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Un jardin enchanteur

En partenariat avec Dijon, l’Opéra de Lille signe une éblouissante nouvelle production de La finta giardiniera, confirmant que cet « opera buffa » de 1775, régulièrement servi par des chefs, chanteurs et metteurs en scène inspirés, est sans doute l’ouvrage de jeunesse de Mozart qui a eu le plus de chance.

95_compte_rendu_-_LA_FINTA_GIARDINIERASi, parmi les opéras de jeunesse de Mozart, très souvent sous-estimés, Lucio Silla annonce les Idomeneo et Clemenza di Tito de la maturité, La finta giardiniera (1775) anticipe incontestablement sur la future « trilogie Da Ponte ». Quelques productions (Festival d’Aix-en-Provence, en 2012…) et enregistrements (Harnoncourt/Teldec, Jacobs/Harmonia Mundi…) nous en avaient fait deviner les mérites. Grâce à une réalisation éblouissante, les Lillois puis, en avril, les Dijonnais, en ont eu la confirmation.
Pour transcender un livret farfelu et nourri d’invraisemblances, Mozart a écrit une musique très variée. Emmanuelle Haïm l’a bien compris : elle dirige, d’une main aussi légère que précise, cette série d’airs de tous types – de la cavatine à l’aria da capo –, ces ensembles d’une écriture complexe, ces finales aux transitions mélodiques et harmoniques riches d’affects.
La directrice du Concert d’Astrée parvient à libérer l’expressivité des interprètes en ménageant des tempos parfaitement jugés, en passant de l’humour à la tendresse, de la colère à la fougue bouffonne, avec une justesse de ton épatante. Grâce à ce kaléidoscope rythmique, on ne s’ennuie jamais pendant les trois heures que dure l’œuvre, d’autant que son orchestre fait un sans-faute, tous les pupitres, notamment les bois et les cuivres, se couvrant de gloire.
Et ceux-ci sont particulièrement sollicités car, autre idée gagnante, Emmanuelle Haïm a étoffé l’orchestration originelle de Mozart de quelques-uns (mais pas tous, exit les clarinettes) des ajouts réalisés par un anonyme dans une version pragoise qui nous avait été révélée, au disque, par René Jacobs ; ainsi, la partition s’enrichit sans trahir le compositeur. De plus, Haïm a conservé l’intégralité des airs et des ensembles, n’effectuant que quelques coupes dans les récitatifs.
Deuxième atout : la mise en scène de David Lescot. Sa direction d’acteurs définit avec efficacité les profils de chaque protagoniste, aussi bien la sensibilité d’écorchée de Sandrina/Violante, fausse jardinière mais vraie marquise, que la passion ridicule de Belfiore, le sadisme grotesque d’Arminda, cavalière à la badine ravageuse, ou la frivolité exubérante de Serpetta. Tous ont des costumes de gentleman-farmer du XXe siècle, Ramiro devenant un joueur de badminton…
Les trois quarts de la comédie se déroulant dans le jardin du Podestat, David Lescot a eu une idée originale. Sur un plateau nu et devant un mur en crépi beige, un défilé incessant de jardiniers vient disposer, enlever et remettre des pots de fleurs, des arbustes et des haies. Ce ballet végétal, miroir des conflits sociaux du livret, évolue continuellement et s’adapte au contexte théâtral (ces tournesols servant d’exutoire à la fureur d’Arminda !), créant un effet hilarant.
Ce n’est pas tout : une autre idée s’avère renversante, au vrai sens du mot ; à la fin de l’acte II, le mur du fond s’abat d’un coup, envoyant dans la salle un souffle de tempête et dévoilant les buissons, les ruisseaux, les arbres de la forêt dans laquelle Sandrina a été abandonnée. Le superbe décor d’Alwyne de Dardel préfigure les sous-bois du IV des Nozze di Figaro, évoqué aussi par les quiproquos du livret.
Derniers artisans du succès, les chanteurs. Ils sont tous jeunes, à l’exception évidemment du Podestat – un personnage que Carlo Allemano habite avec son expérience et son timbre mordant. Enea Scala est un Belfiore irrésistible, tant par sa verve comique que par ses aigus irisés, tandis que Nikolay Borchev, au grave acéré, fait de Nardo/Roberto autre chose qu’un simple faire-valoir.
Le quatuor de voix féminines est de toute beauté. Erin Morley incarne une Sandrina/Violante touchante et d’une noblesse raffinée, déployant sans effort une virtuosité brillante. Venue de l’Atelier Lyrique de l’Opéra National de Paris, Marie-Adeline Henry campe, avec une stature de top-modèle, la vitupérante Arminda. Issue du même moule, Maria Savastano est d’une pétulance ravageuse en Serpetta. Quant à Marie-Claude Chappuis, son Ramiro est bouillant de vie et parfait vocalement.
Ce jardin enchanteur ayant été filmé, on espère le revoir bientôt en DVD.