Compte rendus

Un opéra pour Diana Damrau

La soprano allemande, au zénith de sa carrière, pouvait-elle rêver plus belle consécration qu’un nouvel opéra écrit expressément à son intention et couronné, en plus, d’une spectaculaire scène de folie, dans la grande tradition des divas du XIXe siècle ?

90_compte_rendu_-_diana_damrauFruit d’une commande du Theater an der Wien, A Harlot’s Progress (La Carrière d’une ­prostituée) est le premier opéra du compositeur britannique Iain Bell (né en 1980). Le livret de Peter Ackroyd a été écrit d’après une série de gravures de William Hogarth (1732), comme l’avaient fait Auden et Kallman pour The Rake’s Progress de Stravinsky. L’intrigue se présente d’ailleurs quasiment comme une variation sur le même thème, sur le mode féminin cependant.
Moll, une jeune campagnarde, débarque à Londres pour devenir couturière. Mais, séduite par les possibilités d’enrichissement facile que procure la grande ville, elle se prostitue avant de tomber amoureuse de James, un voleur. Quand elle lui annonce qu’elle est enceinte, il la laisse froidement tomber. Moll découvre alors qu’elle est atteinte de la syphilis. Après avoir donné naissance à son enfant, elle sombre dans la folie et meurt sur son grabat, à 23 ans.
Au moment où se ferme le rideau, la fille de Moll, qui a bien grandi, arrive à son tour dans la capitale, portant la même robe que sa mère au premier tableau. Elle est attendue avec impatience par le sordide demi-monde londonien, qui l’accueille à bras ouverts… pour mieux la perdre.
La partition de Iain Bell s’écoute comme une séquelle d’un opéra de chambre de Britten : les mélodies sont agréables à l’oreille, contiennent juste ce qu’il faut de dissonances pour paraître modernes, mais ne provoquent jamais l’auditoire au point de le faire sortir de sa douce torpeur… Tandis que l’orchestre tisse des mélismes raffinés, les six chanteurs solistes s’expriment en une suite de longs récitatifs qui finissent par lasser, tant les situations se ressemblent musicalement.
À la tête des Wiener Symphoniker, virtuoses et admirablement disposés, Mikko Franck donne un maximum d’expressivité à ce langage de belle facture. Mais son accompagnement, soyeux, chatoyant, irrésistiblement séduisant, s’inscrit en porte-à-faux des horreurs dépeintes dans le livret et sur le plateau.
La mise en scène de Jens-Daniel Herzog transforme le drame en un cauchemar en noir et blanc. Le vaste décor de Mathis Neidhardt, d’une blancheur aveuglante au début, se rétrécit à chaque nouvelle étape de la descente aux enfers de l’héroïne, tandis qu’une pluie noire, évoquant la fameuse suie de Londres qui envahit rues et maisons dans tous les récits d’époque, macule lentement le sol et les parois. Quant aux costumes de Sibylle Gädeke, grotesques et peu seyants, ils ajoutent une touche de fantasmagorie au spectacle, tout en en soulignant les intentions moralisatrices.
Cependant, le recours systématique aux clichés vestimentaires, permettant de reconnaître la nature des personnages avant même qu’ils n’ouvrent la bouche, comme la gestique appuyée des solistes, choristes et figurants n’autorisent jamais le spectateur à s’identifier aux personnages. Un défaut de conception qui enlève, certainement, une part de sa force au sujet.
La grande triomphatrice de cette création mondiale est Diana Damrau, pour qui le rôle de Moll a été spécifiquement écrit. Il met idéalement en valeur les nombreux atouts de la soprano allemande : des aigus clairs, puissants mais toujours veloutés, couronnent un médium d’une imparable solidité, dans une tessiture qui lui permet de faire un sort à chaque note, tout en passant la rampe avec facilité. Sa très longue scène de folie, où elle occupe seule le plateau, la montre au sommet de son art.
Marie McLaughlin incarne la cupide « mère » Needham, entremetteuse sordide, avec une voix d’une exubérance intacte, après quelque trente-cinq années de carrière. Le phrasé enveloppant de la mezzo ­irlandaise Tara Erraught donne à la jeune Kitty, la seule vraie amie de l’héroïne, une présence d’une rare intensité.
Le baryton américain Nathan Gunn subjugue avec son timbre large, dont la projection aisée souligne la virilité presque exhibitionniste de James, le séduisant vaurien. Par contraste, le chant plutôt retenu du ténor britannique Christopher Gillett donne un relief inattendu au cauteleux Lovelace. Le baryton-basse ­français Nicolas Testé convainc dans ses trois petits rôles, alors que l’Arnold Schoenberg Chor ­impressionne par son engagement vocal et scénique.
Le deuxième opéra de Iain Bell est, d’ores et déjà, annoncé sur le site officiel du compositeur (www.iainbellmusic.com). Adapté de l’œuvre éponyme de Charles Dickens (1843), A Christmas Carol devrait être créé au Houston Grand Opera, en décembre 2014.