In Memoriam

Magda Olivero

La soprano italienne, à laquelle Opéra Magazine avait consacré un dossier en mars 2010, à l’occasion de son 100e anniversaire, s’est éteinte le 8 septembre dernier, à Milan. Quasiment ignorée par les grandes firmes discographiques, cette Adriana Lecouvreur, Manon Lescaut et Tosca de légende a eu la chance que de nombreuses captations sur le vif sortent sous différentes étiquettes, en 33 tours puis en CD.

100_in_memoriam_-_magda_oliveroRendre son dernier souffle : l’image est convenue mais prend, avec la disparition de Magda Olivero, une troublante pertinence. Le souffle était en effet, pour cette artiste littéralement unique, la pierre philosophale d’où rayonnaient toutes les composantes de son génie d’interprète. « Un soffio è la mia voce » : la métaphore a valeur de credo emblématique pour notre immortelle Adriana Lecouvreur. Elle renvoie à un précepte fondamental de l’art vocal, inculqué à sa jeune élève par Luigi Gerussi, lui-même instruit au contact de Cotogni, père de l’école romaine de chant : seule une respiration diaphragmatique absolue autorise le soutien nécessaire à la conduite de la phrase, à sa dynamique, à ses colorations.
La jeune fille de 22 ans, dont la voix naturelle avait été jusqu’alors livrée aux turpitudes de professeurs erratiques, se plia sept années durant à la férule de son nouveau maestro et conquit ce fameux soutien. Tout un demi-siècle, elle le préserva, à la manière du luthier ajustant au demi-millimètre près l’âme de ses violons, ce discret point de soutien de la table d’harmonie, seul capable de résister à la pression exercée par les cordes. Le souffle miraculeux de la grande Magda est donc, à tous les sens du mot, expression de son âme. L’image qu’elle se plaisait à répéter, de la balle de ping-pong portée par un jet d’eau, demeure la plus évocatrice de ce souffle libre, sans attache, malléable à l’infini.

MIRACLE DU SOUFFLE
D’un art magnifié à la scène par un irrésistible engagement théâtral, les captations sur le vif et quelques gravures de studio (1) préservent l’essentiel : cette fluidité de la voix « appuyée sur le cœur », selon une expression chère à Reynaldo Hahn. Si chacun de ces documents suffit à nous bouleverser, c’est bien que ce nombre d’or de la respiration s’y décline en mille et une émotions musicales et humaines. La somme de ces émotions ne se réduit certes pas à ce miracle du souffle, mais toutes en procèdent.
Quand la pure Anna exhale, au deuxième acte de la Loreley conçue par Alfredo Catalani, sa joie candide de convoler, à travers cet « Amor, celeste ebbrezza » printanier, gorgé de sensualité virginale, le chant de Magda Olivero nous enivre. La ligne sinueuse de la mélodie se gonfle d’une dynamique qui est en soi promesse de volupté. Les petites appoggiatures, les envolées réprimées en d’ineffables aigus, les smorzandi, tout concourt à la montée extatique vers ce sublime contre-ut piano inextinguible, avant un grave ombreux vite conjuré par un aigu perlé.
À ces effusions germanisantes répondent celles de Wally, l’héroïne suicidaire du même Catalani, et son prémonitoire « Ebben ? ne andro lontana ». De la farouche jeune fille, l’impétuosité pré-vériste comme les ports de voix descendants sont pondérés par de divins piani, culminant sur un si aigu filé à se pâmer ! Incomparables, ici, la force expressive conférée à une voix en soi assez mince, la sûreté de l’attaque, les colorations convoquées pour iriser un timbre fragile et ce vibrato serré souligné par les reports discographiques (en 33 tours chez Rodolphe Productions et Tima Club).
Alors que les dérives d’un certain chant vériste détournaient nombre d’artistes des tables de la loi belcantistes, la jeune Magda s’inspirait, en amont de ces bijoux sonores gravés en 1958, de la pureté adamantine des soprani leggeri et de leur culte de l’agilité, pour les mettre au service d’une plénitude lyrique du son et du mot, rompant ainsi avec leurs mignardises.