la fin de l’Empire byzantin, avaient existé des castrats, et en Espagne, des eunuques », raconte Filippo Mineccia. « En Italie, le phénomène des castrats est né vers la fin du XVIe siècle, avec la Contre-Réforme. Ils remplaçaient les voix féminines et les voix d’enfants pour les parties aiguës. À Rome – et pas seulement à la chapelle Sixtine –, les femmes étaient interdites de chant ; à Naples, elles ne se produisaient que sur la scène des théâtres, non dans les églises. »

Le maître de chapelle de San Gennaro fut, en toute logique, un Napolitain : Francesco Provenzale (1624-1704), qui eut pour élèves Cristoforo Caresona et Gaetano Veneziano. Le style baroque évolue alors progressivement vers le style galant, les années 1720-1730 constituant un véritable âge d’or. À partir de 1700 également, sous l’influence française, on donne plus d’importance à l’orchestre et, vers 1770, un voyageur anglais, de passage à Naples, se plaint que les instruments jouent trop fort par rapport aux chanteurs !

Dans l’ombre de gesualdo

Autre site religieux indissociable de Naples, la chapelle Sansevero (Cappella Sansevero) aurait son origine dans un événement tragique : Don Carlo Gesualdo (1566-1613), compositeur de madrigaux (morceaux vocaux polyphoniques sur des thèmes profanes), assassine sa jeune épouse et son amant ; celui-ci appartient à la famille Caraffa, qui fait construire la chapelle pour laver la honte du crime. Mais l’édifice tient son nom actuel de Raimondo di Sangro (1710-1771), prince de Sansevero. Raimondo est aussi un musicien, élève de Vinci, mais surtout un homme des Lumières, chef des francs-maçons napolitains. Bien qu’interdits par l’Église, ils sont présents dans la symbolique de la chapelle : la colombe du Saint-Esprit, représentée au plafond, côtoie le triangle qui symbolise le Grand Architecte de l’Univers. Un ange porte sur la tête une flamme, signe de l’initiation maçonnique.

Les statues témoignent de la virtuosité des sculpteurs du temps : Giuseppe Sanmartino montre un impressionnant Christ voilé (Cristo velato) ; la Pudeur (Pudicizia) d’Antonio Corradini, elle aussi recouverte d’un impalpable voile, semble éroticisée par ce qu’elle prétend cacher. Quant à La Désillusion (Il Disinganno), c’est le chef-d’œuvre de Francesco Queirolo : un homme pris dans un filet de pêcheur, image de la faute. Là encore, on pense aux castrats, aux figures allégoriques qu’ils incarnaient, à leurs attitudes foncièrement théâtrales. Si le sacré et le profane se rencontrent ainsi, c’est que les chanteurs se produisaient dans les églises, au milieu de somptueux décors religieux qui ne pouvaient manquer de les influencer dans leur gestuelle.

Centres de formation

Il existait quatre collèges napolitains (Santa Maria di Loreto, Pietà dei Turchini, Sant’Onofrio a Capuana, Poveri di Gesù Cristo) qui, en 1808, fusionnèrent en un conservatoire de musique : le célèbre Conservatorio di San Pietro a Majella. Chaque collège était lié à un orphelinat, où étaient choisis les enfants mâles destinés à devenir castrats. L’opération était à haut risque, de nombreux garçons mouraient. La discipline y était très dure, et trois des écoles furent fermées pour cause de sévices avant la Révolution. Les derniers castrats ont chanté à Naples vers 1830.