Entretien

Jean- Sébastien Bou

Début d’année chargé pour le baryton français : après Frédéric dans Lakmé, à l’Opéra-Comique, et Raimbaud dans Le Comte Ory, à l’Opéra de Lyon.

Il incarnera Titus dans la rare Bérénice d’Albéric Magnard, à l’Opéra de Tours, à partir du 4 avril. Il y sera dirigé par Jean-Yves Ossonce, l’un des tout premiers à lui avoir fait confiance. À 43 ans, les portes d’une grande carrière internationale s’ouvrent désormais devant Jean-Sébastien Bou, avec une création mondiale de Marc-André Dalbavie au prochain Festival de Salzbourg, puis une nouvelle production de Don Giovanni à la Monnaie de Bruxelles, signée Krzysztof Warlikowski

94_entretien_-_jean-sebastien_bouVous êtes lié à Jean-Yves Ossonce et à l’Opéra de Tours par une longue histoire.

C’est une maison dans laquelle on fait un travail de très grande qualité ; malheureusement, les gens ne le savent pas assez. On y entend souvent des ouvrages rares, comme Bérénice. Je sortais à peine du Conservatoire et j’étais déjà dans l’agence de Thérèse Cédelle, lorsque j’y ai chanté Der Freischütz ; la mise en scène était celle d’Olivier Py, qu’on avait déjà pu voir à Nancy, et cela a été pour moi l’occasion de plusieurs belles rencontres. À l’Opéra de Tours, j’ai abordé Pelléas, puis Jean-Yves m’a confié Werther dans la version conçue pour le baryton Mattia Battistini – et Nora Gubisch, pour qui c’était aussi une première, était ma Charlotte. J’ai également incarné Oreste dans Iphigénie en Tauride… Bon nombre de mes rôles ont été rodés là-bas, y compris Don Giovanni. L’éclectisme ne me fait pas peur, à condition que le projet artistique me captive réellement. Je trouve important de redonner sa chance à une œuvre, d’essayer de comprendre pourquoi on l’a oubliée, de vérifier comment elle fonctionne aujourd’hui.

Ce sera donc le cas avec Bérénice, un titre qu’on n’a plus revu à la scène depuis les représentations données à l’Opéra de Marseille, en 2001.
Je n’avais entendu que très peu cette musique, mais je l’avais trouvée superbe et magnifiquement orchestrée. Lorsque cette proposition est arrivée, je me suis dit qu’elle tombait à point : Titus est un rôle dont la vocalité, a priori, est idéale pour moi. À l’heure d’Internet, il est très facile de disposer d’une partition pour pouvoir la lire, ce que je me suis empressé de faire, et cette lecture m’a convaincu. Après la création mondiale de Claude de Thierry Escaich, à l’Opéra de Lyon, la saison dernière, j’ai connu une période de remise en question. Ma voix s’était développée, avait gagné en ampleur dans le grave et dans l’aigu ; j’ai senti que le moment était venu de m’attaquer à des emplois plus dramatiques, et Titus entre dans cette catégorie.

Qu’aimez-vous dans l’ouvrage d’Albéric Magnard ?
Comme vous le savez, il est inspiré de la tragédie de Racine, et lui est relativement fidèle. Je pense que sa difficulté vient de son austérité. C’est une musique continue, un récit permanent, qui n’accorde pas la moindre place à des péripéties, mais se contente plutôt de laisser la place à ce qui est dit ; certains moments, comme les duos entre Titus et Bérénice, sont d’une grande beauté.

Comment expliquer alors qu’il ne soit pratiquement jamais représenté ?
Quel que soit le répertoire, malheureusement, on programme toujours les mêmes choses. Un directeur est obligé de remplir son théâtre, et les spectateurs seront davantage attirés par Werther, par exemple, qui leur est familier, que par Bérénice… Les obligations économiques sont là, et on doit compter avec elles. Mais il y a, par bonheur, des patrons qui prennent des risques, qui s’engagent, et c’est le cas de Jean-Yves Ossonce à Tours.

Il y a aussi des chanteurs comme vous, qui partagent ce goût du risque et acceptent d’apprendre un rôle, même s’ils ne le chantent que deux ou trois fois…
Ou même une seule fois ! Mais ces risques, en ce qui me concerne, sont relatifs. Rien n’est perdu si l’on éprouve du plaisir, grâce à quelque chose de bien écrit. On fait de la musique pour les partenaires, pour l’orchestre, pour le public, mais aussi pour soi. Et même lorsque l’événement est unique, si les spectateurs ont la sensation d’assister à une véritable découverte, l’aventure en vaut la peine. Il n’est pas question de risque. Certains diront qu’il y a là, de ma part, une certaine folie, mais je n’en ai pas conscience, je suis entièrement dans la musique.

Tenez-vous compte de ces avis ?
J’accepte toutes les critiques, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, car elles contiennent toujours un fond de vérité. Il ne faut jamais oublier que nous sommes au service du public ; j’aime que ceux qui m’entendent soient à l’aise en m’écoutant, ne perçoivent pas dans mon chant d’effort inutile ou douloureux. Je veux tout faire dans la détente, je m’interdis la moindre tension. À la fin d’une représentation, je ne ressens pas la fatigue ; au contraire, je suis prêt à recommencer !

Comment choisissez-vous les productions auxquelles vous participez ?
C’est avant tout la qualité dramatique qui m’importe, quelle qu’elle soit. J’aime par-dessus tout la scène ; si le projet m’intéresse et si je crois que je suis capable de m’y consacrer, je n’hésite pas. Je reste toujours très proche des mots et du texte, j’essaie de retrouver ce que voulait le compositeur, de la manière la plus simple possible. Tout est lié. Il faut juste se laisser faire par la musique.

Vos qualités d’acteur ont souvent été soulignées ; avez-vous pris des cours de comédie ?
Jamais ! Mais j’ai profité de l’expérience que m’ont offerte de grands metteurs en scène, à commencer par Olivier Py, avec lequel j’ai aussitôt été d’accord humainement et artistiquement. Alain Garichot, qui signe la nouvelle production de Bérénice, m’a beaucoup appris, c’est un véritable pédagogue du théâtre. Que ce soit dans La Vie parisienne ou, tout récemment, dans Le Comte Ory, j’ai eu un plaisir fou à collaborer avec Laurent Pelly. Avec Robert Carsen, également. Je prends tout ce qu’il y a de bon dans ce qu’ils me donnent. Et j’ai la même démarche avec les chefs ; si j’aime travailler avec Alain Altinoglu, ce n’est pas seulement parce que nous nous connaissons depuis le Conservatoire, mais parce qu’il est complètement dans la musique. L’âge et l’expérience font le reste. Au début d’une carrière, on est jeune et présomptueux, on n’a pas conscience de ce qu’on fait sur le plateau, on est simplement heureux d’être là et on ne pense pas… On vit dans l’instant, pas dans le passé, et encore moins dans le futur.