Compte rendus

La mémoire et l’excellence

Avec la création mondiale de Charlotte Salomon, du compositeur français Marc-André Dalbavie, Salzbourg a remarquablement honoré le souvenir de cette jeune artiste peintre juive, morte à Auschwitz, en 1943. Pour l’occasion, le Festival a mis les petits plats dans les grands : mise en scène confiée à Luc Bondy, décors inspirés des œuvres très colorées de Charlotte Salomon elle-même, distribution réunissant la fine fleur du chant francophone aujourd’hui.

99_-_COMPTE_RENDU_-_Charlotte_SalomonPremier achevé des quatre opéras contemporains commandés par Alexander Pereira, et deuxième du compositeur français Marc-André Dalbavie (né en 1961), on attendait, avec un peu d’inquiétude, Charlotte Salomon, reposant sur l’histoire vraie de cette jeune artiste peintre juive, originaire de Berlin, émigrée dans le sud de la France et finalement exécutée à Auschwitz, à l’âge de 26 ans (voir O. M. n° 97 p. 24 de juillet-août 2014). Histoire émouvante et édifiante certes, mais pas forcément susceptible de tenir la scène, a fortiori dans le cadre intimidant du Manège des Rochers (Felsenreitschule).
Une gestation compliquée, une héroïne dédoublée entre rôles chanté (en français) et parlé (en allemand)… Autant de gageures pourtant surmontées, dans un beau travail d’équipe qui tient la salle en haleine pendant deux heures dix d’horloge, sans entracte – dès lors qu’on en a accepté la régulière et lente respiration.
Luc Bondy n’a pas joué la facilité, en tournant le dos aux galeries d’arcades du Manège, totalement masquées par le décor de Johannes Schütz : une longue boîte oblongue blanche, déployée sur toute la largeur de l’immense plateau, et sur un seul niveau, avec le paradoxe supplémentaire d’une profondeur très réduite. Mais avec, aussi, un système de cloisons séparatrices susceptibles de s’effacer complètement dans le mur du fond, et de multiples ouvertures, dissimulées dans la blancheur de l’ensemble, et ouvrant seulement sur le noir total – celui qui attire la vocation suicidaire de plusieurs personnages. Le tout modulé par les beaux éclairages de Bertrand Couderc.
Assez, en tout cas, avec une direction d’acteurs de première force, pour assurer le soutien efficace de l’action, où le parlé (sonorisé, et donné comme une voix « off »), exposant la trame de l’histoire, et le chanté sont également intégrés à la musique, sans solution de continuité. Et où les deux niveaux de déploiement du récit (la tragédie politique et la succession des drames personnels) s’entrelacent comme tout naturellement.
Luc Bondy s’appuie presque constamment sur la projection très soigneusement élaborée, sur le mur du fond, des dessins colorés et aspirant à la joie de vivre de Charlotte Salomon, tels qu’ils fournissent matière à son autobiographie (Leben ? Oder Theater ?), mêlant elle-même texte et gouaches, comme réalité et fiction. C’est dans cette façon unique de surmonter l’horreur par la création de la beauté, plus que dans le détail de l’histoire, que l’opéra trouve sans doute sa vraie justification, et une probable pérennité.
Et c’est celle que la belle partition de Marc-André Dalbavie impose en effet d’emblée, dès ce tableau où une unique gouache de l’héroïne – se représentant seule dans sa chambre, devant sa valise ouverte, pour ce qui sera toujours voyage sans retour – enchaîne avec la « Habanera » de Carmen, préfigurant des épisodes ultérieurs voués au chant. Ancrant résolument cette partition transparente et soyeuse dans une forte tradition de musique française, où la déclamation avoue sans honte son ascendance debussyste, mais aussi (et on est heureux d’en voir saluées les vertus) l’utilisation très honeggerienne de la chanson populaire. Nonobstant, parmi d’autres citations, un hommage marqué à Schubert et à Mahler.
Un excellent plateau sert au mieux cette production d’emblée idéale. Avec, au premier rang, les deux magistrales Charlotte : la mezzo française Marianne Crebassa, suscitant une enthousiaste adhésion par la beauté lumineuse et l’homogénéité du timbre, autant que par la composition du personnage, où impulsion juvénile et repliements méditatifs s’allient de façon émouvante ; et la comédienne allemande Johanna Wokalek, voix plus grave, fermement posée.
Le ténor canadien Frédéric Antoun forme, avec la première, un couple parfait, plus amoureux de sa belle-mère pourtant, à laquelle Anaïk Morel donne un beau relief, comme encore Géraldine Chauvet (pour Clémentine Margaine d’abord annoncée) à la mère suicidaire. Bien en situation encore, les rôles secondaires mais marquants du couple des grands-parents (Vincent Le Texier/Cornelia Kallisch) et du père médecin (Jean-Sébastien Bou).
L’impeccable Mozarteumorchester Salzburg, sous la direction du compositeur, parachève l’excellence de cette création qui sert magnifiquement la mémoire de Charlotte Salomon, avec pudeur et sensibilité.