Compte rendus

Un adieu triomphal

C’est sur une nouvelle production de Fidelio, l’un de ses opéras fétiches, que Daniel Barenboim vient de quitter la direction musicale de la Scala de Milan. Une ouverture de saison en forme d’apothéose pour le chef israélo-argentin, salué par d’interminables ovations, le soir de la première.

102_-_COMPTE_RENDU_-_MILANAvec cette nouvelle production de Fidelio, Daniel Barenboim prenait congé de la Scala où il occupait, après celles de « ­maestro ­scaligero » (2007-2011), les fonctions de « direttore ­musicale » depuis décembre 2011. Un congé triomphal, si l’on en juge par les quelque douze minutes d’ovations qui l’ont accueilli au rideau final !
Même s’il dirige la version « définitive » de l’ouvrage (1814), le chef commence la soirée avec la rare Ouverture Leonore II (1805), fascinante page dont la puissante articulation et le caractère monumental dissimulent de sublimes détails instrumentaux, ici distillés avec autant de raffinement que de lenteur (peut-être trop…). Le choix n’a rien d’anodin : il s’agit de mettre d’emblée l’accent sur l’ampleur symphonique et l’emphase romantique qui caractérisent l’unique opéra de Beethoven, en minorant ses aspects plus légers, liés à la structure et à l’esprit du « Singspiel ».
Du coup, certains moments de l’acte I sonnent un peu lourds, mais le II est conduit de manière plus vive dans le rythme narratif et plus rutilante dans la palette de couleurs, en un irrésistible crescendo dramatique, culminant dans l’apothéose du finale. L’orchestre, dans lequel le maestro voit « l’un des plus stimulants et curieux d’esprit » avec lesquels il ait eu l’occasion de travailler, le suit comme un seul homme.
Volontaire et ardente, la Leonore d’Anja Kampe ne réussit pas toujours à faire oublier par son tempérament ses limites vocales, très sensibles dans les passages les plus tendus dans l’aigu. Avec son timbre clair et presque délicat, Klaus Florian Vogt campe un Florestan particulièrement crédible, prisonnier affaibli par ses cruelles années de captivité. Même quand l’espoir revient, il reste un homme brisé qui, on le devine, aura besoin de beaucoup de temps pour retrouver une vie normale.

À la deuxième représentation, en raison de l’indisposition de Klaus Florian Vogt, la Scala a eu la chance de pouvoir trouver, à la dernière minute, un remplaçant de luxe : Jonas Kaufmann. Commençant par un pianissimo impalpable, le ténor allemand enfle progressivement le volume sur le « Gott ! » initial, la suite le voyant déployer un phrasé extraordinairement éloquent et une déclamation chargée d’émotion. Comparé à ce Florestan au timbre viril, certes diminué par les épreuves, mais en rien vaincu, Klaus Florian Vogt fait assez pâle figure.

Vociférant et privé de souplesse, le Pizarro excessivement torve de Falk Struckmann finit par basculer dans la caricature, en total contraste avec le Rocco remarquablement caractérisé de Kwangchul Youn. La basse coréenne met au service de ce personnage à la fois roublard, peureux et profondément humain, une émission nuancée, ainsi qu’un jeu d’une sobriété bienvenue. La distribution est inégalement complétée par le luxueux Don Fernando de Peter Mattei, l’aigre Marzelline de Mojca Erdmann et le Jaquino simplement correct de Florian Hoffmann.

Deborah Warner remet Fidelio sur le métier, treize ans après sa belle production à Glyndebourne. En 2001, le conflit dans l’ex-Yougoslavie était au centre de sa démarche. Cette fois, l’action se déroule dans une usine délabrée, servant aussi bien de prison que de maison pour les gardiens. Jamais montrée, la guerre jette son ombre sur cet endroit sinistre et à l’abandon, comme posé aux confins du monde.
À l’acte I, quelques objets (une planche à repasser, des draps en train de sécher, deux tables, une petite lampe, un chiffonnier) et des costumes très simples évoquent un quotidien précaire et sans avenir. La direction d’acteurs est fonctionnelle, même si l’on souhaiterait davantage d’interaction entre les personnages.

Le II nous transporte dans un autre coin de l’usine, poussiéreux et branlant. Du noir émerge la voix exténuée de Florestan, le reste du tableau se déroulant dans la même quasi-obscurité (magistral travail de Jean Kalman). La lumière revient à l’apparition salvatrice de Don Fernando, jusqu’à l’exaltante péroraison finale, conclusion logique d’un spectacle de bonne facture, guère original mais soigneusement réalisé.

Gros succès au moment des saluts, l’orchestre rejoignant tous les participants sur scène pour recevoir sa part d’applaudissements.