Entretien

Valery Gergiev

Du 1er au 4 mai, Saint-Pétersbourg inaugure son nouveau théâtre pour l’opéra, baptisé Mariinski II, à côté du bâtiment historique, qui demeure bien sûr en activité. La ville se dote ainsi d’un complexe sans beaucoup d’équivalents dans le monde, placé sous la direction générale et artistique du « tsar » Gergiev. Actuellement à la Scala de Milan, pour Cœur de chien de Raskatov et une nouvelle production de Macbeth, le chef russe, qui fêtera ses 60 ans le 2 mai, lève le voile sur ses projets.

83_entretien_-_Valery_GergievQue pouvez-nous nous dire de ce nouveau théâtre, le Mariinski II ?

Nous allons enfin l’inaugurer, au début du mois de mai, après des années de travaux. Ce bâtiment achève le grand projet de doter Saint-Pétersbourg d’un complexe culturel exceptionnel, comprenant le Théâtre Mariinski – qui date de 1860, mais a été entièrement rénové et modernisé –, l’Auditorium, ouvert en 2006, et ce tout nouvel Opéra. Le Mariinski II est situé rue des Décembristes, à côté du premier Mariinski, auquel il est relié par une passerelle franchissant le canal Krioukov : il suffira d’une minute pour passer d’un théâtre à l’autre. Un peu comme si le Palais Garnier, l’Opéra Bastille et la Salle Pleyel étaient réunis en un même périmètre ! On pense aussi, bien sûr, au Lincoln Center, à New York… à cette différence près que nous disposons d’une salle historique, et non moderne comme le Metropolitan Opera.

ourquoi Dominique Perrault, dont le projet avait été retenu, a-t-il finalement été écarté ?
C’était la première fois qu’en Russie, on organisait un concours de ce genre avec un jury international, et les idées de l’architecte ­français avaient séduit par leur côté flamboyant, je dirais presque extravagant. Mais après deux ans de chantier, il a fallu se rendre à l’évidence : son projet n’était pas viable. Et ce pour trois raisons : le coût ne cessait de s’alourdir, à cause de difficultés techniques sans cesse renouvelées ; la réalisation risquait de poser d’importants problèmes de sécurité ; et l’entretien du bâtiment menaçait d’être fort cher aussi… L’aspect technique n’est pas de mon ressort, ni de ma compétence ; en revanche, la sécurité et le coût m’interpellent au plus haut point ! La construction étant entièrement prise en charge par l’État, on ne pouvait accepter un projet qui aurait – légitimement – choqué l’opinion publique. Aussi a-t-il été décidé d’en lancer un autre, avec l’agence canadienne Diamond Schmitt Architects, dont les plans étaient à la fois plus simples et plus réalistes. Le Mariinski II, d’une superficie de 79 114 m2 pour une capacité d’environ 2 000 places (contre 27 499 m2 et 1 600 sièges au premier Mariinski) comprend sept étages, trois niveaux souterrains, avec une salle principale et plusieurs autres pour les répétitions, des espaces de production… et une terrasse avec amphithéâtre sur le toit, indispensable lors des « Nuits blanches » – pour profiter du soleil de minuit ! –, qui sera à même d’accueillir concerts et expositions. La grande salle, qui a bien sûr accaparé toute notre attention, est en forme de fer à cheval, avec trois balcons, et une fosse d’orchestre d’une capacité d’accueil de 120 musiciens. Les travaux auront finalement coûté environ 21 milliards de roubles.

Savez-vous déjà comment répartir la programmation entre les trois lieux ?
Avec ce complexe, nous pouvons facilement assurer 1 000 représentations par an, réparties entre opéras, ballets et concerts symphoniques ou de chambre. Cela veut dire qu’en un seul week-end, on accueillera, compte tenu qu’il y a samedi et dimanche une matinée et une soirée, jusqu’à 20 000 spectateurs ! Et aussi qu’on pourra répéter sur place un spectacle, sans sacrifier pour autant une représentation publique. Mais la priorité n’est évidemment pas la quantité, mais la qualité… À l’Opéra National de Paris, la programmation s’articule très naturellement entre Garnier et Bastille, et il en sera de même ici. Je ne peux pas vous dire encore précisément comment, car beaucoup de choses auront à s’ajuster dans les premiers temps, mais je n’ai aucun doute sur la question : cela va marcher ! Autre point important : en plus de la grande salle, les différents espaces permettront l’accueil de groupes. J’ai toujours en tête l’exemple de Leonard Bernstein qui, à la fin de sa vie, était véritablement obsédé par la transmission aux jeunes générations. Ce n’est que maintenant, avec l’âge et l’expérience, que je comprends à quel point cette idée est fondamentale. Je mets donc particulièrement l’accent sur l’accès gratuit de milliers d’enfants et d’étudiants au Mariinski. Nous leur offrons des opéras, des ballets, des concerts, mais aussi des visites spéciales et des rencontres, par exemple avec des musiciens… dont moi-même ! Cette saison, des dizaines de milliers d’enfants ont ainsi pu assister à Casse-Noisette, certains mettant les pieds dans une maison d’opéra pour la toute première fois !

Comment l’inauguration du Mariinski II va-t-elle se dérouler ?
Le 1er mai, nous donnerons une représentation spéciale, réservée aux anciens artistes du Mariinski qui, pour certains d’entre eux, sont âgés de 70 ou 80 ans, voire plus… Je trouve normal qu’ils soient les tout premiers spectateurs de la nouvelle salle. Le 2 mai – qui est aussi mon 60e anniversaire ! – aura lieu une grande soirée de gala, avec la participation de nombreux musiciens, chanteurs et danseurs. Le programme est encore secret, mais je peux vous dire qu’il y aura de très grands noms comme Anna Netrebko, Ekaterina Gubanova et Evgeny Nikitin, ou encore l’étoile Diana Vishneva… sans oublier de nombreuses vedettes étrangères invitées. Le 3, ce sera un ballet ; le 4, un opéra. Et, dès le 5 mai, je serai à Moscou pour l’ouverture du Festival de Pâques !

Que vaut l’acoustique de la nouvelle salle ?
Nous nous sommes adjoint les services de Jürgen Reinhold, un spécialiste acousticien allemand qui travaille pour Müller-BBM ; le 22 décembre dernier, on a réuni musiciens, choristes, chanteurs et danseurs pour un essai d’une heure, avec divers extraits de Tchaïkovski, Borodine, Prokofiev… sans oublier le Prélude de Lohengrin, si révélateur notamment pour la sonorité des cordes ! Les résultats ont été très encourageants. Cela dit, si les sièges du parterre étaient déjà installés, les fauteuils des balcons n’étaient pas encore là, ni les panneaux acoustiques. Enfin, la fosse d’orchestre, avec ses trois plates-formes élevables ou abaissables à volonté, permettra différentes configurations sonores. Toutes choses qui seront bien sûr à régler et à affiner dans les semaines à venir, avant comme après l’inauguration !

Vous mentionnez Lohengrin, le premier opéra de Wagner que vous ayez dirigé. En cette année de bicentenaire, pouvez-nous nous parler de votre lien spécial avec le compositeur et de vos projets dans ce domaine, sur scène mais aussi au disque ? Et notamment ce lancement d’un nouveau Ring en SACD, sous le label du Mariinski…
Peu de gens le savent, mais lorsque Wagner a effectué une tournée en Russie, en 1863, il a obtenu tant de succès auprès des mélomanes du pays (et notamment la famille impériale) qu’il s’est vu proposer le poste que j’occupe aujourd’hui, directeur général et artistique du Mariinski. Et il a donné son accord ! Malheureusement pour nous, très peu de temps après, le roi Louis II de Bavière lui a également fait une offre alléchante, qu’il a acceptée… Je ne peux m’empêcher de penser que l’histoire de la musique aurait été différente si Wagner s’était finalement installé à Saint-Pétersbourg. Néanmoins, le lien très fort entre mon pays et le compositeur ne s’est jamais démenti, instaurant une véritable tradition, qui a traversé toutes les époques. C’est sous le régime tsariste que le Ring a été créé en Russie, mais Lénine était, lui aussi, un grand ­wagnérien. Cela s’est un peu gâté sous Staline, pour qui Wagner, vu le culte que lui vouait Hitler, était évidemment suspect ! Mais dans l’après-guerre, un chef comme Evgeny Mravinsky, que j’ai souvent eu l’occasion d’entendre à la tête du Philharmonique de Leningrad, continuait à inscrire Wagner à ses programmes. Par ailleurs, Lohengrin n’a jamais quitté l’affiche, et lorsque le Mariinski m’a proposé de le diriger, j’avais 28 ans. Ce fut un événement très important pour moi, avec la découverte de ce son unique et de cette musique incroyablement émotionnelle, véhémente, puissante et tendre à la fois… J’ai véritablement été métamorphosé comme chef ! En 1988, cela a beaucoup pesé dans le fait qu’on me propose – c’était le choix de l’Orchestre, et non une nomination d’État, je le rappelle – de devenir chef principal et directeur artistique de la maison, à 35 ans.

Une fois arrivé à ce poste, vous semblez vous être fixé une sorte de mission wagnérienne en inscrivant tous les titres, les uns après les autres, au répertoire du Mariinski…
En effet, j’ai commencé… par la fin, avec la toute première russe de Parsifal. Puis j’ai continué avec Der fliegende Holländer et un nouveau Lohengrin. Une autre étape très importante a été lorsque, pour le tricentenaire de Saint-Pétersbourg, en 2003, le Ring complet a été donné en allemand et avec une distribution entièrement russe – le premier depuis la révolution de 1917 ! Ont suivi Tristan und Isolde et, plus récemment, Tannhäuser. En cette année Wagner, nous allons reprendre le Ring, ainsi que quelques autres titres ; mais surtout, à l’automne, nous donnerons enfin, pour la première fois, Die Meistersinger von Nürnberg. Comme je ne compte pas les trois opéras de jeunesse (Die Feen, Das Liebesverbot et Rienzi), notre édifice wagnérien sera complet ! Parallèlement, nous lançons au disque, sous notre propre label, une nouvelle Tétralogie : Die Walküre vient de paraître, Das Rheingold suit, et le cycle complet sera achevé en 2014. Il ne s’agit pas de proposer un Ring de plus, mais bien de laisser le témoignage d’interprètes exceptionnels, captés dans des conditions techniques optimales. C’est pourquoi chacun des quatre volets doit être enregistré en plusieurs prises dans l’Auditorium, dont l’acoustique est, aux dires de tous, inouïe. C’est aussi l’aboutissement d’un long processus pour façonner les forces du Mariinski à l’écriture ­wagnérienne car, à côté de vedettes internationales comme Nina Stemme, Jonas Kaufmann ou René Pape, on trouve Ekaterina Gubanova, Mikhail Petrenko et Evgeny Nikitin. Je suis fier de pouvoir le dire : la Russie est désormais capable, pour la Tétralogie, d’aligner les huit-dixièmes d’une distribution !