Hommage

Les frères de Reszké

créateurs du cid

Absent de l’Opéra de Paris depuis 1919, l’un des plus gros succès de la carrière de Massenet revient, à partir du 27 mars, au Palais Garnier, où il vit le jour, le 30 novembre 1885. L’occasion de parcourir l’exceptionnelle carrière des créateurs de Rodrigue et Don Diègue : Jean et Édouard de Reszké, ténor et basse d’origine polonaise, qui partagèrent l’affiche d’un nombre impressionnant d’opéras sur les plus grandes scènes européennes et américaines.

Cas rarissime dans l’histoire de l’opéra, trois des enfants de Reszké – sur une fratrie de cinq, composée de trois garçons et deux filles – vont mener une carrière lyrique au plan international. Issus d’une famille ­polonaise aisée, Jean (1850-1925), Édouard (1853-1917) et Joséphine (1855-1891) bénéficient d’un environnement particulièrement favorable, où la musique occupe au quotidien une place centrale. Leur mère, dotée d’une belle voix de soprano, apparaît même dans des concerts privés.

Jean en Siegfried.
Jean en Siegfried.

Débuts
Dès son enfance, Jean se produit au sein de la maîtrise de l’église des Carmes, à Varsovie. S’il entreprend d’abord des études de droit, il s’oriente très vite vers le chant. Ses premiers maîtres sont Francesco Ciaffei, à Varsovie, puis le grand Antonio Cotogni, à Milan. Ce dernier, soupçonnant des moyens exceptionnels chez son élève et soucieux de le préserver, le dirige vers les barytons aigus. Il débute ainsi à la Fenice de Venise, le 15 janvier 1874, en Alfonso dans La favorita. On le retrouve ensuite au Théâtre-Italien de Paris où, en plus d’Alfonso, il incarne notamment Don Giovanni, Fra Melitone dans La forza del destino, Figaro d’Il barbiere di Siviglia et Severo dans Poliuto. Il se produit parallèlement au Theatre Royal, Drury Lane de Londres,sensiblement dans le même répertoire, en y ajoutant Valentin dans Faust.

Édouard en Hagen.
Édouard en Hagen.

Édouard suit rapidement les traces de son aîné. Il travaille, lui aussi, avec Francesco Ciaffei, puis avec le baryton Filippo Coletti, à Naples, et enfin à Paris, avec le ténor Giovanni Sbriglia, éminent professeur (il eut pour élèves Lillian Nordica, Sibyl Sanderson, Pol Plançon…), qui l’aide à asseoir et à peaufiner son imposante voix de basse. Édouard a la chance de faire ses débuts scéniques lors de la création parisienne d’Aida (rôle du Roi), au Théâtre-Italien, le 22 avril 1876, sous la baguette de Verdi en personne. Très vite, les engagements se succèdent : toujours au Théâtre-Italien, il assure la création d’Aben Hamet de Théodore Dubois, le 16 décembre 1884, avec Emma Calvé et Victor Maurel.
On le voit à la Scala de Milan où, en 1879, il interprète à la fois Timour et Indra dans Le Roi de Lahore, auprès de Jean Lassalle (Scindia) et du jeune Francesco Tamagno (Alim). En décembre 1880, sur la même scène, il participe à la création mondiale d’Il figliuol prodigo de Ponchielli (rôle de Ruben) ; il y retrouve le ténor Tamagno (Azaele), auquel l’ouvrage est dédié. Le public milanais peut également l’entendre en Silva d’Ernani et, surtout, en Fiesco dans Simon Boccanegra (24 mars 1881), dans la nouvelle version révisée par Verdi et Boito. Cette même saison, Édouard retrouve à la Scala sa sœur Joséphine, qui chante le rôle-titre d’Aida et Marguerite dans Faust. Au Teatro Regio de Turin, enfin, il remporte un vif succès dans deux créations, en 1880 : Elda d’Alfredo Catalani (remaniée ultérieurement sous le nom de Loreley) et Don Giovanni d’Austria de Filippo Marchetti.

De baryton à ténor
De son côté, Jean de Reszké souffre dans la ­tessiture de baryton. Avec beaucoup de courage, il choisit d’interrompre sa carrière fin 1876, pour retravailler sa technique vocale à Paris, auprès de Giovanni Sbriglia. Peu à peu, il accède ainsi au répertoire de ténor. Il effectue ses seconds débuts à Madrid, en novembre1879, dans Robert le Diable, tout en poursuivant activement son apprentissage. On peut ainsi l’entendre régulièrement au concert.
En 1883-1884, Victor Maurel, futur Iago et Falstaff pour Verdi, tente de ressusciter le défunt Théâtre-Italien dans la salle du Théâtre des Nations. Il donne ainsi Simon Boccanegra (version de 1881), avec Fidès Devriès en Amelia Grimaldi, lui-même dans le rôle-titre, et Édouard de Reszké en Fiesco. En accord avec Massenet, il assure aussi la création ­parisienne d’Hérodiade (en langue italienne !), le 1er février 1884. Il se distribue en Hérode, auprès de ­l’Hérodiade de Guglielma Tremelli ; Fidès Devriès incarne Salomé, et les frères de Reszké, Jean et Phanuel. Malheureusement, le succès remporté ne suffit pas à sauver l’initiative de Victor Maurel de la faillite.
Athlétique, le port altier et majestueux, Jean de Reszké, désormais âgé de 34 ans, devient célèbre du jour au lendemain : « C’est ici que ma carrière a commencé », aura-t-il coutume de répéter. À la dernière représentation, le 13 mars, Fidès Devriès cède la place à Joséphine de Reszké. Ce sera la première et dernière fois que les trois enfants se produiront ensemble, Joséphine abandonnant sa carrière peu après (1). Mais pour Jean et Édouard, le lien les unissant ne cessera de se renforcer. Ils demeureront indissociables, tant à Paris que dans le reste du monde.

La création du cid
La première du Cid, le 30 novembre 1885, au Palais Garnier, marque les débuts in loco de Jean de Reszké. Massenet, après le succès remporté par le ténor dans Hérodiade, a décidé de composer un nouvel ouvrage lyrique à son intention. Le désir de mettre en musique la tragédie de Corneille remonte, en fait, à 1882. Massenet, désormais certain d’avoir trouvé l’interprète idéal pour le rôle-titre, se met au travail à l’été 1884, juste après avoir terminé l’orchestration de Manon. En avril 1885, la partition est finalisée, hors le ballet. La direction de l’Opéra de Paris, pour cette création, déploie un faste tout particulier, faisant appel aux meilleurs décorateurs de l’époque (Amable, Marcel Jambon, Philippe Chaperon…), Pedro Gailhard se chargeant de la mise en scène. Sous la baguette de Jules Garcin, la distribution frôle la perfection : Jean de Reszké (Rodrigue), Fidès Devriès (Chimène), Rosa Bosman (l’Infante), Édouard de Reszké (Don Diègue), Pol Plançon (Gormas) et Léon Melchissédec (le Roi).
En l’espace d’une soirée, le ténor conquiert définitivement le public parisien. Oscar Comettant, compositeur et musicologue, résume bien, dans Le Siècle, l’avis général : « Rodrigue est un rôle (…) tenu par Jean de Reszké, une très bonne voix, quoique parfois on la voudrait plus éclatante. M. de Reszké a beaucoup de goût ; il a cette chaleur communicative qui part d’un foyer de sentiments. Il sait émouvoir, enlever son auditoire à la pointe d’un si bémol. Il est de sa personne de noble et belle taille, un beau « Caballero ». Il a été applaudi, rappelé, acclamé. » L’éclat que le critique trouve encore un peu timide s’affirmera avec le développement de la carrière, pour devenir l’une des qualités majeures de l’artiste.
Dans son article, Oscar Comettant n’oublie pas la prestation d’Édouard, qui avait débuté à l’Opéra sept mois plus tôt (13 avril 1885), en Méphistophélès dans Faust : « Don Diègue a beaucoup à chanter et de fort belles choses. Son rôle en tous points est de première importance. Édouard de Reszké [s’en est] acquitté magistralement. Sa voix de basse est superbe et il sait lui donner les accents les plus variés, les plus pathétiques, les plus tendres. »
Le Cid est un triomphe, et la 50e représentation, le 8 novembre 1886, regroupe les interprètes de la création, hors Fidès Devriès, qui est remplacée par la jeune Rose Caron en Chimène.

  • Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 104