Événement

La Gioconda

Dernière grande scène internationale à n’avoir jamais programmé le plus célèbre opéra d’Amilcare Ponchielli, créé à la Scala de Milan, le 8 avril 1876, l’Opéra National de Paris affiche, à partir du 2 mai, la production imaginée par Pier Luigi Pizzi au Liceu de Barcelone, en 2005. Le succès d’une représentation de La Gioconda reposant, pour une bonne part, sur son interprète principale, Opéra Magazine ouvre ce dossier avec un portfolio des plus fameuses titulaires. Suit un portrait du librettiste Tobia Gorrio, alias Arrigo Boito, personnalité hors normes du milieu musical italien, compositeur d’un seul opéra achevé, l’inclassable Mefistofele, versificateur de génie et partenaire littéraire de Giuseppe Verdi pour Otello et Falstaff, ses deux ultimes chefs-d’œuvre.

83_evenement_-_la_gioconda

Deux semaines après sa naissance (24 février 1842), Nabucco triomphe à la Scala de Milan. Au moment de sa disparition (10 juin 1918), l’Italie s’apprête à sortir de la Première Guerre mondiale dans les rangs des vainqueurs, tandis que la création d’Il trittico est annoncée au Metropolitan Opera de New York. Entre 1842 et 1918, la vie d’Arrigo Boito semble se dérouler sur une période imprécise, quelque part entre deux géants : Giuseppe Verdi et Giacomo Puccini. C’est ainsi, en tout cas, que la présentent certaines histoires de l’opéra qui, entre les grands élans lyriques du Risorgimento et l’ouverture sur le Nouveau Monde, ne décident pas très nettement si le compositeur de Mefistofele doit être considéré comme l’un des derniers romantiques, l’un des premiers véristes, ou un cas isolé, un pied dans le passé, l’autre dans l’avenir.
De fait, dès que l’on tente de le replacer dans un cadre bien défini, au sein d’une école artistique ou à l’intérieur de frontières géographiques, Boito se dérobe, même s’il est impossible de ne pas reconnaître, dans sa personnalité, les ambitions, déceptions, illusions et échecs qui marquent alors l’histoire politique et culturelle de l’Italie. Rien n’est simple en la matière, et le librettiste de La Gioconda qui feint de se cacher sous l’anagramme Tobia Gorrio, n’a rien d’un être tout d’une pièce. Ses origines nous le disent déjà ; sa vie, et surtout son œuvre, ne font que le confirmer. N’est-ce pas d’ailleurs dans ce dualisme dont il s’est fait le chantre, qu’il convient d’aller chercher la clé de ses engagements et de ses doutes ?ÉCRIVAIN ET MUSICIEN
Quand il fournit à Amilcare Ponchielli le livret de La Gioconda, Boito n’a rien d’un inconnu. À 34 ans, il a acquis, dans les milieux artistiques milanais et bien au-delà, une réputation qui le distingue du ­tout-venant des littérateurs et compositeurs de l’époque. Originaire de Padoue, prénommé Enrico à sa naissance, il est le fils cadet d’un peintre miniaturiste italien et d’une comtesse ­polonaise, Josefa Radolinska. Son frère aîné, Camillo (1836-1914), acquerra, lui aussi, une belle notoriété en tant que théoricien de l’art, architecte – on lui doit la « Casa di riposo per ­musicisti » (« Maison de retraite des musiciens ») de Milan, financée par Verdi –, mais aussi écrivain (son Senso sera adapté au cinéma par Luchino Visconti).
Les parents se séparent et, dès son adolescence, Boito suit les cours du Conservatoire de Milan. Il y rencontre Franco Faccio (1840-1891), qui l’accompagne dans ses premières compositions de jeunesse (Il quattro giugno, Le sorelle d’Italia) ; en tant que chef d’orchestre, Faccio deviendra ensuite l’un des meilleurs défenseurs de Verdi, de Wagner et du grand répertoire symphonique en Italie. Boito entreprend plusieurs voyages à travers l’Europe, qui le mènent en Pologne, en Allemagne, en Angleterre et, tout particulièrement, en France. Polyglotte, suivant de près les débats qui agitent alors les milieux de la culture, tant à Vienne qu’à Paris, Berlin ou Londres, il se signale déjà par ses qualités d’écrivain et de musicien.

OUVERTURE SUR L’EUROPE
En 1861, le royaume d’Italie est proclamé. Mais le jeune Boito appartient à cette génération montante d’intellectuels et d’artistes ne voyant que trop les limites des rêves patriotiques et souffrant, plus que jamais, du provincialisme qui continue à marquer les esprits, même à l’intérieur des nouvelles frontières.
Sa volonté d’ouverture sur l’Europe se manifeste dès sa première collaboration avec Verdi, pour qui il écrit les vers de l’Inno delle Nazioni, créé à Londres en 1862, dans le cadre de l’Exposition universelle. Boito y célèbre, avec une emphase de circonstance, les « frères dans l’art » que peuvent être l’Italie, l’Angleterre et la France… en oubliant volontairement les cousins germaniques, encore considérés comme des ennemis, et dont il se sent pourtant très proche, ne serait-ce que pour ce qu’ils apportent de nouveau à la musique. La démarche de Richard Wagner, défendant le principe d’une « œuvre d’art totale », constitue plus que jamais un exemple à suivre aux yeux de ceux qui, comme lui, reprochent à l’opéra italien de continuer à privilégier la « formule » aux dépens de la « forme ». Faible tenue littéraire des livrets, découpage systématique des airs et des ensembles, rôle trop discret de l’orchestre, mise en scène simplement décorative : sur tous ces points, des changements s’imposent.