Compte rendus

Conjonction de talents

Avec Esa-Pekka Salonen au pupitre, Patrice Chéreau à la mise en scène, Richard Peduzzi aux décors, et l’une des meilleures distributions que l’on puisse réunir aujourd’hui, la nouvelle production d’Elektra au Festival d’Aix-en-Provence est un authentique accomplissement visuel et sonore.

87_compte_rendu_-_elektraLa dernière mise en scène d’opéra de Patrice Chéreau (Tristan und Isolde à Milan, en 2007) nous avait bouleversés. C’est dire l’impatience avec laquelle nous attendions sa vision d’Elektra, coproduction entre le Festival d’Aix-en-Provence, la Scala, le Metropolitan Opera de New York, l’Opéra National de Finlande, le Liceu de Barcelone et le Staatsoper de Berlin.
Le décor unique de Richard Peduzzi est, une fois encore, un chef-d’œuvre. Très simple d’apparence, il est, en réalité, chargé de sens et de potentialités multiples dont Chéreau, comme à son habitude, tire tout le parti possible. Les hautes parois grises, chères au scénographe, sont bien évidemment au rendez-vous. À l’arrière-plan, une vaste niche voûtée évoquant une chapelle, à laquelle on accède soit par une ouverture percée dans le fond, soit par une volée de marches partant du plateau. À droite, une petite porte. À gauche, une autre porte, grande celle-là, et métallique, telle celle d’un entrepôt. Et puis, ménagé dans le sol, une espèce de trou rectangulaire, où Elektra entasse ses maigres effets personnels.
Les costumes de Caroline de Vivaise sont tout aussi simples : jeans noirs et débardeur bleu sale pour Elektra ; longue jupe et tee-shirt informe pour Chrysothemis, la faisant ressembler aux Servantes qui, pendant toute la scène d’introduction, balaient et aspergent d’eau le sol et les marches. Seule Klytämnestra tranche dans cet univers grisâtre : sa magnifique robe du soir noire et son lourd collier en font la personnification de la grande bourgeoise chic. Elle fait d’ailleurs son entrée sur un long tapis rouge, que les Servantes déroulent sous ses pieds.
La mise en scène proprement dite est à l’aune du décor et des costumes : simple, littérale presque, uniquement construite sur le texte et la musique, aux antipodes des « relectures » dont Dmitri Tcherniakov, avec son Don Giovanni au Théâtre de l’Archevêché, offre quelques heures plus tard l’archétype. Sauf qu’avec Chéreau, simplicité ne rime jamais avec banalité : chaque geste, étudié au millimètre près, fait sens, révèle tel ou tel aspect de la psychologie des personnages, voire cloue le spectateur dans son siège. Ainsi, la dernière image, après que le Précepteur a tué Aegisth avec le couteau remis par Orest, laisse pantois : le frère adoré sort à grands pas sur la gauche, sous l’œil attristé de Chrysothemis ; Elektra, elle, regarde vers la salle, les yeux fixes, exorbités, comme si l’accomplissement tant désiré de la vengance n’avait aucun impact sur son quotidien.
Avouons-le, jusqu’à cette conclusion bluffante, nous n’avions pas été émus. Une sensation toute personnelle, puisque nous avons vu des spectateurs pleurer au moment de la reconnaissance du frère et de la sœur, mais qui s’explique sans doute par la volonté de Chéreau de bannir l’hystérie et la démesure d’Elektra, que nous persistons pourtant à entendre dans la musique de Strauss. Elles nous ont manqué, ce qui ne retire rien à la qualité d’un travail d’une subtilité et d’une évidence confondantes.
Extraordinairement homogène, la distribution est l’une des meilleures que l’on puisse réunir aujourd’hui. En osmose avec la mise en scène, personne ne brûle les planches, mais chacun s’intègre à la perfection dans le dispositif d’ensemble. Brünnhilde passe-partout et médiocre Ortrud, Evelyn Herlitzius trouve en Elektra le rôle de sa vie. Elle le chante sans effort, avec un remarquable sens des nuances et une adhésion totale aux directives de Chéreau. Également bien chantante, Adrianne Pieczonka n’est pas la plus rayonnante des Chrysothemis, mais cela ne dérange pas dans cette production qui ne vise jamais à éblouir.
Tom Randle et Mikhail Petrenko n’appellent aucune réserve. Et Waltraud Meier, plus belle que jamais, campe une fascinante Klytämnestra, sans aucun histrionisme, avec une voix certes claire pour le rôle, mais qui ne trahit jamais l’effort dans le grave. Le clin d’œil consistant à confier deux personnages très secondaires à Donald McIntyre et Franz Mazura, vétérans du Ring mis en scène par Chéreau à Bayreuth, fonctionne mieux dans le cas du premier que du second, désormais privé de voix. Pour ce qui est des vétérans, on leur préfère Renate Behle et Roberta Alexander, très présentes en Surveillante/Confidente et Cinquième Servante.
Le succès aurait-il été aussi triomphal sans Esa-Pekka Salonen, au pupitre d’un Orchestre de Paris à la fois incandescent et discipliné ? Sa direction, entièrement pensée en fonction de la mise en scène, ne laisse rien de côté, s’autorisant même des fulgurances que nous aurions aimé retrouver plus souvent sur le plateau. Un travail d’orfèvre et, surtout, un vrai chef d’opéra.