Entretien

Piotr Beczala

Venu à Paris pour incarner Faust à l’Opéra Bastille et assurer la promotion de son nouveau récital chez Deutsche Grammophon, récemment couronné d’un Diamant d’Opéra Magazine, le ténor polonais ne manque ni d’intuition, ni de franc-parler. Ses vingt-trois années de carrière ont été autant d’étapes dans une ascension vers les sommets conduite avec sagesse. Désormais promu au rang de star, il n’en perd pas pour autant sa lucidité et organise prudemment ses futures prises de rôles : Lohengrin, Don José, Rodolfo dans Luisa Miller…

Roméo au Covent Garden de Londres (2010). © THE ROYAL OPERA/BILL COOPER
Roméo au Covent Garden de Londres (2010). © THE ROYAL OPERA/BILL COOPER
Salut !, votre premier récital pour la firme Orfeo, faisait la part belle à l’opéra français, avec quelques raretés à la clé. Pourquoi êtes-vous revenu à ce répertoire dans votre récent album chez Deutsche Grammophon, intitulé The French Collection ?

Le récital Orfeo présentait une combinaison d’extraits d’ouvrages italiens et français, qui formaient à l’époque – et forment encore – la base de mon répertoire. Lorsque je suis venu à Paris pour la promotion de mon album consacré à Richard Tauber, le premier chez Deutsche Grammophon, mes discussions avec des journalistes, des collègues et des personnalités du monde musical m’ont amené à me demander pourquoi le répertoire français, et notamment le « grand opéra », était si rarement joué ici. En effet, à ce moment-là, ni Faust, ni Werther, ni Roméo et Juliette n’étaient à l’affiche de Bastille ou Garnier, sans même parler d’un titre de Meyerbeer ! C’est ainsi que m’est venue l’idée d’enregistrer The French Collection, pas seulement autour des compositeurs français, mais aussi en incluant des airs de Donizetti et Verdi écrits spécialement pour Paris, qui était à l’époque la capitale du monde lyrique. Les Français ont tendance à l’oublier, et j’ai pensé que je pouvais le leur rappeler, pour qu’ils soient fiers de cette musique. Depuis le temps que je chante Faust et Werther, j’ai cultivé des affinités très personnelles avec ce répertoire.

Comment avez-vous choisi les airs ?

Quelques-uns d’entre eux figuraient déjà au programme de mon premier récital, mais près de dix ans ont passé depuis. Et je n’ai pas voulu enregistrer des raretés, même si j’ai songé à Hérodiade ou Robert le Diable. La moitié des rôles que je chante sur ce nouvel album sont déjà à mon répertoire, et d’autres, comme Don José, sont en préparation. Qui, aujourd’hui, se soucie du fait que Verdi ait écrit Don Carlos en français ? Et pourtant, cela change tout, tant du point de vue du style que du phrasé. Prenez l’air de Fernand dans La Favorite : un monde sépare « Ange si pur » de « Spirto gentil ». Dans l’opéra italien, tout le monde attend le contre-ut, alors que dans la musique française, les notes aiguës sont toujours inscrites dans la ligne. C’est ce qui en fait l’intérêt et la profondeur.

Il est plutôt inattendu de vous entendre chanter La Dame blanche de Boieldieu…

J’en rêvais depuis toujours ! Deux de mes héros, Fritz Wunderlich et Nicolai Gedda, ont gravé « Viens, gentille dame », l’un en allemand, et l’autre en français. Je doutais d’en être capable, mais j’ai fini par l’ajouter à ma liste. Quand on enregistre un récital en cinq ou six jours, il est presque impossible de chanter, au cours de la même session, un air dramatique et une page plus lyrique. D’autant que le rôle de George Brown est écrit pour une voix beaucoup plus légère que la mienne. D’un point de vue pratique, c’était donc de la folie. Mais grâce à un planning intelligent, et à la technique, tout est devenu possible…

Vous avez souvent été comparé à Fritz Wunderlich (1930-1966) et Nicolai Gedda (né en 1925). Est-ce un honneur, une stimulation, un défi ?

J’ai toujours ressenti un lien particulier avec Fritz Wunderlich. À mes débuts, quand je chantais beaucoup Mozart, et même en tant qu’étudiant, son Tamino, son Belmonte représentaient des cibles inatteignables. Nicolai Gedda est en partie d’origine slave comme moi, et je lui dois d’avoir trouvé mes aigus. En regardant une de ses interviews, je me suis rendu compte que nous avions la même stature, le même type de visage… Alors, pourquoi avait-il des aigus, et moi pas ? C’est ce jour-là que j’ai commencé à trouver une solution au problème. Les modèles que nous nous choisissons en disent long sur notre personnalité. Je pourrais citer une vingtaine de ténors que plus personne ne connaît en dehors des spécialistes, mais qui ont été des héros pour les générations précédentes.

  • Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 106