En coulisse

Versailles

Un château en musique

Avec Le Bourgeois gentilhomme de Molière et Lully, le 8 avril, puis Dardanus de Rameau, le 5 mai, dans la production créée quelques jours plus tôt au Grand-Théâtre de Bordeaux, le château de Versailles poursuit en mode baroque sa passionnante saison musicale 2014-2015, programmée dans des lieux aussi sublimes que l’Opéra Royal, la Chapelle Royale ou la galerie des Glaces. Le 30 mai, la résurrection d’Uthal de Méhul marquera la présence du répertoire du Premier Empire sur les affiches, avant un retour aux XVIIe et XVIIIe siècles pour le festival d’été, construit cette année autour d’une double thématique : « Naples et les castrats » et « Louis XIV ». Directeur de Château de Versailles Spectacles, filiale de l’Établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles, en charge de l’organisation et de la gestion de la saison musicale, Laurent Brunner décrit les recettes de son succès, tout en levant le voile sur 2015-2016.

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Laurent Brunner. © PATRICK MESSINA

Comment l’histoire de l’Opéra Royal de Versailles a-t-elle conduit à la saison musicale d’aujourd’hui ?

L’Opéra Royal a été inauguré en 1770, à l’occasion des noces du futur Louis XVI avec Marie-Antoinette. L’emprise du théâtre dans le château avait été prévue dès l’origine, mais Louis XIV n’avait pas donné l’ordre de le construire. En 1745, à l’occasion d’un précédent mariage royal, il avait fallu aménager la Grande Écurie, là où est actuellement installé Bartabas, pour y monter Platée, jouée seulement une fois. En dessinant les plans de ce théâtre, l’architecte Gabriel et l’intendant des Menus-Plaisirs avaient en tête un lieu pouvant abriter les trois usages princiers : salle d’opéra, salle de banquet, salle de bal. C’est pourquoi l’Opéra Royal n’a pas d’ouverture sur l’extérieur, ni sur la ville, ni sur le parc. Il n’est pas représentatif de la vie lyrique au XVIIIe siècle. On ne l’a utilisé qu’une vingtaine de fois jusqu’à la Révolution, et très exceptionnellement par la suite, Louis-Philippe ayant décidé de transformer le château en musée de l’Histoire de France. En 1848, Berlioz a eu le premier l’idée du billet couplé, permettant de venir en train à Versailles et d’assister à un concert. Au moment de la guerre de 1870-1871, quand le gouvernement s’est installé à Versailles, on a aménagé l’Opéra Royal pour le Sénat, et c’est en 1954 seulement que la décision a été prise de rétrocéder le lieu au château. On a alors mené des travaux de restauration, qui ont permis d’offrir une soirée de gala à la reine Élisabeth II, une autre au président John F. Kennedy, puis d’accueillir le G7, sans qu’il y ait d’activité régulière. La création du CMBV a ouvert, tout à coup, une autre perspective : faire revivre à Versailles les musiques de Versailles. Des concerts ont d’abord été donnés à la Chapelle Royale, puis d’autres travaux ont été entrepris à l’Opéra Royal, de manière à assurer la sécurité du lieu. La saison musicale, telle qu’elle existe aujourd’hui, a commencé en 2009.

Comment avez-vous été amené à en devenir le responsable ?

J’ai grandi à Verdun. Après un cursus scientifique, j’ai étudié l’histoire de l’art à Strasbourg. Même si j’ai fait sept ans de piano, c’est Jacques Merlet qui a été le déclencheur de mon intérêt pour la musique dite baroque. J’ai fait mes premières armes au Festival de Fénétrange, puis j’ai conçu un projet pour le millénaire de la cathédrale de Verdun, ce qui m’a permis de faire travailler William Christie et Philippe Herreweghe. J’ai successivement dirigé le Théâtre de Verdun, la Scène Nationale de Forbach, le Festival Perspectives de Sarrebruck. Puis il y a eu l’épisode de la « Mission 2000 » que présidait Jean-Jacques Aillagon, dont j’ai été le conseiller en charge du spectacle vivant quand il est devenu ministre de la Culture, de 2002 à 2004. Après deux ans comme attaché culturel à Berlin, j’ai été rappelé par Aillagon en 2007, lorsqu’il a pris la tête de l’Établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles. L’Opéra était alors en travaux, sans budget, et il était hors de question d’espérer des subventions. Je me suis dit qu’il allait falloir trouver de l’argent par un autre biais.

Comment avez-vous fait ?

J’ai compris que l’autofinancement était la seule solution, et mon intuition s’est révélée juste. Aujourd’hui, sur les 15 millions de budget de Château de Versailles Spectacles, nous n’avons que 400 000 euros de mécénat ; le reste est apporté par les recettes de billetterie. Les nombreux spectacles en plein air, organisés pendant l’été, compensent les pertes de l’Opéra, car une production lyrique, avec une jauge de 700 places comme la nôtre, est encore plus déficitaire que partout ailleurs.

Sur quelles bases juridiques la vie musicale est-elle organisée à Versailles ?

Je suis le directeur de Château de Versailles Spectacles : il s’agit d’une structure privée non subventionnée, qui verse une redevance annuelle de 500 000 euros au château pour y donner des spectacles. Nous n’utilisons pas seulement l’Opéra Royal ; il y a les spectacles de plein air, notamment pyrotechniques, très souvent en lien avec les Grandes Eaux, mais aussi l’exposition annuelle d’art contemporain, dont la production déléguée nous revient sans que m’appartienne le choix de l’artiste. Aujourd’hui, nous accueillons plus d’un million et demi de spectateurs chaque année, et sur la saison musicale spécifiquement, de 40 000 à 50 000 par an. 30 % de ces mélomanes sont versaillais, 70 % franciliens.

Quel est votre cahier des charges ?

Il n’y en a pas, à proprement parler. Je propose les spectacles qui m’enthousiasment et qui trouvent sens à Versailles. J’ai toute la confiance de Catherine Pégard, l’actuelle présidente de l’Établissement public, qui est très mélomane. Nous programmons des opéras en version scénique, qui coûtent cher mais sont indispensables, car c’est la destination presque naturelle de l’Opéra Royal, ainsi que des opéras sans mise en scène, des récitals et des concerts. Nous pratiquons la coproduction ou l’accueil, car un unique directeur technique est chargé de l’ensemble des spectacles ; les autres personnels sont des intermittents. Nous n’avons pas l’équipe permanente d’artisans-décorateurs, costumiers, éclairagistes, qui nous permettrait de créer nos propres productions.

  • Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 105