Entretien

Pascal Dusapin

Jusqu’au 18 avril, à la Monnaie de Bruxelles, le plus célèbre compositeur d’opéra français actuel, qui fêtera son 60e anniversaire le 29 mai prochain, propose son nouvel opus lyrique : Penthesilea, d’après le drame de Heinrich von Kleist, daté de 1808. L’occasion de parcourir les grandes étapes d’une carrière de près de quarante ans, marquée par l’ouverture à toutes les formes d’expression musicale : instrumentale, vocale, orchestrale, chorale, chambriste, scénique…

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Répétitions à la Monnaie de Bruxelles. © PIERRE-PHILIPPE HOFMANN/LA MONNAIE

« Nous savons que la musique a le pouvoir de nous faire oublier le temps qui passe », écrivez-vous, mais votre œuvre est là pour témoigner que vous avez passé votre temps à explorer les différents registres que la musique vous a offerts. Comment votre vocation précoce est-elle née ?

Enfant, j’avais reçu une petite formation musicale en étudiant le piano, mais la découverte de l’orgue a été un choc, les possibilités de l’instrument m’ont fasciné. J’étais sensible à tous les sons de la nature, en particulier au souffle du vent. Adolescent dans les années 1970, j’étais attiré par toutes les formes de musique, aussi bien le « classique » que le free jazz. J’ai su à 18 ans, après avoir écouté Arcana d’Edgar Varèse, que ma vie serait totalement liée à la musique. J’ai trouvé en Iannis Xenakis un maître qui pouvait relayer le message de Varèse, sa liberté de penser m’a séduit. Entre 1974 et 1978, j’ai suivi ses cours qui m’ont ouvert à des domaines enrichissants, comme les mathématiques et l’architecture. Ma première pièce Souvenir du silence date de 1975, suivie de Timée en 1978. J’ai eu la chance de trouver soutiens et encouragements auprès de compositeurs tels que Hugues Dufourt et Franco Donatoni. Mon séjour à la Villa Médicis, de 1981 à 1983, puis ma rencontre avec le chorégraphe Dominique Bagouet, pour qui j’ai écrit le ballet Assaï pendant l’été 1986, ont été des expériences déterminantes. Mais le chemin a été lent, difficile, avec ses échecs et ses désastres.

Vos différents opéras sont des jalons importants de votre itinéraire de compositeur farouchement indépendant. Pour quelles raisons l’art lyrique a-t-il régulièrement suscité votre intérêt et stimulé votre imagination ?

Toute ma musique est un théâtre lyrique ! Lorsque je compose, j’éprouve le besoin que « ça parle ». Progressivement, j’ai pris conscience que la théâtralité de ma musique pouvait prendre forme sur scène. J’avais aimé travailler avec des gens du théâtre et de la danse, j’ai désiré faire un opéra pour raconter une histoire, dramatiser l’expression des passions que porte la voix, transmettre ce transport des émotions qu’éveille l’art lyrique… Je voulais tenter l’expérience de la mise en musique d’une langue, et confronter texte et son, mot et timbre à travers le chant, dans l’espace ritualisé de la scène. Soutenu par Rolf Liebermann, je me suis engagé dans l’aventure de mon premier opéra, menée en collaboration avec l’écrivain Olivier Cadiot. Roméo & Juliette, commencé en 1985, a été créé en 1989, à Montpellier, puis au Festival d’Avignon. Le drame célèbre des amants de Vérone a été détourné au profit d’un projet vocal et littéraire, un drame musical entre la virtuosité des mots et la texture sonore de la partition, provoquant des événements musicaux, des inventions verbales entre le son parlé et le son chanté. De ces croisements surgissent des rencontres poétiques inattendues, favorisées par le texte de Cadiot porteur d’utopie, de découvertes et d’illusions, dans un déroulement mélodique qui marie verbe, son et sens.

  • Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 105