Compte rendus

Rossini sur les cimes

Avec sa nouvelle production de Guillaume Tell, dans la version originale française, le Festival de Pesaro renoue avec les riches heures d’autrefois et signe l’une des plus grandes réussites de son histoire.

88_compte_renduLe politique est présent dans la nouvelle production de Guillaume Tell qui constituait l’événement du « Rossini Opera Festival », mais de façon plus emblématique que référentielle. Le rouge – du rideau de scène où figure un poing levé, des drapeaux brandis par les insurgés, de l’escalier qui s’abaisse au finale – ne fait pas nécessairement de Tell un communiste, comme l’a interprété sommairement une partie de la presse italienne. Il est là comme le symbole absolu de la révolte et figure aussi dans la tache de sang qui éclabousse le décor, après la mort de Melcthal.
Dans la mise en scène de Graham Vick, le peuple « suisse » tient autant du prolétariat du film Novecento (1900) de Bernardo Bertolucci, méprisé par la haute bourgeoisie, que des insurgés du Risorgimento, humiliés par la soldatesque autrichienne. La devise « Ex terra omnia », gravée sur la grande boîte blanche qui sert de cadre abstrait et dont les baies laissent entrevoir une lointaine nature, le dit assez : il s’agit d’une vision universelle d’un peuple privé de son identité et en butte à l’oppression.
Le travail de Ron Howell sur le ballet du III, dont il fait un moment d’une violence presque insoutenable, rattrape largement les éléments chorégraphiques un peu moins heureux du I. Et si le flash-back cinématographique d’« Asile héréditaire » n’était pas absolument indispensable, il est compensé par d’innombrables trouvailles, comme ces chevaux empaillés du II qui, après avoir servi de monture aux chasseurs du premier chœur, finissent empilés les uns sur les autres pour former des barricades.
Musicalement, le niveau est exceptionnel. La direction puissante et pourtant nuancée de Michele Mariotti tient du miracle, ménageant chaque détail instrumental dans une architecture globale impressionnante. La distribution est dominée par l’extraordinaire Arnold de Juan Diego Florez, dont le français impeccable, la voix ductile et les aigus princiers font mentir la légende selon laquelle le rôle serait réservé aux ténors d’un format héroïque. De plus, il est idéalement apparié à la Mathilde au timbre clair de Marina Rebeka, qui triomphe sans peine du difficile « Pour notre amour plus d’espérance ».
On s’étonne qu’avec ses moyens vocaux somptueux et son articulation sans reproche, Nicola Alaimo manque à ce point de charisme en Tell. Sans doute la rançon d’un rôle exigeant, mais assez ingrat. Simone Alberghini, plus habitué aux emplois bouffes, surprend par la noblesse de son Melcthal. Celso Albelo, en revanche, déçoit en Ruodi, avec des aigus forcés et un style douteux. À de rares exceptions près, le français des très nombreux ­comprimari est incompréhensible – un reproche que l’on adressera également aux chœurs, par ailleurs valeureux, du Teatro Comunale de Bologne.
Il n’empêche. Ce remarquable Guillaume Tell restera, à coup sûr, dans les annales du Festival comme l’une de ses plus grandes réussites.