Entretien

Sonya Yoncheva

Mère d’un petit garçon depuis l’automne, la soprano bulgare a repris sa carrière sur des chapeaux de roues. Alors que son premier album d’airs d’opéras, Paris, mon amour, sort chez Sony Classical, elle enchaîne un récital à la Salle Gaveau, le 6 février, Fiordiligi à Munich, à partir du 16, puis Donna Elvira à Monte-Carlo, en mars, Lucia à Zurich, en avril et Violetta à Londres, en mai-juin.

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Juliette à Avignon (2012). © CÉDRIC DELESTRADE/ACM-STUDIO/AVIGNON

En 2013, vous avez débuté au Metropolitan Opera de New York à la faveur d’un remplacement, et y êtes revenue, en novembre dernier, dans les mêmes circonstances. Vous y avez chanté votre première Mimi, alors que vous étiez à l’origine prévue en Musetta dans la seconde série de représentations, en janvier 2015…
Quel bonus, n’est-ce pas ? Je venais de donner naissance à mon fils, et j’ai reçu un appel de mon agent, qui m’a d’abord proposé d’échanger Musetta contre Violetta en janvier. Évidemment, j’avais déjà beaucoup chanté La traviata, mais il s’agissait d’un tout autre univers, et j’avais passé les neuf mois précédents à interpréter d’autres rôles. J’ai fini par accepter. Deux jours plus tard, le téléphone sonnait de nouveau. Cette fois, il était question de Mimi… la semaine d’après ! J’ai eu envie de relever ce défi. Cela n’a pas été sans poser quelques problèmes d’organisation : j’ai dû faire faire un passeport pour mon fils, courir pour obtenir les visas, apprendre le rôle, préparer les bagages, et partir seule avec mon bébé pour son premier grand voyage. Sans doute était-ce une folie, mais j’étais restée trop longtemps enfermée à la maison. Il fallait absolument que je bouge !

Comment votre rencontre avec Mimi s’est-elle finalement passée ?
Nous nous tournions autour depuis un bon moment ! Mimi n’est pas seulement fragile et malade. C’est aussi une femme très franche, qui regarde son partenaire dans les yeux et lui dit tout ce qu’elle pense. Elle ne se laisse pas manipuler, et garde en même temps une forme de pureté. J’ai voulu tracer le portrait d’une héroïne mourant avec dignité, en restant sur son beau nuage d’amour. Cette rencontre a été pour moi une grande surprise ; je ne m’attendais vraiment pas à avoir autant de succès dans La Bohème que dans La traviata.

Mimi et Violetta connaissent pourtant des destins parallèles…
Mais en tant que femmes, elles ne se ressemblent pas du tout ! Leur principale différence tient, à mon sens, à l’ambition. Dès son enfance en Normandie, Marie Duplessis – la véritable Violetta – a voulu échapper à une réalité sordide : son père buvait et la battait. Elle a perdu sa mère, et a dû très tôt travailler comme servante. Elle est donc arrivée à Paris, à l’âge de 15 ans, avec l’intention de devenir quelqu’un. Peut-être est-ce aussi le cas de Mimi, mais nous ne connaissons pas son histoire : elle nous apparaît dans un moment de tendresse et de fragilité. Le seul point commun entre les deux héroïnes est leur condition de jeunes filles pauvres et belles, confrontées à la nécessité de se procurer de quoi manger.

Avec laquelle vous sentez-vous le plus d’affinités ?
Je me sens plus proche de Violetta, car j’aime beaucoup l’autorité de cette femme qui, au-delà de son ambition et de l’admiration qu’elle suscite, parvient toujours à garder les pieds sur terre, et son monde intérieur rien que pour elle – ce qui, pour moi, est indispensable. J’ai du succès en ce moment, je l’avoue, et dois le vivre d’une façon saine, car il monte très facilement à la tête, au point de gâcher notre vie privée, et même notre santé, tant vocale que physique. J’ai passé beaucoup de temps à Paris, quand j’étudiais le rôle. Je me souviens avoir fait le tour de toutes les maisons où a vécu Marie Duplessis ; ces informations sont disponibles sur Internet, y compris son passeport, et les ordonnances de son médecin. Lorsque je me suis rendue au cimetière de Montmartre, j’ai tout de suite saisi l’ampleur de la fascination que son destin continue d’exercer : son monument funéraire est toujours couvert de camélias… Comment est-il possible qu’une femme n’ayant laissé ni MP3 ni DVD, et dont l’image ne subsiste que grâce à de rares portraits, fasse encore rêver les hommes ? Cela me semblait complètement fou !

Comment avez-vous apprivoisé le rôle, qui a la réputation de requérir trois voix différentes ?
Je ne l’ai pas envisagé dans ces termes, mais en considérant le parcours du personnage. Un monde sépare « Sempre libera » et « Addio del ­passato », car Verdi a voulu dépeindre plusieurs aspects de l’existence de Violetta : la belle vie, les paillettes, les admirateurs gravitant autour de cette créature élégante, intelligente et irréprochable, puis la fragilité d’une femme amoureuse pour la première fois, comme une petite fille, et enfin sa mort tragique. La voix doit suivre ces étapes, sans les dissocier comme s’il s’agissait de trois couleurs différentes.