Compte rendus

Munich à son plus haut

Avec une nouvelle production de Die Soldaten, confiée à Andreas Kriegenburg et placée sous la baguette de Kirill Petrenko, nouveau directeur musical de la maison, le Bayerische Staatsoper ajoute une page éclatante à sa longue et glorieuse histoire.

97_compte_rendu_-_Die_soldatenkolaus Bachler a souhaité confier Die Soldaten à la même équipe que le brillant Wozzeck inaugural de son mandat à la tête du Bayerische Staatsoper, en 2008. Raisonnement logique, tant la parenté des deux ouvrages est patente, à quarante années de distance, et apparaît encore plus évidente quand ils sont traités de façon similaire.
Le décor est à nouveau mouvant, et spectaculaire : une cage de scène neutre, dans laquelle neuf logettes, superposées en forme de croix, coulissent d’avant en arrière – bel exploit de machinerie, qui permet de créer de multiples espaces de jeu. Tantôt clapiers grillagés, tantôt encadrements dorés, ces compartiments sont rendus plus ou moins esthétiques par de simples variations d’éclairages ; ils sont utilisés quand le compositeur a prévu plusieurs actions simultanées, mais aussi pour rajouter de nombreux tableaux muets, le plus souvent à forte connotation sexuelle.
L’œil doit en permanence faire le tri entre ce qui est important et ce qui l’est moins, mais il s’agit indéniablement d’un travail extrêmement fort, où l’on retrouve l’inspiration expressionniste qui rendait, déjà, Wozzeck passionnant : le tranchant des couleurs, la tension des attitudes, la recherche d’un grotesque tragique, transformant volontiers les personnages en marionnettes… Violence brute, voire hémoglobine à flots, sont très présentes, mais leur intégration dans l’esthétique globale les justifie pleinement.
Cette cohérence conduit même à l’éviction de l’image filmée, pourtant un élément fondateur du projet de Bernd Alois Zimmermann (1918-1970). La fin du IV perd ainsi les vidéos d’archives de tous les conflits mondiaux, qui ne manquent jamais à une production de Die Soldaten. Mais la montée en puissance de la bande magnétique (magnifique spatialisation sonore dans la salle), accompagnée sur scène d’une chorégraphie monstrueuse, à base de piétinements de bottes et de cannibalisme explicitement suggéré, façon morts-vivants, suffit à faire monter la tension à un niveau probablement pire. Quant à l’horrible cri final, émis par des dizaines de bouches ensanglantées, il ne peut que rester gravé en mémoire à jamais.
Chef-d’œuvre de l’art lyrique comme la seconde moitié du siècle dernier en compte peu, Die Soldaten n’en reste pas moins un ouvrage difficile, en particulier en ce qui concerne l’intégration que le chef doit ménager aux chanteurs dans un environnement orchestral lourd. Ici, tout est géré avec une aisance miraculeuse, où l’on reconnaît immédiatement la poigne et le charisme de Kirill Petrenko, nouveau directeur musical du Bayerische Staatsoper.
Quant à la distribution, elle est d’une homogénéité stupéfiante. Michael Nagy est parfait en Stolzius, Hanna Schwarz reste toujours magique dans le bref rôle de la Mère de Wesener, et Barbara Hannigan se révèle une formidable Marie. La soprano ­canadienne montre une telle sincérité que l’on met un certain temps à comprendre que ce n’est pas toujours elle qui joue, mais une doublure très ressemblante, assumant certains de ses exploits physiques.
Très belle prestance, également, de Nicola Beller Carbone en Comtesse. Même Desportes, en général hurlé par des ténors usés, est assez élégamment chanté par Daniel Brenna. Inutile de s’attarder sur la qualité d’ensemble des nombreux petits rôles : de toute façon, et c’est évident dès les premiers instants de sauvagerie musicale de l’ouvrage, Munich est ici, constamment, à son plus haut niveau.