Hommage

André Pernet

Le 27 mai, l’Opéra Théâtre de Saint-Étienne redonne sa chance, avec le précieux partenariat du Palazzetto Bru Zane-Centre de musique romantique française, à une rareté : Le Marchand de Venise de Reynaldo Hahn, absent de l’Hexagone depuis la production dirigée par Manuel Rosenthal à l’Opéra-Comique, en avril 1979. Représenté en 1935, à l’Opéra de Paris, l’ouvrage repose pour beaucoup, comme la comédie de Shakespeare adaptée par le librettiste Miguel Zamacoïs, sur les épaules de l’interprète de Shylock. À la création, le rôle du vieil usurier vénitien était tenu par André Pernet, la plus grande basse française du XXe siècle après Marcel Journet.

Saint-Bris dans Les Huguenots COLLECTION JOSÉ PONS
Saint-Bris dans Les Huguenots. © COLLECTION JOSÉ PONS

André Pernet naît le 6 janvier 1894, à Rambervillers, dans les Vosges. Dès sa jeunesse, il manifeste la ferme intention de s’orienter vers la musique, mais son père, médecin, souhaite qu’il intègre la magistrature. André poursuit donc son droit à Nancy, obtenant sa licence. Mobilisé dès le début de la Grande Guerre, il devient officier au sein de l’aérostation militaire française. Le conflit terminé, il enfreint la volonté paternelle et gagne Paris pour étudier le chant auprès d’André Gresse (1868-1937), grande basse de l’Opéra, créateur de Sancho Pança dans Don Quichotte de Massenet, à Monte-Carlo (1910) et premier professeur de Georges Thill.

Sa formation terminée, André Pernet fait ses premiers pas à l’Opéra de Nice, en 1921, dans Hérodiade de Massenet : il y joue le personnage mineur de Vitellius. Les années suivantes le voient arpenter avec assiduité les scènes de région, de Toulouse à Strasbourg, en passant par Le Havre et Montpellier. Chemin faisant, il épouse une charmante chanteuse légère, à ses débuts comme lui, qui mettra sa carrière de côté pour se consacrer exclusivement à son mari. Progressivement, il aborde les premiers rôles de basse du « grand » répertoire, en s’aventurant parallèlement avec bonheur dans l’opérette (Duparquet dans Ciboulette et Grand-Pingouin dans Les Saltimbanques).

Roi du Palais Garnier

Se jugeant prêt, André Pernet auditionne devant Jacques Rouché, le directeur de l’Opéra de Paris, qui l’engage sur-le-champ. Une histoire d’amour commence entre l’artiste et le théâtre, qui va se prolonger pendant vingt ans. Ses débuts ont lieu le 7 juillet 1928, en Méphistophélès dans Faust, très certainement l’une de ses incarnations les plus frappantes, qu’il reproposera régulièrement, entre autres pour la 2000e représentation in loco du chef-d’œuvre de Gounod, en décembre 1934. En 1928 toujours, le public l’applaudit en Athanaël dans Thaïs, le Roi dans Aïda et Wotan dans La Walkyrie. En 1929, s’ajoutent le Sultan dans Mârouf, Gesler dans Guillaume Tell et, surtout, Boris Godounov, dans lequel il succède à Chaliapine et Vanni Marcoux, assurant, en octobre 1930, la 100e de l’ouvrage au Palais Garnier. Bien évidemment, selon les usages de l’époque, tous les opéras étrangers sont chantés en français.

Au fil des saisons, André Pernet étoffe l’éventail de ses personnages : Saint-Bris dans Les Huguenots (reprise de 1930, avec John Sullivan en Raoul, puis de 1936, avec Georges Thill), le Roi dans Tristan et Isolde (au côté de Germaine Lubin), Tonio dans Paillasse (reprise de 1931, avec José de Trévi, puis de 1936, avec José Luccioni), Gurnemanz dans Parsifal (en alternance avec le grand Marcel Journet, alors en fin de carrière), Méphistophélès, cette fois dans La Damnation de Faust (reprise de 1933, avec Georges Thill et Marisa Ferrer)… sans oublier le rôle-titre de L’Étranger de D’Indy, en octobre 1934, Narr-Havas dans Salammbô de Reyer, en juin 1938, ou Tartaglia dans Salade, « ballet chanté » d’Albert Flament, sur une musique de Darius Milhaud et dans une chorégraphie de Serge Lifar, en juillet 1948.

André Pernet est également à l’affiche de quelques nouvelles productions marquantes, en particulier celles de Don Juan (mars 1934) et Samson et Dalila (octobre 1935), mises en scène par Pierre Chéreau. Dans la première, la basse incarne le rôle-titre, sous la baguette d’un chef de légende – Bruno Walter – et entouré d’une distribution de rêve : Germaine Lubin (Donna Anna), Gabrielle Ritter-Ciampi (Donna Elvira), Solange Delmas (Zerlina), Miguel Villabella (Don Ottavio), Paul Cabanel (Leporello), Louis Morot (Masetto) et Henri Médus (le Commandeur). Dans la seconde, montée à l’occasion du centenaire de la naissance de Saint-Saëns, il est Abimélech, aux côtés de Georges Thill (Samson), Ketty Lapeyrette (Dalila) et John Brownlee (le Grand Prêtre).

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